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23 août 2024 · 7 min

Poincaré et Fourier : deux mémoires, deux destins

Dans ce podcast, suivez deux manuscrits de l’Académie : le mémoire fondateur mais non primé de Poincaré, puis le texte récompensé de Fourier.

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  1. Intervenant 1

    Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Aujourd'hui, on va parler d'une série YouTube vraiment passionnante.

  2. Intervenant 2

    Oui, une super série.

  3. Intervenant 1

    Produite par l'Académie des sciences d'ailleurs. Ça s'appelle « Les trésors des archives ».

  4. Intervenant 2

    Tout à fait.

  5. Intervenant 1

    Et le concept, il est super simple en fait. C'est des petites vidéos de cinq minutes où des académiciens sortent de vrais manuscrits historiques de leurs réserves pour nous les décrypter.

  6. Intervenant 2

    Et c'est génial parce que ça casse complètement le mythe de la découverte scientifique évidente. Tu sais, le fameux moment Eureka instantané, parfait.

  7. Intervenant 1

    Ah oui, totalement. L'histoire des grandes découvertes, elle est surtout faite de malentendus, de hasards et même de gros échecs retentissants.

  8. Intervenant 2

    Complètement.

  9. Intervenant 1

    Et justement, on va se concentrer sur deux épisodes mathématiques qui illustrent parfaitement ça. On va commencer en 1880. L'Académie lance un concours et on a le grand Henri Poincaré qui y participe.

  10. Intervenant 2

    Oui, alors là, l'anecdote est géniale.

  11. Intervenant 1

    Ouais, parce qu'il envoie son mémoire originale. Bon, très bien. Et puis, quelques mois plus tard, il ajoute un supplément, puis un deuxième. C'est un peu comme un pote qui t'envoie un énorme texto avec un pavé. Et juste après, il rajoute des messages en mode « Ah, attends, j'ai une meilleure idée ».

  12. Intervenant 2

    Et c'est exactement ça. Ça montre bien son cerveau en ébullition constante. Mais attention, parce que ce n'est pas des petites corrections de coquilles à la marge. C'est un travail qui est absolument fondateur. Il établit des liens complètement inédits entre les géométries non euclidiennes et les équations différentielles.

  13. Intervenant 1

    Bon, attends, on fait une petite pause là-dessus.

  14. Intervenant 2

    Oui, dis-moi.

  15. Intervenant 1

    Pour ceux qui n'ont pas de doctorat en maths comme moi, les géométries non euclidiennes, en gros, c'est faire de la géométrie sur des surfaces courbées.

  16. Intervenant 2

    Oui, tout à fait, c'est exactement ça.

  17. Intervenant 1

    Mais c'est quoi le rapport avec les équations différentielles ? C'est bien le truc qui sert à calculer des variations, genre la vitesse d'un objet en mouvement ou la diffusion d'un gaz, non ?

  18. Intervenant 2

    C'est ça. Et c'est justement là qu'est la révolution de Poincaré. Avant lui, on essayait de résoudre ses équations par le calcul pur.

  19. Intervenant 1

    Ok, donc de manière très algébrique,

  20. Intervenant 2

    quoi. Voilà, très algébrique, très fastidieuse. Mais Poincaré, lui, il a eu l'intuition visuelle d'utiliser cette fameuse géométrie des espaces courbés pour comprendre le comportement global de ces équations.

  21. Intervenant 1

    Ah, je vois, ouais.

  22. Intervenant 2

    Au lieu de s'acharner à chercher une formule exacte, il regarde la forme. Il regarde la trajectoire des solutions. C'est un changement de paradigme total.

  23. Intervenant 1

    Sauf que, et c'est là le gros drame de l'histoire, ce mémoire brillant de Poincaré, il ne remporte pas le prix.

  24. Intervenant 2

    Non, il le perd.

  25. Intervenant 1

    Mais comment c'est possible ? Enfin, le jury de l'Académie, ils sont littéralement là pour repérer les percées majeures, non ?

  26. Intervenant 2

    Eh bien oui.

  27. Intervenant 1

    Ils étaient incompétents en 1880 ou ils jugeaient avec de mauvais critères ?

  28. Intervenant 2

    Alors, incompétents, non. Mais disons qu'ils étaient totalement prisonniers de leur propre cadre de référence.

  29. Intervenant 1

    Ah, le classique.

  30. Intervenant 2

    Oui, les institutions évaluent toujours un travail à travers le prisme de ce qu'elles connaissent déjà. Et Poincaré, il ne jouait pas selon les règles établies.

  31. Intervenant 1

    D'accord.

  32. Intervenant 2

    Il refusait de donner les calculs traditionnels que le jury attendait. Il préférait dessiner de nouveaux concepts.

  33. Intervenant 1

    Donc il était juste trop abstrait pour eux, en fait.

  34. Intervenant 2

    Exactement. Son niveau d'abstraction était tellement en avance que ce nouveau langage mathématique heurtait frontalement la définition même des bonnes mathématiques pour le jury de l'époque.

  35. Intervenant 1

    C'est fou. Donc l'abstraction pure de Poincaré est sanctionnée juste parce qu'elle manque d'application familière pour ses pairs.

