
18 mai 2021 · 21 min
Dürer, artiste : pourquoi son tracé d’ellipse finit-il en œuf ?
Dans cet épisode, suivez l’artiste de la Renaissance du cône aux projections : son procédé est solide, mais son tracé final prend la forme d’un œuf.
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Intervenant 1
Bienvenue à toutes et à tous et une immense bienvenue à ceux qui nous écoutent pour cette nouvelle plongée au cœur du savoir. C'est le podcast du magazine Tangente et franchement, je suis super excité aujourd'hui.
Intervenant 2
Bonjour Sam.
Intervenant 1
Je comprends, c'est vrai que c'est une exploration fascinante qu'on s'apprête à faire. Je suis ravi d'être
Intervenant 2
là. Mais le plaisir est pour moi.
Intervenant 1
Alors, imaginons un instant la situation suivante. Quelqu'un invente l'outil mathématique le plus parfait au monde, d'une précision absolument diabolique, pour finalement refuser de croire la vérité froide et implacable que cet outil lui montre.
Intervenant 2
C'est ça. Et ce qui est vraiment captivant ici, c'est cette collision spectaculaire en fait.
Intervenant 1
Oui.
Intervenant 2
C'est le moment précis où la perfection mécanique de la géométrie se heurte de plein fouet aux illusions, au biais de l'esprit humain.
Intervenant 1
Exactement. Et c'est notre mission pour l'immersion d'aujourd'hui. On va essayer de comprendre comment un génie absolu de la Renaissance, le célèbre peintre et graveur allemand Albrecht Dürer,
Intervenant 2
Un immense artiste,
Intervenant 1
oui. Voilà comment il a mis au point au XVIe siècle une méthode géométrique complètement révolutionnaire, armée seulement de sa règle et de son compas, pour finir par se faire totalement piéger par son propre cerveau.
Intervenant 2
C'est une histoire incroyable.
Intervenant 1
C'est fou. Bon, décortiquons un peu tout ça. Pour bien cerner le paradoxe, il faut d'abord plonger dans les origines de ce qu'on appelle aujourd'hui le dessin technique.
Intervenant 2
Oui, le dessin technique.
Intervenant 1
Quand on prononce ces mots, on pense immédiatement à, je sais pas, des ingénieurs modernes, à des plans de moteurs d'avion ou des schémas de gratte-ciel très froids, très industriels.
Intervenant 2
C'est tout à fait naturel de faire ce lien aujourd'hui, bah oui. Mais à l'époque de la Renaissance, c'était vraiment le domaine exclusif des artistes.
Intervenant 1
D'accord.
Intervenant 2
La frontière entre l'art, l'architecture et les mathématiques n'existait pas vraiment de la même manière quoi.
Intervenant 1
Tout était un peu mélangé.
Intervenant 2
C'est ça. On attribue d'ailleurs souvent les bases fondamentales de cette discipline à un peintre italien majestueux du XVe siècle, Piero della Francesca.
Intervenant 1
Ah oui, Piero della Francesca. Il a écrit un traité qui a fait date, je crois, le fameux De Prospectiva Pingendi.
Intervenant 2
Précisément, ouais. Il a posé des jalons cruciaux en mathématisant la perspective.
Intervenant 1
Mais
Intervenant 2
attention, son but premier restait purement artistique. Il cherchait à représenter la profondeur, la tridimensionnalité du monde réel, de manière réaliste sur une toile plate.
Intervenant 1
Pour faire illusion quoi.
Intervenant 2
Voilà, il voulait que l'œil humain croît à l'illusion de la profondeur. Mais le véritable tournant, celui qui nous fait basculer dans la mathématique pure, il vient pas de
Intervenant 1
lui.
Intervenant 2
Il vient d'Albrechts Dürer, quelques décennies plus tard.
Intervenant 1
Albrecht Dürer, qui a vécu de 1471 à 1528. On est en pleine effervescence intellectuelle en Europe.
Intervenant 2
Complètement. Et en 1525, Dürer publie un ouvrage dont le titre est tout en programme.
Intervenant 1
Ouais, à titre, à rallonge, j'imagine.
Intervenant 2
C'est d'époque. Ça s'appelle « Instructions pour la mesure à la règle et au compas des lignes, des plans et corps solides ». Ça prête à sourire aujourd'hui.
Intervenant 1
C'est très descriptif au moins.
