
9 juil. 2019 · 28 min
Physique quantique : des deux « nuages » à l’intrication
Suivez en audio le parcours qui mène du corps noir aux quanta de Planck, puis à l’atome de Bohr, à la fonction d’onde et à l’intrication.
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Intervenant 1
Bienvenue à toutes et à tous dans le podcast du magazine Tangente. Si on imagine un instant que la chaise sur laquelle on est assis n'est pas vraiment solide, ça donne un peu le vertige.
Intervenant 2
Ah oui, c'est sûr. Parce qu'en ce moment même, à l'échelle microscopique, cette chaise n'est finalement qu'une gigantesque équation mathématique, un brouillard de probabilités en fait.
Intervenant 1
Voilà. Et ce brouillard n'a pris une forme concrète que parce qu'on interagit avec lui. Alors dit comme ça, ça ressemble vraiment à de la très mauvaise science-fiction.
Intervenant 2
Tout à fait. Mais c'est pourtant exactement la conclusion inévitable à laquelle nous amènent les mathématiques de la physique quantique.
Intervenant 1
Et c'est pour ça qu'aujourd'hui, on entame une exploration fascinante, une véritable plongée dans les sources de l'une des plus grandes révolutions intellectuelles de l'histoire des sciences.
Intervenant 2
C'est ça. Notre mission pour cette analyse, en se basant sur les documents d'époque qu'on a rassemblés, c'est de comprendre comment la physique classique a été, disons, complètement détruite pour laisser place à ce monde quantique.
Intervenant 1
Oui, un monde totalement contre-intuitif. Et pour bien visualiser la situation, dans les années 1890, on pourrait comparer la physique classique de l'époque à un immense puzzle de, disons, 5000 pièces.
Intervenant 2
Une très belle image, oui.
Intervenant 1
Les physiciens viennent tout juste de poser ce qu'ils pensent être la toute dernière pièce. L'image globale est magnifique, elle est d'une cohérence absolue, sauf que...
Intervenant 2
Sauf qu'en regardant de très près, il reste un petit souci.
Intervenant 1
C'est ça. Sur le bord de la table, il reste deux minuscules pièces. Deux pièces qui refusent obstinément de s'emboîter dans le décor. Et le plus fou dans cette histoire, c'est que pour faire entrer ces deux petites pièces, il n'a pas suffi de forcer un peu dessus.
Intervenant 2
Ah non, pas du tout. Il a fallu balayer le puzzle entier par terre. Il a fallu repenser la nature même de l'image. Et je dois dire que cette allégorie du puzzle illustre parfaitement l'arrogance intellectuelle de l'époque.
Intervenant 1
Ou disons la très grande confiance des scientifiques de la fin du XIXe siècle.
Intervenant 2
Voilà, c'est le contexte essentiel de nos sources. À l'époque, la thermodynamique décrit parfaitement la chaleur, la mécanique newtonienne régit les astres, et surtout, surtout, James Clerk Maxwell vient de réaliser une synthèse magistrale.
Intervenant 1
Avec ses fameuses équations de l'électromagnétisme.
Intervenant 2
Exactement. Il a unifié l'électricité, le magnétisme et l'optique. D'un coup, on comprend que la lumière est une onde électromagnétique. Les physiciens ont littéralement l'impression d'avoir craqué le code source de l'univers.
Intervenant 1
C'est l'euphorie totale. D'ailleurs, on lit dans nos documents que Lord Kelvin, qui est une sommité absolue à l'époque, déclare lors d'une conférence que la physique physique forme un ensemble, je cite, « parfaitement harmonieux et pratiquement achevé ».
Intervenant 2
Pratiquement, oui. Parce qu'il concède tout de même un petit détail. Il parle de deux petits nuages sombres, selon son expression, qui viennent obscurcir ce ciel parfaitement dégagé.
Intervenant 1
Deux petits nuages. Et on sait ce qu'ils représentent aujourd'hui ?
Intervenant 2
Tout à fait. Le premier nuage, c'est l'expérience de Michelson et Morley. Ils cherchaient à mesurer la vitesse de la Terre dans l'éther, et ça s'est soldé par un échec
Intervenant 1
retentissant. Ce qui donnera plus tard la théorie de la relativité restreinte avec Einstein.
Intervenant 2
C'est ça, mais c'est le second nuage qui va vraiment faire s'effondrer notre puzzle classique aujourd'hui. C'est un phénomène très spécifique qu'on appelle le rayonnement du corps noir.
Intervenant 1
Alors là, il faut vraiment qu'on s'arrête une seconde. Parce que j'ai regardé la définition de ce fameux corps noir dans nos documents et j'ai été franchement perplexe.
Intervenant 2
Ah bon ? Qu'est-ce qui vous a
Intervenant 1
surpris ? C'est pas un trou noir galactique, ou je ne sais quelle matière exotique. C'est simplement un modèle expérimental, en gros un four. Un four chauffé à une certaine température, avec un trou minuscule sur une face pour laisser échapper la lumière qu'il émet.
Intervenant 2
Oui, c'est exactement ça. Un simple four percé.
Intervenant 1
Mais comment est-ce possible qu'un objet aussi trivial qu'un four ait pu mettre en échec les magnifiques équations de Maxwell ?
Intervenant 2
C'est parce que les équations de Maxwell, quand on les combine à la thermodynamique classique, prédisent pour ce four quelque chose de physiquement impossible. C'est ce qu'on appellera plus tard la catastrophe
Intervenant 1
ultraviolette. Un nom de film de science-fiction encore une fois.
Intervenant 2
C'est vrai. Pour faire simple, selon la physique classique de l'époque, l'énergie thermique à l'intérieur du four doit se répartir équitablement entre toutes les longueurs d'ondes possibles du champ électromagnétique.
Intervenant 1
D'accord. Donc l'énergie se distribue. Jusque-là, on suit. Mais où est le blocage mathématique au juste ?
Intervenant 2
Le blocage, il vient du fait qu'il y a une infinité de longueurs d'ondes possibles, surtout quand on va vers les très courtes longueurs d'ondes comme l'ultraviolet, les rayons X, etc. Et
Intervenant 1
comme il y en a une infinité…
Intervenant 2
Voilà. Si chaque petite onde prend sa part d'énergie, les mathématiques classiques de Rayleigh-Jeans dictent que plus la longueur d'onde est courte, plus l'intensité du rayonnement doit littéralement exploser.
Intervenant 1
Attendez, exploser jusqu'à quel point ?
Intervenant 2
Jusqu'à l'infini.
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