
4 déc. 2020 · 19 min
Patron, carré, sphère : trois énigmes qui résistent
Suivez trois questions, du patron de Dürer au carré de Toeplitz puis à la sphère de Tammes, et découvrez où l’intuition géométrique finit par buter.
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Intervenant 1
Eh bien, bonjour tout le monde et bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Je suis vraiment très heureuse de lancer cette nouvelle exploration aujourd'hui parce qu'on a un programme absolument fascinant.
Intervenant 2
Bonjour Evelyne.
Intervenant 1
Ah oui, un programme qui va secouer pas mal de certitudes, je pense.
Intervenant 2
C'est clair.
Intervenant 1
Alors, on a souvent cette image un peu cliché, en fait, de la géométrie. On l'imagine comme un vieux musée poussiéreux, tu vois, un endroit où chaque théorème a été scellé, étiqueté et rangé dans des boîtes depuis l'Antiquité.
Intervenant 2
Ouais, l'époque de Pythagore, de Thalès, tout ça ?
Intervenant 1
Exactement. Et la mission d'aujourd'hui, c'est de réduire cette idée en cendres. La géométrie, c'est pas du tout un musée, c'est une jungle sauvage complètement imprévisible.
Intervenant 2
Une jungle très dense même. Publiée en 1991, ça s'appelle « Unsolved Problems in Geometry ».
Intervenant 1
Un livre vraiment incontournable pour ceux qui aiment se faire des nœuds au cerveau.
Intervenant 2
Ok oui, c'est un ouvrage qui a été compilé par Alart Croft, Kenneth John Falconer et une véritable légende des mathématiques, Richard Kennedy.
Intervenant 1
Il faut d'ailleurs rendre un petit hommage à Richard Guy, non ?
Intervenant 2
Absolument. C'est un homme dont la vie a couvert plus d'un siècle d'histoire scientifique. Il est né en 1916 et nous a quittés en 2020. Et ce qui est fascinant ici, c'est cette asymétrie brutale, vraiment violente, entre la formulation d'un problème et l'enfer analytique que représente sa résolution.
Intervenant 1
La symétrie, c'est-à-dire que la question est super courte mais la réponse est introuvable ?
Intervenant 2
C'est exactement ça. On lit un énoncé, on se dit « bah la solution est évidente, le bon sens suffit », mais dès qu'il s'agit de fournir une preuve rigoureuse, inattaquable et universelle, eh bien tous nos outils mathématiques s'effondrent.
Intervenant 1
Et pour illustrer ça, on va tout de suite plonger dans le vif du sujet. Ok, décortiquons tout ça avec notre premier cas. Imaginons la réception d'un colis.
Intervenant 2
Un colis classique en carton ?
Intervenant 1
Ouais, une simple boîte en tarton qu'on dépose sur la table du salon. On prend un cutter, on coupe super soigneusement le long de certaines arêtes. Et le but, c'est d'utiliser les arêtes qui restent intactes comme de petites charnières.
Intervenant 2
Pour essayer d'aplatir totalement ce carton sur le sol.
Intervenant 1
Voilà, c'est ça. On veut l'aplatir d'un seul tenant, sans qu'absolument aucun morceau de carton ne se superpose. À première vue, c'est un jeu d'enfant. C'est littéralement le genre d'activité manuelle qu'on fait faire aux gamins.
Intervenant 2
Sauf que, prouver mathématiquement qu'il est toujours possible de le faire pour n'importe quelle forme géométrique convexe,
Intervenant 1
C'est un mystère absolu. Ça fait plus de cinq siècles que ça rend fou les esprits les plus brillants de la planète. C'est le fameux problème du patron. Et historiquement, on associe souvent cette idée de dépliage à un géant de la Renaissance, Albrecht Dürer.
Intervenant 2
Oui, Dürer, qu'on connaît surtout comme un peintre et un graveur de génie. Mais il a publié en 1525 un ouvrage très sérieux, « Les instructions pour mesurer à la règle et au compas ».
Intervenant 1
Il avait donc une vraie casquette de géomètre ? Il cherchait des méthodes pratiques pour représenter des volumes sur une surface plane ?
Intervenant 2
Tout à fait. Et l'histoire a longtemps retenu Duret comme l'inventeur exclusif de cette technique du patron. Mais en réalité, si on lit les travaux de recherche récents en histoire des mathématiques, je pense notamment à un article fascinant de 2008, écrit par Schreiber, Fischer et Sternath, et bien cette paternité exclusive vole complètement en éclats.
Intervenant 1
Ah bon ? Duré n'était pas le premier à déplier des formes géométriques ?
Intervenant 2
Et non, on découvre que des patrons de polyèdres se trouvaient déjà sous la plume de quelqu'un d'autre, bien avant. Dès 1509, pour illustrer le traité de Divina proportionne du mathématicien Luca Pacioli.
Intervenant 1
Attends, ne me dis pas que c'est…
Intervenant 2
Si, c'est Léonard de Vinci.
Intervenant 1
C'est toujours stupéfiant de voir Léonard de Vinci surgir à chaque coin de l'histoire des sciences.
Intervenant 2
Mais s'il les dessinait bien avant Duré, comment ça se fait que son nom ait été effacé de cette invention précise ?
Intervenant 1
C'est assez ironique en fait. C'est une simple question de priorité éditoriale de l'époque. Les historiens, et Max Teck l'avait déjà remarqué dès 1948, ont noté que les éditions ultérieures du livre de Pacioli ont tout bonnement supprimé certains dessins techniques de Vinci.
Intervenant 2
Ils ont censuré De Vinci. Mais pourquoi ? Pas vraiment censuré, mais les éditeurs préféraient garder les illustrations grandioses, les solides en perspective ombrée, tu vois, ce qui était visuellement spectaculaire. Ils ont jugé que ces histoires de polygones mis à plat, c'était beaucoup trop utilitaire, trop pauvre visuellement pour mériter de l'encre et du papier.
Intervenant 1
L'ironie est totale. Et Duret, de son côté, a juste eu l'intelligence d'en faire un manuel pratique systématisé.
Intervenant 2
Exactement. Sauf que ce concept soi-disant trop utilitaire a fini par engendrer un monstre mathématique absolu. C'est
Intervenant 1
clair. Et ce problème, il a été formalisé de manière très stricte des siècles plus tard, en 1975, par le britannique Geoffrey Colin Shefford.
Intervenant 2
Oui. Et la question de Shepard est la suivante. Est-ce qu'un polyèdre possède toujours un patron ? En gros, est-ce qu'on peut toujours l'aplatir sans aucun chevauchement ?
Intervenant 1
Alors, pour bien comprendre ça, il faut scinder le monde des formes en deux catégories.
Intervenant 2
Tout à fait. Il y a d'abord ce qu'on appelle les polyèdres non-convexes.
Intervenant 1
C'est-à-dire les formes complexes, celles qui ont des creux, des renfoncements ou qui ressemblent à des étoiles en 3D.
Intervenant 2
Exactement. Et pour cette catégorie-là, le suspense est mort. Les mathématiciens ont trouvé des contre-exemples irréfutables. On sait qu'il existe des polyèdres non-convexes qu'il est physiquement impossible d'aplatir en une seule pièce sans que ça coince.
Intervenant 1
D'accord, donc s'il y a des creux, ça peut se superposer, je le conçois très bien. Mais si la forme est bien lisse, bien gonflée de l'intérieur, ce qu'on appelle un polyèdre convexe donc ?
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