
13 avr. 2021 · 25 min
Teja Krašek : quand la géométrie devient œuvre d’art
Suivez son parcours, de ses collaborations avec Clifford Pickover à ses rencontres autour des pavages, des fractales et des symétries.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente.
Intervenant 2
Salut à tous.
Intervenant 1
Alors aujourd'hui, j'aimerais qu'on fasse une petite expérience de pensée. Imaginons un instant un mur immense, un mur qui serait entièrement recouvert de carreaux géométriques.
Intervenant 2
Ok, je vois le genre, ouais.
Intervenant 1
Et donc, à première vue, tout semble parfaitement ordonné. Mais en marchant le long de ce mur, kilomètre après kilomètre, on réalise une chose qui paraît en fait apparemment impossible.
Intervenant 2
C'est-à-dire ?
Intervenant 1
Le motif ne se répète jamais.
Intervenant 2
Ah ouais, d'accord. Jamais de chez jamais quoi.
Intervenant 1
Et c'est de ça qu'on va parler aujourd'hui. On va parler d'une femme qui a pris ses impossibilités mathématiques hyper vertigineuses pour les transformer en art de renommée mondiale.
Intervenant 2
Et c'est une sacrée histoire.
Intervenant 1
Oui, absolument. Aujourd'hui, on plonge dans une exploration en profondeur qui va faire des étincelles, je vous le garantis, car on part à la découverte de cette fascinante ligne de crête où l'art le plus pur percute la géométrie la plus rigoureuse.
Intervenant 2
Exactement. Et c'est un point de rencontre super rare.
Intervenant 1
Totalement. Et pour nous guider, on va suivre les traces d'une personnalité vraiment hors du commun. Elle s'appelle Majuska Teja Krašek.
Intervenant 2
Alors on prononce Teja Krašek pour la précision.
Intervenant 1
Voilà, Teja Krašek, merci. C'est une artiste slovène absolument brillante, née à Selye et travaillant à Ljubljana. Et son truc, c'est de prendre des équations austères, des trucs de mathématiques pures et de leur donner vie. C'est de comprendre
Intervenant 2
comment une artiste qui a à la base une formation de peintre classique,
Intervenant 1
Oui, avec les toiles, les pinceaux, la peinture à l'huile quoi.
Intervenant 2
C'est ça. Comment elle a fini, armée de tout ça, par collaborer au quotidien avec des légendes absolues de la recherche fondamentale, avec des pionniers de l'intelligence artificielle et même par croiser la route de futurs lauréats du prix Nobel de chimie et de physique ?
Intervenant 1
Attends, de la peinture classique au prix Nobel, c'est le grand écart absolu ?
Intervenant 2
Totalement. Ce n'est pas seulement une biographie qu'on fait là, c'est vraiment une démonstration éclatante de la façon dont l'intuition artistique peut parfois devancer ou du moins éclairer la découverte scientifique la plus pure.
Intervenant 1
D'accord, alors décortiquons un peu tout ça. On va commencer par le point d'origine de cette obsession pour les formes. Quand on observe vraiment attentivement le travail de Krašek, on remarque une fascination presque viscérale pour la beauté inhérente aux mathématiques.
Intervenant 2
Elle ne voit pas juste des chiffres, elle voit de l'esthétique.
Intervenant 1
Exactement. Et l'un des piliers de son travail, c'est un concept dont on a tous entendu parler au moins une fois, mais qu'elle, elle exploite à un niveau vraiment fondamental. Je parle du nombre d'or.
Intervenant 2
Ah oui, la fameuse proportion divine, le 1,618.
Intervenant 1
C'est ça. Mais pour elle, ce n'est pas juste un petit ratio esthétique qu'on applique vaguement sur une toile pour faire joli. Pas du tout. C'est un concept unificateur entre l'art, les mathématiques, la science et même la technologie.
Intervenant 2
C'est le pont entre tous ces mondes en fait.
Intervenant 1
Voilà. Et d'ailleurs, en lisant nos sources pour préparer cette discussion, j'ai une image très contemporaine qui m'est venue. Je me suis dit, et si le nombre d'or, ou même la géométrie en général, c'était une sorte d'API universelle ?
Intervenant 2
Oh, une API comme en
Intervenant 1
informatique ? Ouais, tu sais, une interface de programmation. Un traducteur automatique parfait qui permettrait par exemple à la disposition des graines d'un tournesol, aux proportions d'un tableau classique de la Renaissance et aux équations des mathématiciens de se brancher les uns aux autres et de parler exactement le même langage.
Intervenant 2
Ce qui est fascinant ici, c'est que cette analogie de l'API universelle, elle fonctionne de manière incroyablement littérale dans son travail.
Intervenant 1
Ah
Intervenant 2
ouais ? Ouais. Parce que, historiquement, on a toujours pris cette fâcheuse habitude de scinder notre monde intellectuel en deux, tu vois.
