
21 déc. 2021 · 19 min
L’Avare : comment les maths déchiffrent Harpagon
Dans cet épisode, suivez les indices de L’Avare pour décoder pas à pas taux et monnaies, puis retrouver les calculs fulgurants d’Harpagon.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. On raconte souvent une anecdote assez géniale sur Sacha Guitry. Quand on lui demandait quoi de neuf, il répondait du tac au tac, sans hésiter une seconde,
Intervenant 2
Molière. Pour lui, c'était vraiment l'auteur absolu, le mec qui ne vieillit absolument jamais.
Intervenant 1
C'est ça. Mais soyons tout à fait honnêtes deux minutes, quand on lit ses pièces aujourd'hui ou même quand on va au théâtre, on se prend très souvent de plein fouet un jargon surtout financier qui a l'air de dater d'un autre millénaire.
Intervenant 2
Ah bah ça c'est sûr que ça pique un peu les oreilles des fois.
Intervenant 1
Du coup, ça soulève une vraie question. Est-ce que Molière est vraiment toujours aussi actuel ou est-ce qu'une bonne partie de son œuvre est juste devenue totalement opaque pour nous ?
Intervenant 2
C'est vraiment la question parfaite pour lancer cette exploration. Tu sais, on a super souvent le réflexe de séparer le fond et la forme. Genre, on se dit que les disputes familiales ou amoureuses chez Molière, c'est universel, c'est intemporel.
Intervenant 1
Oui, on comprend toujours les émotions.
Intervenant 2
Exactement. Mais par contre, tout le décorum économique autour, on s'en fiche un peu. On se dit que c'est de l'habillage. Sauf que pas du tout. En épluchant les sources du magazine Tangente, on tombe sur une réalité historique juste fascinante. Et
Intervenant 1
qui change
Intervenant 2
tout. Voilà. En fait, derrière ces vieux mots en apparence hyper poussiéreux, il y a une machine mathématique d'une précision redoutable. Et si l'Avare, c'était en réalité un véritable manuel de calcul mental de l'extrême, avec des systèmes d'équations complexes sous contrainte.
Intervenant 1
Franchement, j'adore cette prémisse. L'objectif de notre plongée aujourd'hui, c'est de prouver à ceux qui nous écoutent que Molière n'est pas du tout dépassé. C'est juste qu'il calculait beaucoup plus vite que nos smartphones.
Intervenant 2
C'est tout à fait ça. Et pour bien comprendre, il faut juste accepter de changer un peu notre grille de lecture et de mettre de côté notre habitude du bon vieux système décimal pour entrer dans la tête des gens du XVIIe siècle.
Intervenant 1
Bon, décortiquons tout ça, posons un peu le décor de l'avare. On a Cléante, donc le fils d'Harpagon, qui est complètement désespéré parce qu'il a un besoin urgent d'argent.
Intervenant 2
Ouais, de 15 000 francs pour être précis.
Intervenant 1
C'est ça, 15 000 francs. Et il essaye de passer par un intermédiaire pour emprunter à un usurier. Et c'est là que le contrat devient assez savoureux. Il est écrit noir sur blanc que le prêt se fait au denier 18.
Intervenant 2
Le fameux denier 18.
Intervenant 1
Voilà. Et honnêtement, de nos jours, ça sonne exactement comme nos conditions générales de banque illisibles. Tu sais, les petites lignes avec les frais de dossiers obscurs tout en bas du contrat.
Intervenant 2
C'est clair, l'analogie est vraiment parfaite. Le but de l'usurier dans la pièce, c'est de noyer le poisson pour opacifier le coût réel. Mais le mécanisme en lui-même n'est pas si délirant quant à le code. À l'époque, le denier, c'est la toute petite monnaie de base.
Intervenant 1
D'accord.
Intervenant 2
Donc, dire qu'on prête au denier 18, c'est tout bêtement l'ancêtre direct de notre notion de taux d'intérêt. Ça veut dire qu'on exige un denier de bénéfice pour 18 deniers qu'on te prête.