Intervenant 2
C'est clair. Et dans cet ouvrage, Dürer accomplit une véritable révolution conceptuelle. Il n'utilise plus le dessin technique ou la géométrie juste pour faire joli, ou pour tromper l'œil dans une peinture.
Intervenant 1
Il change de but.
Intervenant 2
Exactement. Il l'utilise pour obtenir des résultats mathématiques rigoureux. Son objectif n'est plus la beauté, c'est la vérité géométrique. Et plus spécifiquement, il veut construire ce qu'on appelle des coniques, c'est-à-dire les courbes que l'on obtient en coupant un cône.
Intervenant 1
Et c'est là que ça devient vraiment intéressant je trouve. Parce que si on y réfléchit bien, la démarche est complètement folle. Ah
Intervenant 2
mais totalement !
Intervenant 1
C'est exactement comme si un artiste d'aujourd'hui décidait d'utiliser, je sais pas, un chevalet, une palette et des pinceaux, non pas pour peindre un magnifique coucher de soleil, mais pour résoudre une équation spatiale hyper complexe.
Intervenant 2
C'est une super analogie ça !
Intervenant 1
Qu'aucun mathématicien de son époque n'arrive même à conceptualiser. Il prend des outils d'art pour fabriquer une calculatrice géométrique quoi.
Intervenant 2
Oui, le trait de crayon n'est plus une simple esquisse, il devient une démonstration scientifique irréfutable.
Intervenant 1
C'est brillant.
Intervenant 2
Et la chance que nous avons, c'est que grâce aux documents d'époque, qui sont incroyablement bien conservés, avec notre lecture moderne de la géométrie, on peut reconstituer son procédé étape par étape aujourd'hui.
Intervenant 1
Mais justement, là, il y a un mystère qui me taraude un peu.
Intervenant 2
Allez-y.
Intervenant 1
Comment il a pu, techniquement parlant, réaliser un tel exploit au XVIe siècle ? Je veux dire, le papier, c'est désespérément plat.
Intervenant 2
C'est le défi, ouais.
Intervenant 1
Un cône, c'est en trois dimensions. Comment on fait pour manipuler des objets volumineux, les couper, les tourner avec juste une simple feuille de papier plane, une règle et un compas ?
Intervenant 2
Sans perdre la rigueur au passage.
Intervenant 1
Voilà. Sans faire juste une illusion 3D, comme le faisait de la Francesca.
Intervenant 2
Eh ben, c'est toute la magie de son intuition. Pour bien comprendre le coup de génie de Dürer, il faut faire un petit bond dans le temps et anticiper l'histoire en fait.
Intervenant 1
D'accord, un petit voyage temporel.
Intervenant 2
Il faut introduire une discipline que les étudiants en sciences connaissent bien, c'est la géométrie descriptive.
Intervenant 1
La géométrie descriptive. Mais attendez, d'après mes notes sur nos sources, cette discipline n'existait même pas officiellement à l'époque de Dürer si…
Intervenant 2
Mais c'est bien ça qui est sidérant. Dürer utilisait de manière totalement intuitive, empirique, les principes d'une discipline qui ne sera véritablement formalisée que presque trois siècles plus tard.
Intervenant 1
Trois siècles ? C'est dingue !
Intervenant 2
Par le célèbre mathématicien français Gaspard Monge à la fin du XVIIIe siècle.
Intervenant 1
Et
Intervenant 2
c'est cette géométrie descriptive de Monge qui constitue aujourd'hui la base théorique absolue du dessin technique moderne. D'ailleurs, pour notre audience, si cet aspect historique fascine certains, c'est brillamment analysé dans l'ouvrage « Secrets des dimensions ».
Intervenant 1
Édité par la bibliothèque Tangente, c'est ça ?
Intervenant 2
Le numéro 66.
Intervenant 1
C'est ça, le numéro 66. Une excellente lecture. Alors, pour qu'on puisse tous visualiser la chose mentalement, la géométrie descriptive, ça marche comment concrètement ? Sans utiliser de jargon ou de lettres compliquées, comment on aplatie le monde en fait ?
Intervenant 2
Ok, alors le principe de base est d'une élégance redoutable. Imaginez que l'on se trouve dans une pièce vide.
Intervenant 1
Ok, je suis dans une pièce vide.
Intervenant 2
On va utiliser deux surfaces de projection perpendiculaires l'une à l'autre.
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