  36. Intervenant 2

    C'est ça.

  37. Intervenant 1

    Ce qui est dingue parce que ça m'amène à l'inverse exact. Que se passe-t-il quand on invente un concept mathématique profond, mais pas par abstraction, plutôt uniquement pour résoudre un problème d'ingénierie hyper terre-à-terre ?

  38. Intervenant 2

    Ah oui, ça c'est notre deuxième cas.

  39. Intervenant 1

    Exactement, l'épisode 4 de la série.

  40. Intervenant 2

    Alors là, on est en 1811. C'est un nouveau concours de l'Académie sur la propagation de la chaleur, cette fois.

  41. Intervenant 1

    Et Joseph Fourier soumet son mémoire et lui, pour le coup, il gagne.

  42. Intervenant 2

    Lui gagne le prix, oui. Et pour modéliser cette chaleur, il introduit un truc fondamental, ce qu'on appelle aujourd'hui les séries de Fourier.

  43. Intervenant 1

    Alors là encore, petite explication de texte s'impose.

  44. Intervenant 2

    Vas-y.

  45. Intervenant 1

    Moi, j'aime bien voir une série de Fourier comme un égaliseur de son.

  46. Intervenant 2

    Comment ça, un égaliseur de son ?

  47. Intervenant 1

    Si tu écoutes un orchestre symphonique, le son global, c'est un espèce de mur de bruit super complexe, plein de fréquences mélangées.

  48. Intervenant 2

    Oui, un signal très riche.

  49. Intervenant 1

    Voilà. Mais Fourier, il prouve mathématiquement qu'on peut isoler précisément la fréquence et le volume exact des flûtes, des tambours et des violons.

  50. Intervenant 2

    Sauf que lui, il a fait ça pour les variations de température d'une plaque de métal.

  51. Intervenant 1

    C'est vraiment une excellente analogie. Il démontre en fait que n'importe quel signal complexe peut être décomposé en une somme de petites ondes simples et régulaires.

  52. Intervenant 2

    OK, mais là où ça devient vraiment vertigineux, c'est le lien avec notre quotidien aujourd'hui. Quand tu prends une photo avec ton smartphone, par exemple, l'image est captée comme un signal lumineux extrêmement lourd et complexe. Et sans les séries de Fourier, pour isoler et trier les fréquences de cette image, on ne pourrait tout simplement pas compresser les fichiers en format JPEG.

  53. Intervenant 1

    Attends, donc tu me dis que sans une théorie sur la façon dont une plaque de métal chauffe au XIXe siècle, je n'aurais pas de photos dans mon téléphone aujourd'hui.

  54. Intervenant 2

    C'est ça.

  55. Intervenant 1

    La diffusion de la chaleur et les pixels de mes photos, c'est les mêmes mathématiques.

  56. Intervenant 2

    Exactement la même chose. La décomposition des ondes, c'est universel. Que l'onde représente de la chaleur, du son ou de la lumière, l'outil s'applique de la même manière.

  57. Intervenant 1

    Mais soyons réalistes deux secondes. Quand Fourier transpirait sur son bureau en 1811, il

  58. Intervenant 2

    ne

  59. Intervenant 1

    s'est pas dit génial, je viens de créer le moteur du traitement d'images numériques, si.

  60. Intervenant 2

    Ah bah bien sûr que non. Il cherchait uniquement à modéliser un phénomène physique immédiat sous ses yeux.

  61. Intervenant 1

    C'est

  62. Intervenant 2

    dingue. Mais c'est ça toute la boité de l'abstraction mathématique. Une fois que la méthode est formalisée avec rigueur, elle s'émancipe totalement de son problème d'origine. Tu raisons un problème local de chaleur en 1811 et cet outil devient la clé de voûte technologique de sécu plus tard.

  63. Intervenant 1

    C'est fascinant. Au final, qu'est-ce qu'on doit retenir de tout ça ?

  64. Intervenant 2

    Déjà, ça donne furieusement envie d'aller fouiller dans ses archives soi-même.

  65. Intervenant 1

    Grave. Bon, il n'existe que cinq épisodes de cette série de l'Académie pour l'instant, mais…

  66. Intervenant 2

    Ouais, c'est un peu court.

  67. Intervenant 1

    Ouais, on espère vraiment qu'il y en aura d'autres.

  68. Intervenant 2

    Oui, parce que chaque manuscrit nous oblige à repenser notre propre rapport à l'innovation. Et d'ailleurs, tu sais, si on repense au destin de Poincaré qu'on évoquait au début, ça soulève une interrogation un peu troublante, je trouve.

  69. Intervenant 1

    Ah bon ? Laquelle ?

  70. Intervenant 2

    Si un travail aussi visionnaire et fondamental que celui de Poincaré a pu être recalé par des plus grands experts de 1880, juste parce qu'ils cassaient trop les

  71. Intervenant 1

    codes. Quelles théories mathématiques révolutionnaires d'aujourd'hui

  72. Intervenant 2

    sont peut-être totalement ignorées par nos propres institutions, simplement parce qu'elles sont trop en avance sur notre temps ?

  73. Intervenant 1

    Ah purée, ouais. C'est la grande question ? Ça laisse à réfléchir ?

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