
13 juin 2024 · 17 min
Mandelbrot : le parcours qui a fait naître les fractales
Dans cet épisode, suivez les détours de Benoît Mandelbrot, des travaux oubliés aux formes de la nature, jusqu’à la naissance de la géométrie fractale.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Je suis vraiment ravie d'accueillir notre auditoire aujourd'hui pour célébrer le centenaire de la naissance d'un vrai rebelle scientifique. On va plonger dans la vie de Benoît Mandelbrot.
Intervenant 2
Ah, le célèbre père des
Intervenant 1
fractales ? Exactement. Il est né en 1924, décédé en 2010. Et pour cette exploration, on s'appuie sur un article vraiment passionnant qui s'appelle « L'électron libre de la géométrie ». Notre mission aujourd'hui, c'est de comprendre comment ce cerveau totalement insaisissable a révolutionné notre façon de voir le monde, de la nature jusqu'à la finance.
Intervenant 2
C'est un vaste
Intervenant 1
programme. Oui. Et pour ouvrir cette discussion, il y a un truc dans le texte qui m'a fait halluciner. Vas-y. Le gars a bouleversé les mathématiques et la physique tout le XXe siècle. Mais pendant sa jeunesse, il s'est caché sous une fausse identité. Et c'est là, le pire, il a travaillé comme garçon des tables à pelter du fumier.
Intervenant 2
Ouais, ça paraît complètement dingue, mais en fait, l'ironie, c'est que cette image du garçon des tables au milieu du chaos absolu, c'est pas juste une petite anecdote marrante.
Intervenant 1
Ah non ?
Intervenant 2
Non, c'est même la clé de toute sa pensée. En fait, Mandelbrot, son parcours biographique, est exactement à l'image des découvertes qu'il va faire plus tard. C'est-à-dire que sa vie n'a jamais été une ligne droite bien lisse. C'était brisé, imprévisible, plein d'irrégularités.
Intervenant 1
Du coup, c'est le chaos qui a forgé son cerveau d'une certaine façon.
Intervenant 2
Exactement. Il n'a pas juste survécu au chaos de la guerre, il s'en est nourri.
Intervenant 1
C'est fascinant, surtout quand on regarde ses racines. Il naît à Varsovie, en Pologne. Et très vite, le gamin se retrouve coincé entre deux visions du monde qui n'ont rien à voir.
Intervenant 2
Ouais, les deux oncles.
Intervenant 1
Voilà. D'un côté, il est éduqué à la maison par son oncle Lothar Mann. Et lui, c'est l'école de la liberté totale. On apprend par l'observation, sans programme.
Intervenant 2
Une approche hyper intuitive en fait. Mais ça, ça va se heurter à un mur. Parce qu'en 1936, il y a des gros problèmes d'argent dans la famille, donc il fuit la Pologne et débarque à Paris. Et là, le jeune Benoît tombe sur l'autre oncle, Shlom Mandelbrot.
Intervenant 1
Et c'est pas la même ambiance du tout.
Intervenant 2
Bah non. Shlom, c'est un matheux très respecté, prof au Collège de France, et surtout, et ça c'est hyper important, c'est l'un des piliers du fameux groupe Bourbaki.
Intervenant 1
Ah, Bourbaki. Faut vraiment qu'on s'arrête là-dessus une seconde. Parce que pour comprendre la rébellion de Mandelbrot, faut savoir contre quoi il se rebellait.
Intervenant 2
Ouais, c'est fondamental.
Intervenant 1
Bourbaki, pour ceux qui nous écoutent et qui ne connaissent pas, c'était ce collectif de mathématiciens français qui voulait refondre toutes les maths sur une logique pure. Un truc très froid, très strict.
Intervenant 2
Presque stérile, on pourrait
Intervenant 1
dire. C'est ça. Pour eux, une vraie démonstration mathématique, c'était une suite de symboles. Pas de dessin, pas de figure géométrique. L'intuition visuelle s'était bannie.
Intervenant 2
C'est l'ordre absolu contre la réalité rugueuse. Et d'un côté, tu as ce diktat académique qui exige une science lisse. Et de l'autre, la vraie vie de Benoît, qui est sur le point de devenir un enfer. La seconde guerre mondiale éclate. Et
Intervenant 1
là, tout
Intervenant 2
explose. La famille doit fuir Paris pour aller en zone libre. Ils se retrouvent à Brive-la-Gaillarde, puis à Tulle. La famille est complètement morcelée. Il doit utiliser des faux noms pour échapper aux rafles. C'est une vie littéralement fragmentée.
Intervenant 1
Et pourtant, au milieu de tout ça, il lâche rien. Début 44, il arrive quand même à s'inscrire au lycée du parc à Lyon en prépa.
Intervenant 2
Sauf que l'histoire le rattrape encore une fois.
Intervenant 1
Bah oui, juin 44, le débarquement. Le pays est à feu et à sang, les écoles ferment, et c'est là qu'il part se planquer à la campagne et devient garçon d'étable.
Intervenant 2
Il passe des équations de maths aux foins et aux vaches.
Intervenant 1
Ouais, mais le plus dingue, c'est sa résilience. La guerre se termine, il remonte à Paris, il passe les concours d'entrée de l'ENS, l'école normale supérieure, et de polytechnique.
Intervenant 2
Et il réussit les deux haut la main.
Intervenant 1
Avec des années d'études complètement hachées, son intuition palliait tout. Mais attends, c'est la suite qui est magique. Il entre à l'ENS, qui est quand même le temple sacré des maths en France.
Intervenant 2
Le repère des Bourbaki, ouais.
Intervenant 1
Exactement. Il y met les pieds et au bout d'une seule journée, une seule journée, il claque la porte.
Intervenant 2
C'est énorme. T'imagines l'audace du gars ? Tous les étudiants de France rêvent de cette place. Lui, il arrive, il voit cette ambiance abstraite, sans images, complètement coupée du monde réel et il dit non merci.
Intervenant 1
Allez, ciao !
Intervenant 2
C'est ça. Du coup, il va à Polytechnique, qui est un environnement quand même plus pragmatique, plus appliqué. Et là, ça va être décisif parce qu'il y rencontre deux profs qui vont marquer sa vie.
Intervenant 1
Gaston Julia, non ?
Intervenant 2
Ouais, Gaston Julia, qui avait bossé sur l'itération des fonctions, et un autre gars, Paul Lévy, qui lui était un expert des probabilités. Mandelbrot absorbe tout ça, mais il reste totalement inclassable.
Intervenant 1
Tellement inclassable qu'il part faire un tour au Caltech, en Californie, juste après Polytechnique. Et il rentre deux ans plus tard, en France, bredouille. Pas l'ombre d'un sujet de thèse.
Intervenant 2
Ouais, l'université américaine n'a pas su quoi faire de lui.
Intervenant 1
Mais comment c'est possible ?
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