
6 mai 2024 · 25 min
Décimales de π : des polygones aux supercalculateurs
Dans cet épisode, suivez les étapes qui mènent des polygones d’Archimède aux algorithmes modernes, et découvrez pourquoi la quête continue.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Je suis vraiment ravie de vous retrouver aujourd'hui pour une plongée mathématique qui est totalement vertigineuse en fait.
Intervenant 2
Salut Ibi ! Et ouais, vertigineuse, le mot est faible. On va s'attaquer à un vrai monument aujourd'hui.
Intervenant 1
Un monument, c'est le cas de le dire. En fait, pour commencer, j'aimerais que ceux qui nous écoutent essaient de fermer les yeux un instant. Bon, sauf si vous conduisez bien sûr.
Intervenant 2
Oui, s'il vous plaît, gardez les yeux ouverts au volant.
Intervenant 1
Voilà. Mais sinon, imaginez la fameuse rotonde du Palais de la Découverte à Paris. C'est cette immense salle circulaire hyper majestueuse et ses murs sont littéralement tapissés par une succession infinie de chiffres.
Intervenant 2
Ah oui, la fameuse salle de π. C'est vraiment impressionnant quand on est au milieu.
Intervenant 1
Grave. Ce sont les décimales du nombre π. Et se tenir au beau milieu de cette pièce, c'est faire face au grand paradoxe qui va guider toute notre discussion d'aujourd'hui.
Intervenant 2
Le chaos contre l'ordre absolu.
Intervenant 1
Exactement. Quand on regarde cette mer de chiffres peints sur le mur, le 3, le 1, le 4, le 1, le 5, le 9 et ainsi de suite, on a l'impression d'un chaos absolu. C'est une suite qui a l'air de n'obéir à absolument aucun ordre logique, aucune répétition visible.
Intervenant 2
Pourtant, la réalité, le truc fou, c'est que chaque chiffre, mais vraiment sans aucune exception, est le résultat d'un calcul mathématique, d'une rigidité et d'une pureté absolue. Ce n'est pas du hasard du tout.
Intervenant 1
C'est ça qui est dingue.
Intervenant 2
C'est un paradoxe fascinant qui touche presque à la philosophie, tu vois. D'un côté, on a une règle déterministe parfaite et de l'autre, un résultat qui ressemble, à s'y méprendre, à du hasard pur.
Intervenant 1
Totalement.
Intervenant 2
Et en fait, toute l'histoire de la conquête de ces décimales, c'est l'histoire d'une tension permanente. C'est une espèce de guerre entre notre désir insatiable de précision mathématique.
Intervenant 1
Toujours plus loin.
Intervenant 2
Voilà, toujours plus loin. Et les limites physiques puis technologiques qui nous empêchent de l'atteindre. L'objectif de notre exploration aujourd'hui, c'est justement de retracer cette évolution spectaculaire.
Intervenant 1
Comment on est passé du simple dessin à la machine, quoi ?
Intervenant 2
C'est ça. Comment l'esprit humain est-il passé d'une époque où l'on mesurait des contours de cercles avec des simples ficelles dans le sable, à des algorithmes informatiques capables de cracher, genre, plus de 100 000 milliards de décimales exactes ?
Intervenant 1
100 000 milliards, c'est... Enfin bref, bon, décortiquons un peu tout ça. Pour comprendre comment on en est arrivé là, il faut vraiment repartir de la base. La toute première ère.
Intervenant 2
L'ère de la géométrie pure et dure.
Intervenant 1
Exactement. Et tout commence par une observation qui est tellement intuitive qu'on l'a presque tous faite dans une cour de récléation avec un compas. Tu sais, le fameux compas de l'école primaire.
Intervenant 2
Ah oui, les fameuses rosaces.
Intervenant 1
Les rosaces, voilà. On trace un cercle, on garde la pointe sèche au centre et on reporte l'écartement, donc le rayon, sur le périmètre. Si on fait ça tout le tour, on se rend compte que le rayon rentre exactement
Intervenant 2
six fois. Six fois pile.
Intervenant 1
Et en reliant ces points, on dessine un hexagone régulier à l'intérieur du cercle. C'est comme les premiers pixels d'un jeu vidéo rétro, c'est très brut.
Intervenant 2
Et le truc, c'est que cette simple figure géométrique contient la toute première estimation de π. C'est le point de départ de tout.
Intervenant 1
C'est ça ! Si on regarde bien, l'hexagone est composé de 6 triangles éculatéraux. Donc le périmètre de cet hexagone, il vaut très exactement 6 fois le rayon.
Intervenant 2
Logique !
Intervenant 1
Mais on voit très bien, même à l'œil nu, que le cercle, lui, est légèrement bombé vers l'extérieur. Il englobe l'hexagone, donc le périmètre du cercle est obligatoirement un petit peu plus grand que six fois le rayon.
Intervenant 2
Et paf, voilà !
Intervenant 1
Et paf ! La relation entre la circonférence et le diamètre, c'est notre fameux π. On vient de prouver, avec juste un compas, que π est strictement supérieur à 3. Zéro décimale exacte, certes, mais c'est le grand point de bascule.