Intervenant 1
Bah ouais, le cerveau gauche et le cerveau droit, la fameuse légende.
Intervenant 2
Exactement. D'un côté, la logique, les mathématiques super froides et de l'autre, l'art, l'émotion, le chaos créatif, bref, le ressenti. Mais Krašek, elle, elle détruit complètement cette frontière. Elle nous démontre au quotidien que la géométrie est une véritable grammaire esthétique.
Intervenant 1
Donc elle écrit des émotions avec la géométrie en gros.
Intervenant 2
C'est exactement ça. Prenons un exemple concret. La spirale d'un coquillage nautile ou bien la courbure d'une galaxie lointaine. Ces deux choses suivent toutes les deux cette fameuse proportion divine, le nombre d'or. Krašek observe cette fameuse API dans la nature, puis elle s'en sert directement pour structurer la composition de ses propres toiles.
Intervenant 1
Ok, donc elle l'utilise pour ses choix de symétrie, ce genre de choses ?
Intervenant 2
Ses choix de symétrie, ouais, mais même pour exprimer des émotions complexes ou des relations humaines. En fait, elle utilise la rigidité d'une règle mathématique pour canaliser une sagesse intérieure et une sensibilité qui est au final très organique.
Intervenant 1
Et je pense que c'est justement ça qui la distingue vraiment. Elle n'est pas en train de reproduire bêtement un manuel scolaire sur une toile, tu vois. Elle prend l'équation brute et elle lui insuffle une âme.
Intervenant 2
C'est joliment
Intervenant 1
dit. Merci. Mais c'est une étape super cruciale dans son parcours. La peinture à l'huile, ça s'est limite quand on veut explorer l'infini.
Intervenant 2
Pour peindre des fractales à l'infini avec un pinceau en poils de Marthe, ça risque de prendre du temps.
Intervenant 1
C'est clair. Donc, elle a dû faire évoluer ses outils. Aujourd'hui, elle utilise très majoritairement des supports numériques pour vraiment se placer à l'intersection exacte de l'art et de la technologie.
Intervenant 2
Et ce passage au numérique, ce n'est pas juste un changement de pinceau. Ça déclenche ce que Krašek appelle elle-même le concept d'inspiration croisée.
Intervenant 1
L'inspiration croisée, c'est-à-dire ?
Intervenant 2
Eh bien, c'est une sorte de boucle de rétroaction phénoménale. L'environnement numérique lui permet de manipuler ces fameuses équations fractales, de les rendre visibles, puis de partager ses œuvres instantanément à travers le monde entier.
Intervenant 1
Grâce à Internet, du coup.
Intervenant 2
Voilà, et là c'est magique. Un scientifique voit son image sur son écran, il s'en aspire pour développer un tout nouveau modèle théorique. Un poète la voit et paf, il écrit un texte dessus. Un musicien la transforme en partition. L'œuvre d'art ne marque pas la fin d'un processus, elle en est vraiment le point de départ multidisciplinaire.
Intervenant 1
C'est génial, c'est comme une étincelle qui allume des feux dans plein de cerveaux différents.
Intervenant 2
Exactement, un excellent exemple de cela, c'est sa collaboration très poussée avec le prolifique Clifford Allen Peekover.
Intervenant 1
Ah oui, l'auteur scientifique ? Il a écrit quoi, plus de 50 livres, non ?
Intervenant 2
Ouais, plus de 50 ouvrages. Et tu sais comment ils se sont rencontrés ? Non, dis-moi. Sur internet, via un groupe de réflexion en ligne. Ils ont discuté et ils ont littéralement fusionné leurs esprits créatifs.
Intervenant 1
Ah la magie du web des années 2000, c'est fou ! Et le résultat de cette rencontre, ça crée vraiment l'écran. Je regardais ça, elle a notamment illustré plusieurs livres majeurs de pick-over comme le fameux The Mobius Strip en 2007 ou encore Le beau livre de la physique et Le beau livre des maths un peu plus tard.
Intervenant 2
C'est des références énormes.
Intervenant 1
Absolument. Mais il y a une de ses œuvres créée dans cette mouvement, ce qui m'interpelle particulièrement. Ça s'appelle Happy Fractal Creatures. Mais attends, là, je dois faire l'avocat du diable une seconde.
Intervenant 2
Je t'écoute.
Intervenant 1
L'art génératif, les algorithmes, les ordinateurs, on en parle beaucoup en ce moment d'ailleurs. Est-ce qu'on ne risque pas, au fond, de tuer l'âme de l'art avec tout ça ?
Intervenant 2
C'est une vraie question.
Intervenant 1
Bah oui, parce que la peinture traditionnelle, c'est le geste, c'est la matière, c'est l'imperfection, c'est la chaleur de la main qui tremble un tout petit peu sur la toile quoi.
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