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19 mai 2022 · 10 min

Galois, jeune mathématicien : la révolte contre les cours

Dans cet épisode, suivez ses lectures hors programme, puis sa critique des méthodes d’enseignement, des concours et de leurs examinateurs.

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  1. Intervenant 1

    Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. On est vraiment ravis de vous retrouver pour cette nouvelle exploration.

  2. Intervenant 2

    Salut à toutes et à tous, très heureux d'être là.

  3. Intervenant 1

    Alors aujourd'hui, on ne va pas décortiquer une équation froide ou un théorème ultra abstrait. On va plonger dans l'esprit d'un vrai rebelle.

  4. Intervenant 2

    Oui, quand tu dis « rebelle », le « no » est faible. On parle d'évariste de roi.

  5. Intervenant 1

    C'est ça. On a souvent cette image un peu romantique du génie maudit, mort à 20 ans lors d'un duel. Mais notre mission aujourd'hui s'attaque à une facette très précise et moins connue de son héritage.

  6. Intervenant 2

    Exactement. À travers ses brouillons, ses préfaces et ses articles, on découvre que Galois n'était pas juste un mathématicien hors normes, c'était un critique féroce de la façon dont on enseigne.

  7. Intervenant 1

    Il s'en prenait carrément à l'ensemble du système scolaire. C'est un peu comme si on prenait un critique gastronomique trois étoiles et qu'on l'obligeait à manger à la cantine tous les jours, quoi.

  8. Intervenant 2

    Bah c'est une super image. La frustration était juste inévitable. Et ce qu'il dénonce, ce n'est pas une simple crise d'adolescence. C'est l'observation clinique d'un système qui étouffe l'innovation.

  9. Intervenant 1

    Pour comprendre comment ça a dégénéré, faut observer comment son cerveau traitait l'information à la base. Du coup, on remonte quatre ans avant sa mort, en 1827.

  10. Intervenant 2

    Il entre dans la classe préparatoire d'un certain monsieur Vernier. Et là, on s'attendrait à ce qu'un prodige comme lui dévore les manuels et ait des notes parfaites. Ouais,

  11. Intervenant 1

    logiquement.

  12. Intervenant 2

    Bah, c'est tout l'inverse. Il déteste les manuels d'algèbre élémentaire. Il les trouve vides, sans intérêt.

  13. Intervenant 1

    Parce qu'il n'y trouve pas ce qu'il appelle la marque des inventeurs. C'est son expression.

  14. Intervenant 2

    Ouais, la marque des inventeurs, c'est vraiment la clé de voûte de sa philosophie. Les manuels de l'époque, comme beaucoup aujourd'hui d'ailleurs, présentent un savoir totalement lissé.

  15. Intervenant 1

    C'est-à-dire une définition, un théorème et l'exercice qui va avec.

  16. Intervenant 2

    Voilà. Les impasses, les brouillons raturés, les doutes de ceux qui ont découvert ces théorèmes, tout ça est effacé. Pour Galois, c'est comme montrer un meuble fini sans expliquer comment l'arbre a poussé.

  17. Intervenant 1

    Ah je vois, il cherchait le pourquoi, la genèse de l'idée en fait.

  18. Intervenant 2

    Tout à fait, il voulait voir le cheminement cognitif. Parce que c'est là que réside la vraie compréhension.

  19. Intervenant 1

    Donc pour combler ce vide, il va chercher l'information à la source. Les archives montrent qu'au lieu de faire ses devoirs sagement, il lit les éléments de géométrie de Legendre.

  20. Intervenant 2

    Et surtout, il s'immerge dans les œuvres majeures de Lagrange.

  21. Intervenant 1

    Le traité de la résolution des équations numériques, des trucs comme ça. D'ailleurs, petite parenthèse, toute notre audience peut aller consulter ces mêmes ouvrages gratuitement sur Gallica aujourd'hui.

  22. Intervenant 2

    Ah oui, c'est génial de pouvoir voir exactement ce qu'il lisait. Et on réalise vite que c'est pas de la petite vulgarisation.

  23. Intervenant 1

    Ah non, la marche est haute.

  24. Intervenant 2

    Ce que Galois vient chercher chez Lagrange, c'est la découverte en train de se faire. Lagrange ne donne pas une formule magique pour les équations du cinquième degré.

  25. Intervenant 1

    Il analyse pourquoi les méthodes classiques échouent, c'est ça l'idée ?

  26. Intervenant 2

    Exactement. Il observe les permutations des racines, la symétrie du problème. Et en lisant ça, Galois absorbe une nouvelle façon de regarder le monde, pas juste une série de calculs.

  27. Intervenant 1

    Mais attends, je me fais un peu l'avocate du diable là.

  28. Intervenant 2

    Vas-y, je t'écoute.

  29. Intervenant 1

    C'est magnifique, son le pâtier, cette idée de chercher l'étincelle philosophique. Mais concrètement, est-ce que ça ne rend pas l'élève totalement ingérable pour un prof comme M. Vernier ?

