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24 mai 2017 · 24 min

Nombres complexes : du cercle à l’hyperbole, puis aux circuits

Dans cet épisode, suivez le passage des formules d’Euler aux fonctions hyperboliques, puis à leur emploi par Kennelly en génie électrique.

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  1. Intervenant 1

    Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Imaginons un instant la Seine. Nous sommes à la fin du XIXe siècle, en pleine révolution industrielle. L'époque des grands chantiers. Exactement. Des ingénieurs tentent de construire d'immenses lignes télégraphiques transcontinentales pour relier des villes super éloignées. Mais il y a un problème physique très concret. Le courant électrique se comporte super mal.

  2. Intervenant 2

    Ah bah oui, les signaux se déforment complètement, ils se perdent dans la boue et le cuivre des câbles. C'était un vrai cauchemar.

  3. Intervenant 1

    Un enfer, ouais. Et pour résoudre ce casse-tête bien matériel, et ça sans aucun ordinateur à l'époque, ces ingénieurs vont devoir faire appel à un nombre qui, techniquement parlant, n'existe pas.

  4. Intervenant 2

    Le fameux nombre imaginaire.

  5. Intervenant 1

    C'est ça. Aujourd'hui, notre mission, c'est de retracer cette trajectoire fascinante. On va voir comment une révolution purement mathématique, vraiment née de l'abstraction la plus totale, a permis de relier la géométrie classique du cercle à des concepts étranges comme l'hyperbole, pour finalement allumer les ampoules de nos salons et faire fonctionner nos réseaux électriques. Alors décortiquons cela. Je suis prête. Et pour bien saisir l'ironie de toute cette histoire, il faut commencer par comprendre comment les mathématiques se sont d'abord complètement éloignées du monde physique.

  6. Intervenant 2

    L'histoire commence véritablement en 1748, à l'Académie de Berlin. C'est là que Leonard Euler publie un ouvrage qui est juste monumental, l'Introductio in Analysin Infinitorum.

  7. Intervenant 1

    Un titre bien facile à placer dans une conversation, ça.

  8. Intervenant 2

    C'est clair. Mais ce texte, c'est un véritable séisme dans la façon de concevoir les mathématiques. Parce qu'avant cette date, la discipline reine pour donner du sens à n'importe quel calcul, c'était la géométrie.

  9. Intervenant 1

    On dessinait des choses, quoi !

  10. Intervenant 2

    Exactement ! Depuis l'Antiquité, et même avec les avancées de Newton ou Leibniz sur le calcul infinitésimal, on avait toujours besoin de tracer une figure. Pour penser une variation, une vitesse ou une limite, les mathématiciens s'appuyaient systématiquement sur des courbes, des tangentes, des aires visuelles.

  11. Intervenant 1

    La géométrie, c'était vraiment l'encre de la réalité.

  12. Intervenant 2

    Voilà, c'est ça. Et Euler décide de couper cette encre.

  13. Intervenant 1

    C'est un changement de paradigme complètement radical. Moi je vois ça un peu, c'est comme si soudainement, un informaticien décidait de ne plus jamais regarder l'interface graphique d'un logiciel.

  14. Intervenant 2

    Ah, j'aime bien cette

  15. Intervenant 1

    idée ! Tu vois, pour ne travailler qu'exclusivement dans le code source. L'interface graphique avec ses petits boutons et ses fenêtres rassurantes, ça c'est la géométrie. Et le code source, ce sont les nombres purs, l'algèbre. En fait, Euler plonge directement dans le code source.

  16. Intervenant 2

    C'est une excellente analogie. Et en plongeant dans ce code source, il inverse complètement la hiérarchie classique des savoirs. D'ailleurs, dans le premier volume de son ouvrage, il n'y a pas la moindre trace de géométrie. Zéro

  17. Intervenant 1

    figure.

  18. Intervenant 2

    Impressionnant. Ouais. Euler étudie juste les quantités, les suites de nombres, et il définit le concept de fonction mathématique de manière purement algébrique. Les formes géométriques, elles ne nous viendront que dans un second temps, dans le volume 2. Et c'est cette émancipation qui va lui permettre de faire des ponts qui étaient impensables avant.

  19. Intervenant 1

    Genre quoi, par exemple ?

  20. Intervenant 2

    Bah, prenons les fonctions trigonométriques. Le sinus et le cosinus. Jusque-là, un sinus, c'était rien d'autre qu'une ligne tracée dans un cercle. C'était très visuel. Euler, lui, il le redéfinit comme le résultat d'une série infinie de nombres.

  21. Intervenant 1

    Ah oui, une pure mécanique de calcul.

  22. Intervenant 2

    Exactement, totalement indépendante de la moindre figure géométrique.

  23. Intervenant 1

    Mais Euler, il s'arrête pas à réécrire ce qui existe déjà, si je me souviens bien. Il introduit des outils qui vont absolument tout bousculer. Et là, on abode son jeu avec la fameuse fonction exponentielle et ce nombre imaginaire, le fameux

  24. Intervenant 2

    i. Ah, le nombre i, dont le carré donne un résultat négatif, moins 1.

  25. Intervenant 1

    C'est quand même fou comme concept.

  26. Intervenant 2

    C'est clair. Et la rencontre entre la croissance exponentielle et ce nombre imaginaire, c'est le cœur absolu de la révolution de l'heure. Historiquement, l'exponentielle sert à décrire des phénomènes qui explosent, des choses qui croisent de plus en plus vite.

  27. Intervenant 1

    Comme la reproduction de bactéries ou les intérêts bancaires composés.

  28. Intervenant 2

    Tout à fait. Mais Euler, il découvre un truc dingue. Si on nourrit cette fonction de croissance avec un nombre imaginaire, son comportement change du tout au tout. Elle arrête de grandir vers l'infini.

  29. Intervenant 1

    Ah bon ?

  30. Intervenant 2

    Ouais. Au lieu de ça, elle se met à tourner sur elle-même. La croissance pure se transforme en rotation parfaite, en oscillation.

  31. Intervenant 1

    Attends, je veux m'assurer qu'on visualise bien la chose là. Une force qui pousse normalement tout droit vers l'infini. Dès qu'on lui injecte ce petit paramètre imaginaire, elle s'enroule et elle se met à osciller, genre comme un pendule ou une vague de l'océan.

  32. Intervenant 2

    C'est exactement ça. Le nombre imaginaire agit comme un pivot fondamental. Mathématiquement, Euler traduit ça par des relations d'une élégance inouïe. Il démontre que le cosinus ou le sinus d'une valeur, ce ne sont finalement que des combinaisons de ces fonctions exponentielles complexes.

  33. Intervenant 1

    Donc le mouvement circulaire, l'oscillation ?

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