
11 juin 2025 · 19 min
Les abeilles ont-elles vraiment le sens des nombres ?
Dans cet épisode, suivez les expériences qui testent pas à pas comment les abeilles comptent, ordonnent des quantités et appréhendent même le zéro.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Alors aujourd'hui, on plonge dans un sujet. Imaginons un instant essayer d'enseigner l'arithmétique à un crocodile.
Intervenant 2
Ah oui, c'est sûr que l'image prête à sourire. Bonne chance pour le motivé, celui-là.
Intervenant 1
C'est ça. Mais pendant très longtemps, la science a vraiment tenu pour acquis que les mathématiques de haut niveau, l'addition, la soustraction ou même juste conceptualiser le zéro, c'était le domaine exclusif du cerveau humain. Les équations, manipuler des symboles abstraits, ça semblait être la frontière ultime, le mur infranchissable entre notre intelligence et le reste du règne animal.
Intervenant 2
Oui, en fait, c'est vraiment le socle d'une pensée très anthropocentrée. L'abstraction mathématique, on l'a toujours perçue comme notre chasse gardée, notre signature cognitive. Et l'idée même qu'un animal sans langage articulé puisse avoir une notion pure du nombre, ça semblait tout simplement absurde d'un point de vue évolutif.
Intervenant 1
Bon, décortiquons tout ça. Parce que les recherches récentes en biologie cognitive, et tout particulièrement un article fascinant d'Aurore à Vargues Weber, qui est directrice de recherche au CNRS, pulvérisent complètement cette idée reçue. Il s'avère que le véritable génie mathématique de la nature pourrait bien être en train de butiner dans nos jardins.
Intervenant 2
Exactement.
Intervenant 1
On parle d'un insecte ? Un insecte capable de comprendre des concepts algébriques et le vertige absolu du vide, le zéro. Et tout ça avec un cerveau de la taille d'une graine de sésame.
Intervenant 2
Ce qui est fascinant ici, c'est que les implications sont colossales. On ne parle pas juste de rajouter une petite ligne amusante au palmarès de l'intelligence animale.
Intervenant 1
C'est clair.
Intervenant 2
Ces découvertes, elles nous forcent vraiment à reconsidérer la nature même des mathématiques. Ça suggère que ce langage mathématique, ce n'est pas juste une invention culturelle, humaine, mais plutôt un outil évolutif fondamental, un truc encodé biologiquement et qui est présent bien au-delà de notre seule espèce.
Intervenant 1
C'est un renversement de perspective totale en fait. Mais avant d'en arriver aux capacités d'abstraction pure, il faut qu'on comprenne pourquoi la nature a besoin des mathématiques. Si on observe un peu la faune, évaluer des quantités, c'est pas un luxe d'intellectuel. C'est vraiment une question de vie ou de mort.
Intervenant 2
Complètement. La survie quotidienne, elle repose sur l'évaluation quantitative. Face à deux sources de nourriture, un animal doit instantanément identifier la plus abondante.
Intervenant 1
Et face à un danger aussi.
Intervenant 2
Oui, face à une matrivale, par exemple, il doit évaluer le rapport de force numérique avant de s'engager dans le combat. Et c'est un mécanisme si vital que l'évolution l'a distribué massivement. On sait que les chimpanzés peuvent ordonner de petites quantités, faire des additions simples. Mais ça plonge bien plus loin dans l'arbre du vivant. Les araignées, par exemple, elles mémorisent le nombre précis de proies capturées dans leur toile.
Intervenant 1
Ah ouais, c'est fou.
Intervenant 2
Et dans les océans, les sèches, elles évaluent la densité des bandes crevettes pour attaquer le groupe le plus fourni.
Intervenant 1
Et la littérature scientifique note d'ailleurs, avec une petite pointe d'ironie, que seuls les reptiles semblent faire exception. Enfin, sans doute en grande partie, parce qu'il est notoirement difficile de motiver un serpent à passer un test de cognition en laboratoire. C'est sûr
Intervenant 2
qu'ils ne sont pas très coopératifs. Mais
Intervenant 1
attends, je veux me faire l'avocat du diable une seconde. Prenons un exemple super connu, les fourmis du désert qui comptent leurs pas pour retrouver leur nid. Est-ce que ce sont vraiment des mathématiques abstraites ? Je veux dire, si mon smartphone compte mes pas, il ne comprend pas l'algèbre pour autant ?
Intervenant 2
C'est une excellente question.
Intervenant 1
Est-ce qu'on ne confond pas un simple podomètre biologique, genre une réaction physique à une distance, avec une vraie pensée numérique ?
Intervenant 2
C'est exactement la distinction fondamentale sur laquelle repose toute la rigueur de cette discipline. La question qu'on doit poser, c'est est-ce que l'animal réagit à un paramètre physique continu, genre la durée d'un trajet, le volume, l'intensité d'une odeur, ou bien est-il capable d'extraire ce qu'on appelle la cardinalité ?
Intervenant 1
La cardinalité. Alors là, il faut qu'on éclaire ce terme pour nos auditeurs. Ça veut dire comprendre le concept abstrait du 3 par exemple.
Intervenant 2
C'est ça.
Intervenant 1
Que ce soit 3 pommes, 3 flashs lumineux ou 3 sons, c'est la capacité d'ignorer la nature physique de l'objet pour ne retenir que sa quantité pure. L'essence même du nombre.
Intervenant 2
Le concept abstrait. Voilà, totalement séparé de son support matériel.
Intervenant 1
Observer une fourmi dans le désert, du coup, ça ne permet pas de prouver cette cardinalité, parce qu'il y a trop de variables physiques qui entrent en jeu.
Intervenant 2
Oui, la chaleur, l'effort.
Intervenant 1
Exactement.
Intervenant 2
Pour isoler l'information mathématique pure, il a fallu que les chercheurs conçoivent des expériences en laboratoire ultra contrôlé, où l'on pouvait vraiment éliminer absolument tous les biais sensoriels. Et pour relever ce défi mythodologique, qui est juste inouï, la science a choisi un candidat assez improbable, l'abeille.
Intervenant 1
Et c'est là que ça devient véritablement intéressant. Parce que des espèces sur Terre, il y en a des millions. Pourquoi l'abeille ?
Intervenant 2
Eh bien, l'abeille, elle possède trois caractéristiques évolutives et comportementales qui en font en fait le modèle idéal, le cobaye ultime pour chercher cette abstraction.
Intervenant 1
Ok.
Intervenant 2
Le premier atout, c'est l'exigence cognitive inhérente au butinage. Une abeille, ça ne se promène pas au hasard.
Intervenant 1
Ce n'est pas une balade de santé ?
Intervenant 2
Non, elle doit retrouver une fleur précise, une aiguille dans une botte de foin, mémoriser des repères géographiques complexes, retenir l'heure à laquelle le nectar est produit et retourner à sa ruche qui est à des kilomètres. Avec un cerveau minuscule, traiter tout ce flux de données visuelles et spatiales, ça exige des algorithmes d'apprentissage redoutablement efficaces.
Intervenant 1
Et le deuxième atout, c'est sans doute son pragmatisme et sa coopération extrême, non ?
Intervenant 2
Je veux dire, on ne peut pas demander à un chimpanzé de répéter une tâche fastidieuse 500 fois de suite juste pour la science. Il va se lasser, il va s'énerver. Ah oui, le singe, il abandonne très vite.
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