
21 août 2024 · 14 min
Ethnomathématique : l’enquête sur des maths sans ce nom
Cet épisode suit les chercheurs qui ont repéré nombres, formes et algorithmes dans des jeux, des tissages ou des dessins issus de différentes cultures.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Aujourd'hui, on a une mission assez incroyable, c'est de vous démontrer, enfin de démontrer à ceux qui nous écoutent que les administrateurs de l'Empire INCA ont codé des bases de données monumentales sans écrire un seul chiffre.
Intervenant 2
Ouais, et que le tressage d'un simple panier, par exemple en Papouasie-Nouvelle-Guinée, ça relève en fait d'une algorithmique, d'une précision mais vraiment redoutable.
Intervenant 1
C'est fou parce que quand on ferme les yeux et qu'on pense aux mots mathématiques, on a tous à peu près la même image qui vient en tête. Genre un grand tableau noir couvert d'équations avec lacrets qui crissent.
Intervenant 2
Ah oui, l'image classique quoi, les théorèmes super abstraits, les chercheurs dans des labos prestigieux.
Intervenant 1
Voilà, un truc très carré, très institutionnel, très académique. Et c'est justement là qu'est le gros twist de notre exploration d'aujourd'hui.
Intervenant 2
Exactement, parce que l'article sur lequel on se base, écrit par Eric von Endrich, un chercheur au CNRS, il nous explique que limiter les maths à cette image d'épinal, c'est vraiment réducteur.
Intervenant 1
C'est ça. On va prendre ce fameux tableau noir, on va le retourner complètement, et on va plonger dans un domaine qui est hybride, vertigineux, qu'on appelle l'ethnomathématique.
Intervenant 2
Le terme en jette, hein ? Mais en gros, pour poser les bases telles que l'article les définit, l'ethnomathématique, c'est l'étude des variations culturelles des pratiques mathématiques.
Intervenant 1
Mais en dehors des écoles et des labos, c'est bien ça ?
Intervenant 2
C'est exactement ça. On s'intéresse aux savoirs qui sont élaborés loin des cercles savants. C'est vraiment le carrefour où l'anthropologie, l'histoire et les mathématiques se rencontrent pour analyser la pensée logique à l'état brup.
Intervenant 1
L'article, ce n'est pas juste de dire avec un ton un peu condescendant « Ah, regardez, cette culture sait aussi compter ».
Intervenant 2
Ah non, pas du tout. L'objectif, c'est de comprendre en profondeur comment des pratiques du quotidien, souvent issues de traditions orales, regorgent d'une rationalité mathématique hyper profonde.
Intervenant 1
Même si les gens qui les pratiquent n'utilisent aucun jargon scientifique,
Intervenant 2
quoi. Voilà. Et c'est pour ça que les chercheurs ont dû inventer de nouveaux outils. Il faut apprendre à lire une structure mathématique là où elle est tissée, littéralement parfois, dans le tissu social.
Intervenant 1
Bon, décortiquons un peu tout ça, parce que cette idée de sortir les maths des labos, elle n'est pas apparue par magie. Pour comprendre, l'article nous ramène en fait dans les années 70, dans une salle de classe à New York.
Intervenant 2
Ouais, la transition est étonnante. Le pont entre les maths académiques et l'ethnomathématique, il s'est d'abord construit sur un besoin pédagogique. Et ça, on le doit à une pionnière qui s'appelle Claudia Zaslavski. Une prof de maths ? Tout à fait. Et en 1973, elle publie un livre vraiment fondateur sur les pratiques mathématiques dans les cultures africaines.
Intervenant 1
Parce qu'en fait, elle enseignait à des élèves majoritairement afro-américains et elle sentait un décalage énorme avec les supports de cours classiques. C'est comme si...
Intervenant 2
Oui, il y avait un vrai problème de sens.
Intervenant 1
C'est ça. C'est comme si on essayait d'enseigner la musique uniquement avec des partitions de Mozart à des jeunes qui ont, je ne sais pas, le jazz ou le blues dans le sang. Le courant ne passe pas.
Intervenant 2
J'aime bien cette analogie. Du coup, Zaslavsky a cherché les partitions cachées, les repères mathématiques qui pourraient résonner avec l'héritage de ses élèves.
Intervenant 1
Elle a carrément voyagé au Kenya et au Nigeria pour ça.
Intervenant 2
Exactement. Elle est allée observer les sociétés d'Afrique subsaharienne pour y déceler des formes de rationalité mathématique.
Intervenant 1
Mais concrètement, sur place, elle cherchait quoi ? Parce que j'imagine bien qu'elle ne trouvait pas des traités d'algèbre cachés sous les tentes. Comment elle isolait les maths du reste ?
Intervenant 2
Alors, elle a regardé la linguistique et l'espace. Par exemple, l'article mentionne la façon dont les nombres sont nommés. Certaines langues utilisent des systèmes en base 20.
Intervenant 1
Ah, au lieu de notre base 10 classique.
Intervenant 2
Voilà. Avec des logiques additives ou multiplicatives super complexes. Ça demande une gymnastique mentale très spécifique. Et elle a aussi analysé la structuration du temps, l'architecture locale, les jeux traditionnels.
Intervenant 1
Elle a même parlé de géométrie fractale inconsciente dans la disposition de certains villages, non ?
Intervenant 2
C'est ça. Elle voyait des logiques de structuration spatiale partout. Elle a d'ailleurs appelé ça les sociomathématiques à l'époque.
Intervenant 1
Mais l'auteur de notre article, Vendande Richeux, met quand même un petit bémol sur cette période.
Intervenant 2
Oui, il faut garder une rigueur historique.
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