
25 août 2024 · 17 min
Cauchy : le monarchiste qui a aidé les élections de 1848
Dans cet épisode, suivez Cauchy à travers les régimes du XIXe siècle : ses convictions lui ferment des portes, puis le conduisent à un étonnant paradoxe électoral.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Imaginons un instant le cerveau le plus brillant de sa génération, un scientifique que le monde entier s'arrache. Et là, coup de théâtre, il décide de s'aborder consciemment le sommet de sa carrière. Et tout ça parce qu'il refuse de porter le maillot de son équipe, métaphoriquement parlant, à cause du sponsor qui est affiché.
Intervenant 2
Ouais, c'est une image vraiment frappante. Et c'est exactement le genre de situation surréaliste que nous révèlent les documents qu'on va décortiquer aujourd'hui.
Intervenant 1
Exactement. Je suis ravie d'aborder ça parce que l'objectif de notre plongée dans ces archives, c'est vraiment de faire voler en éclats cette image d'épinal hyper ténace. Vous avez le chercheur isolé dans sa tour d'ivoire, totalement hermétique aux tumultes du monde extérieur.
Intervenant 2
C'est clair, c'est un mythe.
Intervenant 1
Totalement un mythe. Et pour le prouver, on a rassemblé une belle pile de sources fascinantes. On a sous les yeux les procès-verbaux de l'Académie des sciences, les mémoires personnelles d'un jeune étudiant jésuite de l'époque qui s'appelait Michel Julien, et bien sûr, les célèbres comptes rendus des séances scientifiques du XIXe siècle.
Intervenant 2
Et le fil rouge de toutes ces archives, en fait, la mission de notre exploration, c'est vraiment de comprendre comment les institutions scientifiques n'ont jamais été des simples bulles isolées coupées de la réalité. Elles vivent vraiment au rythme des séismes politiques.
Intervenant 1
Absolument.
Intervenant 2
Et notre guide pour cette démonstration, c'est Augustin-Louis Cauchy, un mathématicien monumental, vraiment. Mais la tension dramatique de notre récit, elle réside dans un paradoxe total. Cauchy, ce n'est pas du tout un révolutionnaire. C'est un royaliste pur et dur.
Intervenant 1
Ah oui, un conservateur inflexible.
Intervenant 2
Tant, et presque contre son gré, structurer la science moderne et même secourir la démocratie.
Intervenant 1
C'est un véritable laboratoire politique à ciel ouvert ce parcours. Je veux dire, l'homme naît sous une monarchie absolue. Il grandit sous une monarchie constitutionnelle. Il traverse la première république, survit au premier empire.
Intervenant 2
C'est vertigineux quand on y pense.
Intervenant 1
Non mais, il connaît la restauration, subit l'exil, la monarchie de juillet, la deuxième république, le second empire. Il a vu défiler huit régimes.
Intervenant 2
Et donc pour démarrer, prenons un événement précis qui illustre parfaitement ce choc entre la science et les convictions. Nous sommes en 1843.
Intervenant 1
Une année charnière pour lui, complètement. Cauchy est une superstar académique. Le Bureau des Longitudes organise une élection et c'est un plébiscite total pour lui. Tout le monde le veut. Mais avant d'aller plus loin, il faut peut-être clarifier un point pour notre audience. Ce fameux Bureau des Longitudes, à l'époque, ce n'est pas juste un club d'astronomes amateurs du dimanche.
Intervenant 2
Un an loin de là. Le Bureau des Longitudes, c'est l'équivalent de notre GPS actuel et d'une agence spatiale du 19e siècle. Le tout combiné.
Intervenant 1
Ah oui, carrément !
Intervenant 2
Bah oui, parce que la domination militaire, commerciale ou maritime d'une nation à cette époque, elle repose entièrement sur sa capacité à naviguer avec précision. Et la navigation en haute mer, ça dépend d'une cartographie céleste parfaite. Donc c'est une institution ultra-stratégique de l'État.
Intervenant 1
Donc le pouvoir absolu de l'époque ?
Intervenant 2
Exactement. Être élu au bureau des longitudes, c'est vraiment atteindre le sommet absolu de la reconnaissance scientifique. Et ils veulent Cauchy parce qu'il est tout simplement le meilleur calculateur de son temps.
Intervenant 1
D'accord, donc ils l'élisent à l'unanimité, tout est en place pour la collaboration du siècle, mais selon les archives qu'on a là, il y a un point de blocage colossal. Le contexte institutionnel exige un serment d'allégeance au roi de la monarchie de Juillet,
Intervenant 2
C'est la procédure légale, oui.
Intervenant 1
Et Cauchy, en fervent légitimiste, donc fidèle à la dynastie précédente, les Bourbons, il refuse catégoriquement. Pour un esprit pragmatique, ça semble complètement fou. Pourquoi un mathématicien sacrifierait-il son accès aux meilleurs instruments du monde pour, disons, une simple formalité administrative ? ...
Intervenant 2
qu'elle en construit tout un système logique. Pour Cauchy, son axiome politique absolu, c'est la légitimité de droit divan des Bourbons. C'est non négociable.
Intervenant 1
Donc, prêter serment au nouveau roi, c'est impossible pour lui ?
Intervenant 2
Voilà. Prêter serment à un souverain qu'il considère comme un usurpateur, pour lui, ce n'est pas juste un petit compromis diplomatique de façade. Ce serait introduire une contradiction logique fatale dans son propre système de valeurs.
Intervenant 1
C'est l'intransigeance poussée à l'extrême, je suis fascinée. Les procès-verbaux du 15 novembre montrent d'ailleurs que le bureau tente une manœuvre assez audacieuse pour le sauver. Les membres écrivent carrément au ministre. Ils déclarent qu'ils ne se mêlent pas à de politique. Bon, on y croit à moitié. Mais ils avertissent surtout que l'astronomie française va subir un, je cite, « dommage réel » sans l'intégration de Cauchy.
Intervenant 2
Ils sortent les cartes de l'intérêt supérieur de la science, oui.
Intervenant 1
Exactement. Et la réponse du pouvoir ?
Intervenant 2
La réponse est tout aussi catégorique. Deux semaines plus tard, le ministre de l'instruction publique refuse fermement. En gros, la compétence scientifique n'exonère pas de la loyauté politique. L'État préfère se priver d'un pur génie plutôt que d'accepter une faille dans son autorité institutionnelle. La porte se referme officiellement.
Intervenant 1
On pourrait penser que l'histoire s'arrête là. le chercheur rentre chez lui, résigné, fin de l'histoire. Mais alors les archives de 1848, cinq ans plus tard, révèlent une scène stupéfiante. Nous sommes le 1er mars 1848. Ah
Intervenant 2
oui, cet épisode est incroyable !
Intervenant 1
Non mais c'est fou ! Cauchy débarque physiquement au bureau des longitudes.
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