Intervenant 1
Ah, donc si je traduis en maths moderne, c'est juste la fraction 1 sur 18 en fait.
Intervenant 2
Exactement. Le taux imposé, c'est un dix-huitième.
Intervenant 1
Ok, mais attends, c'est là que ça se corse. Si je sors virtuellement ma calculatrice là et que je tape 1 divisé par 18, ça me donne un pourcentage horrible, genre 5,5555 avec des 5 à l'infini. C'est infernal à manipuler de tête.
Intervenant 2
Ah bah c'est sûr que vu comme ça, c'est moche. Sauf que l'arnaque de la pièce ne s'arrête pas là.
Intervenant 1
Ah oui, la flèche ! Le valet qui lit le contrat, il découvre une clause en plus. Le prêteur n'a même pas l'argent en entier. Il doit lui-même emprunter une partie de la somme à un de ses amis au denier 5, donc 1 sur 5.
Intervenant 2
Voilà. Et évidemment, le prêteur veut faire payer ce surcoût aux pauvres cléantes.
Intervenant 1
La double peine classique. Cléante va devoir payer le premier taux d'un dix-huitième et par-dessus ça, bim, on lui rajoute l'intérêt d'un cinquième.
Intervenant 2
Et c'est précisément ici qu'a lieu la fulgurance qui nous intéresse. Au moment exact où le valet lit cette fameuse condition, Cléante réagit du tac au tac.
Intervenant 1
Oui, il s'écrit, mais c'est plus qu'Odonier IV. Donc il sait, vraiment en une fraction de seconde, que la somme de ces deux taux bizarroïdes, ça dépasse un quart, donc 25%. C'est
Intervenant 2
ça.
Intervenant 1
D'où ma question, un peu provocatrice, est-ce que Molière s'attendait vraiment à ce que le public comprenne ce calcul en temps réel pendant la pièce, ou est-ce que c'était juste un gros effet théâtral pour dire « regardez, on l'escroque ».
Intervenant 2
Ce qui est fascinant ici, c'est que Molière savait très très bien à qui il s'adressait. Le parterre, devant lui, s'était rempli de marchands, de bourgeois, de gens qui passaient leur journée à faire tourner ce genre de chiffres dans leur tête.
Intervenant 1
Ah, donc pour eux, c'était pas du tout de la magie, quoi.
Intervenant 2
Pas du tout. C'était une démonstration d'agilité mentale totalement compréhensible. Et la raison pour laquelle ils pouvaient suivre ça aussi vite, c'est que leur cerveau ne fonctionnait pas comme le nôtre.
Intervenant 1
C'est-à-dire ?
Intervenant 2
Ben nous on pense en base 10 tout le temps. Eux, dès qu'il s'agissait de manipuler des fractions, ils pensaient très souvent en base 60.
Intervenant 1
Attends, en base 60 ? On parle bien du système des babyloniens là ?
Intervenant 2
Celui qu'on utilise encore sur nos montres pour les minutes et les secondes.
Intervenant 1
Absolument, c'est exactement le même système. Et cette base 60, elle n'a pas survécu pendant des millénaires par hasard. En maths, c'est ce qu'on appelle un nombre hautement composite.
Intervenant 2
C'est parce qu'on peut le diviser facilement, c'est ça ? Exactement. Le chiffre 60 se divise de façon parfaitement entière par 2, par 3, par 4, par 5, par 6, mais aussi 10, 12, 15, 20 et 30. Pour faire du calcul mental marchant rapide, c'est juste l'écosystème parfait.
Intervenant 1
Ah ouais, c'est fou, parce qu'on a toujours l'impression d'avoir tellement progressé avec notre système décimal, mais au final, le nombre 10 ne se divise que par 2 et 5. Dès que tu veux calculer un tiers ou un quart, en décimal, paf, tu te retrouves avec des virgules partout.
Intervenant 2
C'est le grand paradoxe de la monnaie moderne.
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