  30. Intervenant 2

    Ah bah pour le prof, c'est intenable, c'est sûr.

  31. Intervenant 1

    Il a un programme à boucler, 30 autres élèves à préparer pour un concours.

  32. Intervenant 2

    Bien sûr. C'est la tension classique entre l'institution et l'innovation. Le système scolaire doit standardiser, il découpe le savoir en unités évaluables selon une grille commune.

  33. Intervenant 1

    Sauf que pour Galois, ce découpage dénature complètement le savoir.

  34. Intervenant 2

    C'est ça son diagnostic. Si on habitue le cerveau à juste exécuter des séquences logiques pour un examen, on atrophie sa capacité à inventer. Il refusait l'effort inutile d'obéir à un algorithme bête.

  35. Intervenant 1

    Donc le conflit éclate. Cette intolérance pour les maths prémâchées se transforme en guerre ouverte.

  36. Intervenant 2

    Il déborde les programmes. Il va écouter Michel Chasse à la faculté pour, je cite, « élargir l'esprit et non le rétrécir ».

  37. Intervenant 1

    Et le choc frontal arrive. Il se fait expulser de l'école normale après un gros conflit avec le directeur, Joseph Daniel Guignot.

  38. Intervenant 2

    Ce qui le libère de ses obligations au final. Il devient un observateur extérieur et hyper acéré.

  39. Intervenant 1

    Et il écrit tout ça. Le 2 janvier 1831, il publie une tribune incendiaire dans la Gazette des écoles.

  40. Intervenant 2

    Un texte d'une modernité terrifiante, sincèrement.

  41. Intervenant 1

    Ah, mais totalement ! Il demande quand on laissera du temps aux jeunes pour méditer, pour coordonner cette foule de propositions sans suite, de calculs sans liaison.

  42. Intervenant 2

    Ce mot, coordonner, c'est le cœur de son rejet. Apprendre pour lui, c'est tisser une toile, voir comment l'algèbre et la géométrie répondent aux mêmes lois.

  43. Intervenant 1

    Alors que dans les écoles, on écoute, on répète et on passe au chapitre suivant sans voir l'architecture globale.

  44. Intervenant 2

    Exactement.

  45. Intervenant 1

    C'est un peu comme si on forçait des élèves au conservatoire à jouer des gammes isolées toute la journée.

  46. Intervenant 2

    Ouais, la mémoire musculaire parfaite.

  47. Intervenant 1

    Mais on ne leur donne jamais la partition de la symphonie. L'élève saura jouer un Do majeur, mais il ne comprendra jamais comment ça crée une émotion dans l'harmonie globale.

  48. Intervenant 2

    C'est une excellente analogie. Et Galois va plus loin. Il accuse l'école de remplacer la symphonie par des exercices artificiellement lourds. Il critique les théories tronquées.

  49. Intervenant 1

    Il reproche aux profs de noyer les élèves sous des démonstrations ultra longues, parfois fausses logiquement, au lieu d'utiliser des intuitions simples.

  50. Intervenant 2

    Voilà. Et pourquoi l'institution fait ça, à ton avis ?

  51. Intervenant 1

    Bah, s'il y a un chemin élégant, c'est absurde de choisir le chemin le plus lourd.

  52. Intervenant 2

    Parce que la lourdeur mécanique est plus facile à évaluer.

  53. Intervenant 1

    Ah, bien sûr. La grille de notation.

  54. Intervenant 2

    Exactement. Si une démonstration demande de la pure ingéniosité, l'élève l'a ou ne l'a pas. Pas de point d'étape possible.

  55. Intervenant 1

    Alors que 20 calculs laborieux, on peut vérifier chaque étape.

  56. Intervenant 2

    C'est la bureaucratisation de la pensée. Ça rassure les examinateurs, mais ça détruit les maths comme outil de découverte.

  57. Intervenant 1

    Et l'histoire s'assombrit encore. Ce rejet de l'élégance, il le retrouve carrément au sommet de la hiérarchie scientifique.

  58. Intervenant 2

    Ah oui, avec l'Académie des sciences.

  59. Intervenant 1

    Ce qui nous amène à la fameuse prison de Sainte-Pélagie, d'où il rédige cette préface remplie d'amertume. Il fustige le népotisme, refuse de remercier les grands de la science.

  60. Intervenant 2

    Une amertume qui vient de confrontations très concrètes. Surtout celle avec Siméon-Denis Poisson en 1831. Raconte-nous ça, c'est

  61. Intervenant 1

    lunaire.

  62. Intervenant 2

    Galois soumet un mémoire sur les équations, les bases de la théorie de Galois aujourd'hui. Poisson est censé l'évaluer et son verdict tombe. Il déclare ne pas avoir compris.

  63. Intervenant 1

    Il trouve les démonstrations pas assez développées.