Intervenant 2
C'est une intuition fondatrice, vraiment. Et les civilisations antiques, elles vont rapidement chercher à affiner ce constat brut. Parce que 3, c'est bien, mais c'est pas très précis pour construire des clucs.
Intervenant 1
C'est clair.
Intervenant 2
Du coup, il y a 4000 ans, les babyloniens, en gravant leurs tablettes d'argile cunéiformes, ils utilisaient déjà une valeur beaucoup plus fine. Ils estimaient π à 3 plus 1 huitième.
Intervenant 1
Ce qu'ils donnent en langage moderne ?
Intervenant 2
Si on traduit ça en décimales, ça donne 3,125. C'est déjà super propre. Et de leur côté, les Égyptiens, ils utilisaient une méthode différente, qui est détaillée dans le fameux papyrus de Rind. Ah
Intervenant 1
oui, avec le carré coupé.
Intervenant 2
Voilà. Ils partaient d'un carré, ils ont coupé les coins pour former une sorte d'octogone irrégulier. Et de là, ils ont déduisé une approximation qui correspond à la fraction 16 neuvième élevée au carré.
Intervenant 1
Ce qui nous donne environ 3,16, c'est ça ?
Intervenant 2
C'est ça, environ 3,16. On sent vraiment la volonté de s'approcher de la vérité physique du cercle.
Intervenant 1
Oui, mais le souci, c'est que ce sont des approximations qui sont complètement figées. Je veux dire, ils ont une recette de cuisine qui donne un bon résultat pour faire de l'architecture ou de l'ingénierie à l'époque, mais…
Intervenant 2
Mais ils n'ont pas de moteur !
Intervenant 1
Voilà, ils n'ont pas de méthode pour aller chercher la décimale suivante. Et c'est là qu'arrive le vrai choc conceptuel, celui qui va transformer π en un objet de recherche infini.
Intervenant 2
Le grand Archimède.
Intervenant 1
Le grand Archimède de Syracuse, au IIIe siècle avant notre ère. Et là, il faut vraiment qu'on s'arrête une seconde sur le contexte technologique de l'époque pour mesurer l'exploit.
Intervenant 2
C'est indispensable, ouais.
Intervenant 1
Archimède, il n'a pas de calculatrice. Il n'a même pas le système décimal, avec les nombres à virgule qu'on utilise tous les jours. Il n'a pas d'algèbre, pas de symboles X ou Y sur un tableau blanc, et encore moins de trigonométrie formalisée.
Intervenant 2
Rien du tout. Tout se fait avec des mots, des proportions et des dessins tracés par terre ou sur du parchemin.
Intervenant 1
Et pourtant, avec cet arsenal ultra limité, il invente une méthode révolutionnaire qu'on appelle la méthode d'exhaustion. Moi, ça me fascine. L'idée de génie, c'est de créer une espèce de tenaille mathématique.
Intervenant 2
Au lieu de chercher la valeur exacte tout de suite, il va l'emprisonner.
Intervenant 1
C'est ça. Il prend un cercle et il dessine un polygone à l'intérieur, disons un hexagone qui touche les bords par l'intérieur. Puis, par dessus, il dessine un autre hexagone, mais à l'extérieur, qui englobe le cercle.
Intervenant 2
C'est le fameux polygone inscrit et le polygone circonscrit.
Intervenant 1
Le cercle est littéralement pris en sandwich entre les deux.
Intervenant 2
Et ça, c'est ni plus ni moins que le principe du théorème des gendarmes qu'on apprend au lycée. La circonférence du cercle, elle est obligatoirement coincée. Elle est plus grande que le périmètre du polygone intérieur et plus petite que celui du polygone extérieur.
Intervenant 1
L'étau parfait.
Intervenant 2
Au début, avec juste des hexagones, l'écart entre le minimum et le maximum est encore énorme. Mais c'est là qu'Archimède fait une chose brillante. Il trouve une méthode purement géométrique pour calculer le périmètre d'un polygone qui aurait le double de côté.
Intervenant 1
Donc ils passent de 6 côtés à 12.
Intervenant 2
Puis à 24, puis à 48. Et plus il y a de côtés, plus les polygones épousent parfaitement la courbure du cercle. L'étau se resserre de plus en plus.
Intervenant 1
Et c'est là que je me dis, mais la gymnastique mentale que le gars a dû déployer ? Pour calculer ses périmètres à chaque étape, Archimède devait extraire des racines carrées, or les racines carrées de nombres qui tombent pas juste, ça n'a pas de fin.
Intervenant 2
C'est des nombres irrationnels, ouais.
Intervenant 1
Et le mec a réussi à les encadrer avec des fractions simples, à la main, sans qu'aucun historien des mathématiques aujourd'hui ne sache précisément quel algorithme mental ou quel genre de broujons il utilisait.
Intervenant 2
C'est un mystère total. Mais le résultat est là. Il pousse son calcul, à la force de son cerveau, jusqu'à un polygone de 96 côtés. Ça correspond en gros à ce qu'on appellerait la cinquième itération de sa boucle.
Intervenant 1
96 côtés à la main ?
Intervenant 2
Et là, il sort un encadrement qui va faire date pendant des siècles.
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