
23 juin 2023 · 24 min
Triplets pythagoriciens : comment les obtenir tous ?
Dans cet épisode, suivez les méthodes anciennes, puis le passage au cercle qui permet d’obtenir tous les triangles rectangles à côtés entiers.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente.
Intervenant 2
Bonjour.
Intervenant 1
Je suis ravie d'ouvrir les micros aujourd'hui parce qu'on embarque pour une plongée absolument fascinante.
Intervenant 2
Oui, une vraie aventure.
Intervenant 1
C'est vraiment une de ces aventures intellectuelles qui commence avec disons l'objet le plus balal du monde pour nous propulser jusqu'aux confins de la géométrie abstraite.
Intervenant 2
Totalement.
Intervenant 1
Pour démarrer, j'aimerais qu'on imagine un chantier de construction dans l'Égypte antique. Sous un soleil écrasant, on a des bâtisseurs qui doivent ériger la base parfaite d'un temple.
Intervenant 2
Et pour ça, ils ont besoin d'un angle droit absolu.
Intervenant 1
C'est crucial pour que ça tienne debout,
Intervenant 2
oui. Voilà. Sauf qu'évidemment, ils n'ont pas de laser, pas de théodolite, pas d'instrument optique. Ils n'ont entre les mains qu'une simple corde. Exactement. Et attention, pas n'importe quelle corde. Il s'agit d'une corde qui comporte très exactement 13 nœuds.
Intervenant 1
13
Intervenant 2
nœuds. Oui, des nœuds espacés de manière rigoureusement identique. C'est vraiment l'outil technologique par excellence de l'époque pour garantir la rectitude des bâtiments.
Intervenant 1
On connaît tous un peu cette astuce de chantier, tu sais, 13 nœuds, ça crée donc 12 internals réguliers. Et si on tend cette corde pour former un triangle avec un côté de 3 intervalles, un autre de 4 et le dernier de 5,
Intervenant 2
L'angle droit apparaît de lui-même. C'est le célébrissime triangle 3-4-5. C'est ça. Et c'est une image de départ idéale pour nous aujourd'hui. Parce que derrière cette ingéniosité super pratique de chantier, il se cache en fait une réalité mathématique bien plus profonde qu'un simple théorème de collège.
Intervenant 1
Ouais, c'est
Intervenant 2
clair. On a tous appris à l'école que la somme des carrés des deux petits côtés est égale au carré du plus grand clôté. Le fameux x² plus y² égale z².
Intervenant 1
Le cauchemar ou le rêve de nos années collège, au choix.
Intervenant 2
C'est ça. Mais la mission de notre exploration aujourd'hui, pour ceux qui nous écoutent, c'est d'aller voir ce qui se trame dans les coulisses de cette équation. Parce qu'en vérité, ce n'est pas qu'un problème d'angle ou de longueur géométrique. C'est surtout un problème redoutable d'arithmétique.
Intervenant 1
Et ça, c'est une nuance cruciale. C'est de l'arithmétique pure. Parce que, enfin, on ne cherche pas n'importe quelle solution, on est d'accord ?
Intervenant 2
Ah bah non, pas du tout.
Intervenant 1
Si on dessine un triangle rectangle isocèle, mettons avec des côtés de 1 et 1, l'hypoténuse mesure la racine carrée de 2. C'est un nombre irrationnel avec une suite infinie de décimales. Mais ce qui fascine les mathématiciens ici, c'est pas ça.
Intervenant 2
On cherche à résoudre une équation polynomiale, mais avec une contrainte de taille. Toutes les solutions doivent être des nombres entiers.
Intervenant 1
D'où le 3, 4 et 5 qui fonctionne à merveille.
Intervenant 2
Exactement. Puisque 3 au carré plus 4 au carré, ça fait 9 plus 16, ce qui donne bien 25, le carré de 5. Mais trouver tous ces fameux triplets pythagoriciens, ça a été une quête acharnée qui a duré des millénaires.
Intervenant 1
Et justement, cette quête est remplie de rebondissements historiques assez fous. Et je dirais que le tout premier de ces rebondissements, c'est le nom même qu'on donne à ces nombres.
Intervenant 2
Oh que oui, parler de triplets pythagoriciens pour démarrer, c'est en fait une ironie historique assez savoureuse, non ? Complètement savoureuse. L'attribution de ce concept à Pythagore, c'est bon, c'est un raccourci très tardif de l'histoire. Et le pire, c'est que cette paternité, elle était déjà moquée dans l'Antiquité. Ah bon ? Carrément moqués.
Intervenant 1
Ah oui ?
Intervenant 2
Si on se penche sur les écrits de Proclus de Lycie, c'est un immense commentateur des mathématiques au 5ème siècle, son ton est presque sarcastique.
