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14 févr. 2022 · 24 min

Convexité : le voyage d’Euclide au machine learning

Cet épisode suit le parcours de la convexité, des figures antiques à sa théorie moderne, puis éclaire son rôle en analyse et en apprentissage automatique.

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  1. Intervenant 1

    Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Aujourd'hui, on va commencer par une petite expérience mentale pour ceux qui nous écoutent.

  2. Intervenant 2

    Une expérience très visuelle, oui.

  3. Intervenant 1

    Voilà. Alors, imaginons une grande planche en bois. Et sur cette planche, on vient planter une dizaine de punaises vraiment au hasard.

  4. Intervenant 2

    D'accord, on a notre nuage de punaises.

  5. Intervenant 1

    Ensuite, on prend un grand élastique, on l'étire au maximum pour englober absolument toutes ces punaises d'un coup. Et là, bam, on lâche.

  6. Intervenant 2

    Et l'élastique va claquer contre les punaises qui sont situées le plus à l'extérieur.

  7. Intervenant 1

    C'est ça, il va se tendre autour d'elle. Eh bien, cette forme précise qui vient d'être créée par l'élastique, c'est étonnamment ce qui détient aujourd'hui le secret des intelligences artificielles les plus puissantes de notre époque.

  8. Intervenant 2

    C'est une entrée en matière parfaite, parce que cette forme dessinée par l'élastique sur la planche, c'est vraiment l'incarnation pure, physique, de ce qu'on appelle en mathématiques la convexité.

  9. Intervenant 1

    Et c'est justement la mission de notre exploration d'aujourd'hui.

  10. Intervenant 2

    Exactement. L'idée, c'est de comprendre comment ce concept géométrique extrêmement ancien, qui en gros se résume intuitivement à une forme sans creux, a pu évoluer à ce point.

  11. Intervenant 1

    Parce que ça remonte à loin.

  12. Intervenant 2

    Ah bah, ça remonte au dessin sur le sable dans la Grèce antique. Et on va voir comment c'est passé de là jusqu'au cœur des supercalculateurs modernes, ceux qui font tourner les réseaux de neurones.

  13. Intervenant 1

    Alors justement, décortiquons ça un peu. Convexe, c'est un mot qu'on utilise parfois au quotidien, très souvent en opposition à concave.

  14. Intervenant 2

    Oui, l'un ne va pas sans l'autre dans le langage courant.

  15. Intervenant 1

    Si on regarde l'étymologie, on vient du latin convexus, qui veut dire bombé, courbé vers l'extérieur. Le petit moyen mnémotechnique classique que beaucoup connaissent, c'est que concave, ça contient le mot cave. Donc une cave, c'est un creux, une cuvette.

  16. Intervenant 2

    Et convexe, c'est l'inverse, c'est la bosse. Voilà.

  17. Intervenant 1

    Mais si on enlève notre fameux élastique du début, comment les mathématiciens font pour définir qu'une forme n'a pas de creux, mais sans jamais utiliser le mot creux ?

  18. Intervenant 2

    Eh bien, ils ont dû trouver une règle implacable. En géométrie classique, la définition la plus visuelle pour un polygone, c'est de dire si on prend n'importe quel côté de ce polygone et qu'on trace une longue ligne droite infinie qui prolonge ce côté, eh bien la figure toute entière doit rester d'un seul et même côté de cette ligne.

  19. Intervenant 1

    Ah d'accord, je vois très bien. Donc si je dessine, disons, une étoile classique à cinq branches pour notre public.

  20. Intervenant 2

    Parfait comme exemple.

  21. Intervenant 1

    Si je prolonge l'un des côtés d'une des pointes de l'étoile, ma ligne droite va forcément venir couper ou traverser une autre branche de cette même étoile.

  22. Intervenant 2

    C'est ça. La ligne traverse l'espace vide du creux et bam, elle percute le reste de la figure. Donc l'étoile est concave. Il y a un rentrant.

  23. Intervenant 1

    Alors que dans un carré ou un hexagone régulier, ça n'arrive jamais. La ligne glisse sur le bord sans jamais rentrer dedans.

  24. Intervenant 2

    Exactement. Et cette intuition de l'absence de creux, il faut savoir qu'elle fascinait déjà les savants de l'Antiquité.

  25. Intervenant 1

    Vraiment dès le début.

  26. Intervenant 2

    Ah oui. Dès le quatrième livre des fameux éléments d'Euclide, on trouve des études hyper approfondies sur les polygones. Euclide, son truc, c'était de comprendre comment construire ces figures convexes parfaites, à la règle et au compas. Le

  27. Intervenant 1

    fameux duo règle et compas des grecs.

  28. Intervenant 2

    Voilà. Et surtout, il cherchait comment les inscrire très précisément à l'intérieur d'un cercle.

  29. Intervenant 1

    Et ça ne s'arrêtait pas à la 2D. Ce n'est pas juste des dessins sur une feuille de papier russe.

  30. Intervenant 2

    Non, pas du tout.

  31. Intervenant 1

    Les Grecs pensaient aussi en trois dimensions. J'ai vu que Théétète, puis Euclide dans ses tout derniers livres, se sont attaqués aux polyèdres, ces fameux volumes en 3D.