  64. Intervenant 2

    Et la réaction de Galois est incendiaire. Il dit que si Poisson n'a pas compris, c'est qu'il ne voulait pas ou ne pouvait pas.

  65. Intervenant 1

    Mais là, je t'arrête. Quand on écoute ça de loin, est-ce que c'est pas juste l'ego surdimensionné d'un jeune homme qui s'en prend à ses évaluateurs ?

  66. Intervenant 2

    C'est vrai que la clarté de Galois est un vrai débat chez les historiens. Ses brouillons étaient denses, il sautait des étapes.

  67. Intervenant 1

    Donc Poisson n'avait peut-être pas tort sur la forme ?

  68. Intervenant 2

    Sur la forme, oui. Mais ramener ça à l'ego, c'est rater le fossé conceptuel entre eux. Poisson était dans un paradigme analytique, étape par étape.

  69. Intervenant 1

    Et Galois arrive avec un truc totalement abstrait.

  70. Intervenant 2

    Le thé sopte de gros pou... Il étudie la structure des relations entre les racines, pas les calculs eux-mêmes. Pour reprendre ton analogie, Poisson veut le plan de montage d'un moteur.

  71. Intervenant 1

    Et Galois lui donne les lois de la thermodynamique.

  72. Intervenant 2

    C'est ça. Il ne parle plus la même langue. Poisson cherche un algorithme, là où Galois offre une architecture.

  73. Intervenant 1

    Et comme c'est le système de Poisson qui valide les diplômes, la nouvelle architecture est rejetée. C'est d'ailleurs le nœud de son attaque contre les examinateurs de Polytechnique.

  74. Intervenant 2

    Il a été recalé deux fois à Polytechnique, faut le rappeler.

  75. Intervenant 1

    Et depuis sa prison, il pointe du doigt un vrai conflit d'intérêts, le monopole de l'édition.

  76. Intervenant 2

    Les examinateurs de Polytechnique évaluaient les candidats, mais ils imprimaient aussi les manuels que ces mêmes candidats devaient acheter pour réussir.

  77. Intervenant 1

    C'est un circuit complètement fermé. Il oppose d'ailleurs ses ouvrages, qu'il appelle avec mépris les livres didactiques, à ses propres livres de doctrine.

  78. Intervenant 2

    C'est une distinction fondamentale chez lui.

  79. Intervenant 1

    C'est quoi la différence exacte du coup ?

  80. Intervenant 2

    Le livre didactique, c'est l'outil de conformité par excellence. Le but est de formater l'esprit pour qu'il réponde aux attentes de l'examinateur qui a écrit le livre.

  81. Intervenant 1

    Les astuces pour gagner du temps en concours, le par-coeur ?

  82. Intervenant 2

    Exactement. Le livre de doctrine, lui, s'affranchit des examens. Il expose la structure pure du savoir. La didactique enseigne comment réussir, la doctrine enseigne comment comprendre.

  83. Intervenant 1

    Ça explique tout son drame scolaire. Il arrive à l'oral avec une approche de doctrine, face à un examinateur qui attend qu'on lui recrache la page 42 de son livre didactique.

  84. Intervenant 2

    Le crash total. L'institution n'avait aucun mécanisme pour évaluer un esprit hors norme qui invente un nouveau langage.

  85. Intervenant 1

    Vertigineux. On n'est pas juste face à un étudiant frustré, mais devant un mec qui a théorisé les dangers de l'éducation utilitariste avant tout le monde.

  86. Intervenant 2

    Il avait compris que remplacer la méditation par des algorithmes, ça forme de bons calculateurs, mais ça tue les inventeurs.

  87. Intervenant 1

    Et ça résonne tellement aujourd'hui.

  88. Intervenant 2

    Ah, plus que jamais. Dans un monde de QCM, d'apprentissage ultra rapide, son plaidoyer nous rappelle que chercher le pourquoi, relier les concepts, ça prend du temps et ça rentre mal dans des grilles d'évaluation.

  89. Intervenant 1

    Ça amène une question finale hyper provocatrice pour ceux qui nous écoutent. Imaginez un instant si Évariste Galois se présentait à un examen standardisé aujourd'hui.

  90. Intervenant 2

    Avec les chronomètres et les barèmes rigides.

  91. Intervenant 1

    Voilà, le système actuel serait qu'il reconnaître l'inventeur en lui ou finirait-il encore une fois broyé par les successeurs de Monsieur Poisson ?

  92. Intervenant 2

    C'est une pensée à méditer, ouais.

  93. Intervenant 1

    Et c'est sur cette réflexion qu'on va se quitter. Merci d'avoir suivi cette plongée passionnante dans l'esprit de Galois avec

  94. Intervenant 2

    nous. Merci à vous et continuez à aller chercher la marque des inventeurs.

  95. Intervenant 1

    A très vite pour une nouvelle exploration.

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