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15 févr. 2022 · 23 min

Que font les maths dans les pièces de théâtre classiques ?

Dans ce podcast, suivez les maths de scène en scène : monnaies chez Molière, alexandrins, logique chez Ionesco et combinatoire chez Beckett.

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  1. Intervenant 1

    Salut à toutes et à tous et bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Je suis ravie de retrouver tout le monde pour cette nouvelle plongée au cœur de nos sources, parce que là, on a un sujet vraiment incroyable.

  2. Intervenant 2

    Ah oui, complètement. Bonjour Evelyne.

  3. Intervenant 1

    Pour démarrer notre exploration du jour, en fait, faisons une petite expérience de pensée.

  4. Intervenant 2

    Vas-y, je t'écoute.

  5. Intervenant 1

    Imaginons un instant devoir régler un simple café à la boulangerie, mais en combinant des fractions de bitcoin, des miles de compagnie aérienne et genre, je sais pas, des jetons de flipper gagnés à la fête foraine. Le

  6. Intervenant 2

    tout de tête, bien

  7. Intervenant 1

    sûr. Bah oui, sans aucune calculatrice. Et le pire, c'est que c'est à peu de choses près le cauchemar arithmétique que vivaient les Français au XVIIe siècle. Et c'est un truc que Molière a secrètement mis en équation.

  8. Intervenant 2

    Ouais, c'est fou quand on y pense.

  9. Intervenant 1

    C'est complètement fou. Aujourd'hui, on s'attaque à un mythe extrêmement tenace. L'idée que le monde se diviserait en deux catégories bien étanches. D'un côté, on aurait les littéraires, tu vois, les amoureux des mots et des grandes tragédies. L'art

  10. Intervenant 2

    pour l'art, quoi.

  11. Intervenant 1

    Voilà. Et de l'autre, les scientifiques enfermés dans la froideur de leur théorème.

  12. Intervenant 2

    C'est un cloisonnement qu'on retrouve partout dans notre culture moderne. On a vraiment tendance à penser que le théâtre classique et les maths, c'est des mondes parallèles qui ne se croisent

  13. Intervenant 1

    jamais.

  14. Intervenant 2

    Pourtant, les sources qu'on examine aujourd'hui, elles démontrent exactement l'inverse. Il est important de préciser notre démarche. Il ne s'agit pas de dénicher des pièces éducatives, des trucs écrits exprès pour enseigner l'algèbre.

  15. Intervenant 1

    Ah non, on ne parle pas de théâtre scolaire là.

  16. Intervenant 2

    Pas du tout. On analyse le véritable théâtre de répertoire, les grands classiques. Et l'objectif en fait, c'est de chausser des lunettes de mathématiciens pour observer les dialogues de ces chefs-d'œuvre.

  17. Intervenant 1

    C'est ça.

  18. Intervenant 2

    Et lorsqu'on s'y penche sérieusement, on réalise que la structure même de la pensée dramaturgique chez ces grands auteurs français repose sur des mécaniques purement mathématiques.

  19. Intervenant 1

    Ouais. Le programme est super clair. Mais attention, pour ceux qui nous écoutent, l'idée c'est pas d'affirmer que les dramaturges cachaient volontairement des équations différentielles sous leurs alexandrins.

  20. Intervenant 2

    Non, ça serait un peu gros.

  21. Intervenant 1

    C'est ça. Il s'agit plutôt de voir comment la logique d'une scène, pour qu'elle soit réaliste et implacable, ça force l'auteur à faire des mathématiques sans forcément le théoriser en fait.

  22. Intervenant 2

    C'est la mécanique de l'intrigue qui impose la rigueur.

  23. Intervenant 1

    Exactement. Et pour entamer cette démonstration, impossible de ne pas convoquer la figure tutélaire du théâtre français, Molière. D'ailleurs, l'académicien Bernard-Joseph Saurin disait de lui, au XVIIIe siècle, puisqu'il n'avait jamais été élu à l'Académie, Molière, il disait « Rien ne manque à sa gloire, il manquait à la nôtre ».

  24. Intervenant 2

    C'est beau.

  25. Intervenant 1

    C'est magnifique. Or, ce qui manque souvent à notre lecture moderne de ces pièces, c'est l'attention portée à ses calculs. Chez Molière, on parle sans cesse d'argent.

  26. Intervenant 2

    L'argent, c'est le nerf de la guerre chez lui.

  27. Intervenant 1

    Totalement. Que ce soit dans l'avare, le bourgeois gentilhomme ou les fourberies de Scapin, les personnages s'endettent, prêtent, comptent et recomptent.

  28. Intervenant 2

    Et alors, ce qui est fascinant ici, c'est qu'il faut bien se représenter le contexte financier de l'époque pour comprendre la complexité du truc. Le système monétaire du XVIIe siècle, c'est un chaos absolu pour notre esprit d'aujourd'hui.