  32. Intervenant 2

    Oui, et le relais a ensuite été pris par un autre géant absolu, Archimède, au IIIe siècle avant notre ère.

  33. Intervenant 1

    Archimède, évidemment.

  34. Intervenant 2

    Il a découvert toute une famille de solides qu'on appelle aujourd'hui les polyèdres sémiréguliers, ou solides archimédiens d'ailleurs. Ils sont fascinants parce que, bon, ils ne sont pas aussi purs et parfaits que les solides de Platon.

  35. Intervenant 1

    Comme le cube ou la pyramide parfaite, le tétrèbre.

  36. Intervenant 2

    Exact. Mais ils conservent tous cette propriété absolue d'être totalement convexes, zéro creux.

  37. Intervenant 1

    Mais attendez, Archimède, il n'observait pas juste des volumes pour faire de jolies formes géométriques, décoratives ?

  38. Intervenant 2

    Oh que non !

  39. Intervenant 1

    J'ai noté en préparant cette exploration qu'il a carrément utilisé la convexité pour flirter avec le concept de l'infini. Il essayait de mesurer la longueur de courbes très complexes, si c'est bien ça ?

  40. Intervenant 2

    C'est l'un de ses plus grands traits de génie. Archimède a très vite compris qu'il était presque impossible de mesurer exactement une courbe bombée avec les outils de l'époque. Sa méthode, c'était de l'approcher. Il a prouvé que la longueur d'une courbe convexe, c'est en réalité la limite des chemins polygonaux qui s'en approchent.

  41. Intervenant 1

    Alors, pour qu'on visualise bien, si je traduis ça en images pour notre auditoire, on veut mesurer un grand arc de cercle.

  42. Intervenant 2

    Oui. On trace des tout petits segments de droite

  43. Intervenant 1

    tout le long de cet arc, un peu comme si on essayait de recouvrir l'arc avec des allumettes rigides.

  44. Intervenant 2

    C'est une excellente image.

  45. Intervenant 1

    Et plus les allumettes sont petites, plus on épouse la vraie courbe. Et en fait, c'est la convexité de la courbe d'origine qui nous garantit que nos allumettes ne vont pas faire des zigzags aberrants dans tous les sens.

  46. Intervenant 2

    C'est tout à fait ça. La convexité vient encadrer, elle discipline le comportement de la courbe.

  47. Intervenant 1

    C'est brillant.

  48. Intervenant 2

    Et pour clore ce chapitre antique, on ne peut absolument pas ignorer Ptolémée.

  49. Intervenant 1

    L'astronome.

  50. Intervenant 2

    Lui-même. Pour ses travaux d'astronomie, il avait besoin d'outils géométriques redoutables. Il nous a laissé le fameux théorème de Ptolémée, qui explique à quelles conditions exactes un quadrilatère convexe peut être inscrit dans un cercle.

  51. Intervenant 1

    Ah, la fameuse règle des diagonales ?

  52. Intervenant 2

    Voilà.

  53. Intervenant 1

    Le produit des deux diagonales doit être égal à la somme des produits des côtés opposés. C'est très poétique dit comme ça. Mais pourquoi Ptolémée devait-il préciser que le quadrilatère doit être convexe ?

  54. Intervenant 2

    Eh bien, parce que si le quadrilatère est croisé, imaginez une forme de nœud papillon, ou s'il a un creux très profond, eh bien ces diagonales sortent carrément de la forme. Ou alors elles se comportent d'une manière qui vient briser totalement cette symétrie mathématique des longueurs.

  55. Intervenant 1

    Donc la convexité, c'est vraiment la garantie de la régularité ?

  56. Intervenant 2

    Exactement. C'est le cadre de sécurité.

  57. Intervenant 1

    D'accord, l'Antiquité pose les bases géométriques. On a nos élastiques, nos polygones, nos volumes bien bombés. Mais bon, un cube en bois, ça ne résout pas mes équations algébriques.

  58. Intervenant 2

    Non, ça ferait un bien mauvais calculateur.

  59. Intervenant 1

    Comment est-ce qu'on est passé de cette géométrie très, très visuelle à un véritable outil d'analyse capable de calculer des choses complexes ? Parce que pour moi, c'est vraiment là que l'histoire prend un tournant fou.

  60. Intervenant 2

    Alors là, il faut faire un sacré bond dans le temps. On atterrit entre le 17e et le 19e siècle. C'est la naissance de l'analyse mathématique moderne.

  61. Intervenant 1

    Avec les grands noms classiques ?

  62. Intervenant 2

    Voilà. Des esprits comme Pierre de Fermat et Gottfried Wilhelm Leibniz. Eux, ils sont obsédés par un problème totalement nouveau pour l'époque. L'optimisation.

  63. Intervenant 1

    L'optimisation, c'est-à-dire ?

  64. Intervenant 2

    Ils étudient des fonctions abstraites et ils cherchent à trouver le point le plus haut, le maximum absolu, ou le point le plus bas, le minimum.

  65. Intervenant 1

    Ah, l'optimum ! Donc si on reprend nos images, on cherche le sommet exact de la montagne ou le fond tout en bas de la vallée sur une couvre mathématique.

  66. Intervenant 2

    C'est exactement ça.

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