Intervenant 1
D'accord.
Intervenant 2
Il raconte que certains s'obstinent, tu vois, à attribuer ce théorème à Pythagore. Il y a même cette légende qui circulait, selon laquelle il aurait sacrifié un bœuf entier au dieu pour fêter sa découverte géométrique.
Intervenant 1
Le fameux sacrifice d'Hécatombe.
Intervenant 2
Voilà. Et Proclus fait bien comprendre à ses lecteurs qu'il n'y croit pas une seule seconde.
Intervenant 1
Donc le mythe du génie grec solitaire, il en prend un sacré coup d'entrée de jeu. Surtout que l'archéologie moderne a fini par donner raison à Proclus de manière spectaculaire, avec cette découverte incroyable dans les années 1920 dans le sud de l'actuel Irak.
Intervenant 2
Ah, la fameuse tablette Plimpton 322. C'est
Intervenant 1
ça.
Intervenant 2
Cette tablette d'argile, c'est un monument absolu de l'histoire des sciences. Pour l'anecdote, elle a été exhumée par Edgar Banks.
Intervenant 1
L'archéologue qui a inspiré Indiana Jones, c'est bien ça ?
Intervenant 2
Lui-même, un personnage haut en couleurs. Et pendant des décennies, le truc, c'est que les chercheurs ont cru qu'il s'agissait d'un simple registre comptable ou d'un livre de comptes commercial, tu vois.
Intervenant 1
Ouais, un tableau Excel de l'époque, quoi.
Intervenant 2
Exactement. Il a fallu attendre 1951 pour que l'historien des mathématiques Otto Neuschgebauer en révèle la véritable nature. Et accrochez-vous, cette tablette, elle date d'environ 1800 avant notre ère.
Intervenant 1
Wow.
Intervenant 2
C'est plus d'un millénaire avant la naissance de la civilisation grecque classique.
Intervenant 1
C'est dingue. Et ce qui est inscrit sur cette tablette, enfin, ça donne un véritable vertige arithmétique. On est à des années-lumière du petit triangle 3-4-5 des bâtisseurs.
Intervenant 2
OK, oui.
Intervenant 1
La tablette contient 15 lignes d'écriture cunéiforme et on y trouve des tripiés ahurissants. J'ai noté par exemple le triplet 65, 72 et 97. Ça, c'est déjà gros, mais il y a encore plus massif. 13 500, 12 709 et 18 541. C'est vertigineux. Mais attends, je fais une pause là-dessus. Parce que trouver 3, 4 et 5 en manipulant des cailloux ou une corde, ok, c'est de l'artisanat malin. Mais sortir des triplets de plus de 10 000 précis à l'unité près ?
Intervenant 2
C'est une autre dimension.
Intervenant 1
Bah oui. Ces scribes, ils n'avaient ni algèbre symbolique moderne, ni ordinateur. C'est une puissance de calcul qui semble presque anachronique. Comment ils opéraient en fait ? Surtout qu'on sait qu'ils n'utilisaient pas notre base 10 classique.
Intervenant 2
C'est justement là la clé de leur génie. Les babyloniens, ils comptaient en base 60. C'est un système sexagésimal. On en a d'ailleurs hérité aujourd'hui pour nos minutes, nos secondes et les 360 degrés d'un cercle.
Intervenant 1
D'accord.
Intervenant 2
Mais pour comprendre comment ils trouvaient ces nombres gigantesques sans calculatrice, il faut vraiment comprendre pourquoi la base 60, elle est en fait très supérieure à la nôtre pour l'arithmétique pure.
Intervenant 1
Supérieur ? C'est contre-intuitif, on a l'impression que c'est beaucoup plus compliqué de manipuler 60 symboles différents, non ?
Intervenant 2
C'est une question de diviseur, en fait. Notre base 10, franchement, elle est très pauvre. Elle ne se divise que par 2 et par 5.
Intervenant 1
C'est
Intervenant 2
vrai. Conséquence directe, si on veut diviser 1 par 3 en base 10, on obtient 0,333 à l'infini. Les fractions sont instables, elles bavent, quoi. Le nombre 60, en revanche, c'est ce qu'on appelle un nombre hautement composé. Ils se divisent parfaitement par deux, par trois, quatre, cinq, six, dix, douze, quinze, vingt et trente. Ah
Intervenant 1
oui, la liste est longue.
Intervenant 2
Ça veut dire que les babyloniens n'avaient quasiment jamais affaire à des décimales infinies dans leurs calculs quotidiens. Et le truc fou, c'est qu'ils n'utilisaient pas de division à proprement parler. Ils faisaient des multiplications par l'inverse. Et leur table d'inverse était d'une propreté absolue.
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