  29. Intervenant 1

    Ouais, nous on est habitués au système métrique, c'est facile.

  30. Intervenant 2

    Voilà, aujourd'hui notre monnaie fonctionne en base 10, 100 centimes font un euro, c'est linéaire, c'est immédiat. Mais dans les répliques de Molière, on trouve pêle-mêle 7 unités monétaires distinctes.

  31. Intervenant 1

    Ah ouais, attends, 7 ?

  32. Intervenant 2

    Ouais, 7. On a des deniers, des sous, des francs, des livres, des écus, des louis et des pistoles.

  33. Intervenant 1

    Ah oui, l'enfer !

  34. Intervenant 2

    Et le problème majeur, c'est qu'il n'existe aucun rapport de décimalité entre elles. Et le pire, c'est que leurs valeurs relatives pouvaient même fluctuer selon les édits royaux.

  35. Intervenant 1

    Bon, on va décortiquer tout ça parce que là, concrètement, comment est-ce qu'on passe d'une tirade d'arpagons sur ses écus et ses louis à ce que les mathématiciens appellent un système d'équation ? Parce qu'à première vue, c'est juste de la comptabilité. C'est un livre de comptes transposé sur scène.

  36. Intervenant 2

    Ça devient un système d'équations à partir du moment où le dialogue relie ces différentes monnaies entre elles pour justifier un total. Ok, je vois. Si on prend l'analyse mathématique proposée par notre source aujourd'hui, c'est super élégant. Si l'on décide d'attribuer une variable à chaque unité monétaire, disons que la valeur du denier c'est x1, celle du sou c'est x2, et on monte comme ça jusqu'à la pistole en x7. D'accord, on a

  37. Intervenant 1

    nos 7 variables.

  38. Intervenant 2

    Voilà. Et bien chaque échange financier dans la pièce peut s'écrire sous forme algébrique. Mais carrément. Lorsqu'un personnage affirme qu'une dette de 3 louis et de 4 écus équivaut à, disons, un certain nombre de livres, Ils formulent sans le dire une équation du type A fois X1 plus B fois X2 égale CX3.

  39. Intervenant 1

    Et du coup, en extrayant toutes ces lignes de dialogue d'une pièce entière, on obtient un système d'équations homogène.

  40. Intervenant 2

    Exactement, de l'algèbre linéaire pur et dur.

  41. Intervenant 1

    Et c'est là que le résultat est complètement bluffant. Si on demande à un ordinateur aujourd'hui de résoudre ce système matriciel qui est, je le rappelle, construit uniquement avec des répliques d'une comédie de Molière.

  42. Intervenant 2

    Le résultat tombe juste. C'est fou. Le calcul permet de retrouver les taux de change historiques réels. Mais du coup, posons-nous la question des intentions. Est-ce que Molière y faisait consciemment de l'algèbre linéaire dans sa chambre ou est-ce qu'il avait juste une super bonne mémoire des prix du marché ? Alors, on ne va pas se mentir, il ne posait sûrement pas de matrice sur un parchemin. Non, j'imagine mal Molière

  43. Intervenant 1

    avec sa craie au tableau.

  44. Intervenant 2

    Par contre, il appliquait une rigueur arithmétique stricte. Et pourquoi ? Parce que le public de l'époque, il était composé de bourgeois et de marchands.

  45. Intervenant 1

    Ah bah oui, ils auraient grillé l'erreur directe.

  46. Intervenant 2

    Mais complètement, ils auraient immédiatement repéré une incohérence financière. Pour que le comique de situation fonctionne, pour que la pingrerie d'un personnage soit crédible, la mécanique financière sous-jacente devait être irréprochable. En gros, la logique dramaturgique imposait la rigueur mathématique.

  47. Intervenant 1

    La nécessité narrative qui engendre la justesse algébrique. Franchement, c'est une excellente transition ça. Parce que si au XVIIe siècle, Molière calcule des pièces de monnaie pour parler de pouvoir, le XVIIIe siècle, lui, va déplacer l'objet de la meuvire.

  48. Intervenant 2

    On change de domaine,

  49. Intervenant 1

    ouais. Avec Marivaux, par exemple, on n'utilise plus les chiffres pour compter l'argent des usuriers, on s'en sert pour évaluer l'amour et les sentiments.

  50. Intervenant 2

    Ah, le siècle des Lumières, le triomphe progressif de la raison. Bon, Marivaux, il est resté célèbre pour le marivaudage, tu sais, ces joutes verbales un peu légères où les sentiments sont disséqués.

  51. Intervenant 1

    Les fameux chassés-croisés amoureux.

  52. Intervenant 2

    C'est ça.

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