
3 mai 2024 · 25 min
Le nombre e : des étoiles aux intérêts composés
Suivez le parcours du nombre e, des calculs astronomiques aux logarithmes et aux intérêts composés, dans un épisode accessible.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Pour commencer, on peut s'imaginer un instant dans la Grèce antique, sur une plage.
Intervenant 2
C'est un excellent point de départ pour notre sujet du jour.
Intervenant 1
Oui, on essaye de compter les grains de sable sous nos pieds. On fait 1, 2, 100, 10 000. Et là, brutalement, le système mathématique de l'époque s'effondre.
Intervenant 2
Complètement. Il n'y a plus de mots, en fait.
Intervenant 1
C'est ça, plus de concept pour aller plus loin. Alors comment un simple blocage mental de l'Antiquité a-t-il pu, disons, déclencher une réaction en chaîne sur plusieurs millénaires ?
Intervenant 2
C'est une vraie quête effrénée, une quête qui va mobiliser des astronomes, des banquiers et même les grands génies géomètres.
Intervenant 1
Et tout ça pour aboutir à la découverte d'une constante super mystérieuse nichée au cœur de la nature elle-même. Le fameux nombre e.
Intervenant 2
Exactement. Ce qui a pris pendant toute notre exploration, c'est que ce fameux nombre e n'est pas tombé du ciel quoi. C'est pas un truc apparu sur le peuple noir d'un théoricien isolé.
Intervenant 1
Ah non, pas du tout.
Intervenant 2
Son émergence, c'est vraiment le résultat d'une lutte acharnée. L'humanité a littéralement dû forcer les limites de sa propre cognition pour inventer de nouveaux langages.
Intervenant 1
Parce que le monde devenait soudainement trop vaste pour les anciens outils, c'est ça ?
Intervenant 2
Voilà, c'est exactement ça.
Intervenant 1
Alors, revenons sur cette plage grecque. Pourquoi ils étaient bloqués exactement ? On a un peu mal à imaginer aujourd'hui qu'une civilisation aussi brillante puisse manquer de
Intervenant 2
chiffres. Le problème résidait dans le plafond de verre de leur système de numération. En fait, les Grecs utilisaient une unité maximale qu'ils appelaient la myriade.
Intervenant 1
Qu'on note avec la lettre M, non ?
Intervenant 2
C'est ça, un grand M. Et une myriade, ça correspondait à 10 000.
Intervenant 1
D'accord, donc pour l'administration ou le commerce, c'était amplement suffisant.
Intervenant 2
Tout à fait. Même pour l'art de la guerre. Dénombrer l'immense armée du roi perse, Darius, ça se faisait très bien en alignant des myriades. Mais l'esprit humain est curieux, tu vois ? Ah, ça oui. Dès qu'on essayait de quantifier des éléments naturels minuscules et innombrables, Le langage craquait. Le poète Pindar l'a magnifiquement résumé, presque comme un aveu de défaite. Il disait, la citation exacte c'est « le sable échappe au nombre ».
Intervenant 1
C'est beau. Donc la société accepte globalement l'idée que certaines choses sont tout simplement hors de portée des maths. Mais il y a un homme qui refuse catégoriquement cette défaite. C'est Archimède.
Intervenant 2
Oui, il refuse totalement.
Intervenant 1
Et comment il a fait
Intervenant 2
sauter ce plafond de verre, du coup ? Archimède, il réalise un tour de force conceptuel incroyable, dans un ouvrage sobrement intitulé L'Arénère. Au lieu de baisser les bras, il prend cette myriade, ce bloc de 10 000, et il décide d'en faire le socle d'un système gigantesque.
Intervenant 1
Attends, il crée un nouveau standard de mesure ?
Intervenant 2
En gros, ouais. Il crée d'abord ce qu'il appelle la myriade de myriades, qu'il note grand N.
Intervenant 1
Donc 10 000 x 10 000, ça fait 100 millions, non ?
Intervenant 2
C'est bien ça. 10 puissance 8. Il décide que tous les nombres de 1 jusqu'à n forment les premiers nombres. Mais le gain ne s'arrête pas là. Il prend ce n géant et il le multiplie par lui-même.
Intervenant 1
Ouh là là !
Intervenant 2
Il crée les seconds nombres qui vont jusqu'à n², soit 10 puissance 16. Et il empile ces blocs inlassablement.
Intervenant 1
Bon, décortiquons tout ça un peu. Si je fais une analogie, il prend un immeuble de 10 000 étages et il décide de l'utiliser comme une simple brique pour construire une ville entière. Et après, il utilise cette ville comme brique pour construire un continent.
Intervenant 2
C'est une super métaphore.
Intervenant 1
Mais du coup, il va jusqu'où avec cette méthode ?
Intervenant 2
Il va jusqu'à un nombre qu'il nomme a, qui est égal à n à la puissance n. On parle d'un suivi de 800 millions de 0,1. Et pour repousser la limite encore plus loin, il nomme ce vertige la première période. Puis il utilise ce nombre A colossal comme nouvelle base pour définir une deuxième période, jusqu'à un nombre B.
Intervenant 1
Égal à A à la puissance
Intervenant 2
n. Exactement. En procédant comme ça, Archimède met en place, pour la toute première fois de l'histoire, un principe exponentiel. Il démontre qu'on peut toujours compter même les grains de sable nécessaires pour remplir l'univers entier.
Intervenant 1
C'est juste incroyable de se dire qu'il a inventé l'équivalent philosophique de la notation scientifique de nos supercalculateurs modernes avec un simple stylet dans le sable. C'est du génie pur. Mais bon, si je me fais l'avocat du diable. Archimède, là, c'était de la pure théorie, un exercice de pensée pour prouver qu'il était le plus intelligent. À quel moment est-ce que les savants des siècles suivants ont réellement eu besoin de manipuler des monstres numériques pareils dans la vraie vie ?
Intervenant 2
Alors, la vraie bascule vers un besoin concret, elle s'opère bien plus tard, au tournant du XVIIe siècle, en fait. Là, il faut lever les yeux de la Terre.
Intervenant 1
Ah, l'astronomie.
Intervenant 2
Voilà. L'invention des lunettes astronomiques par Galilée, puis l'émergence des théories de Newton, ça transforme brutalement notre rapport au ciel.
Intervenant 1
Oui, on ne se contente plus juste de regarder les jolies étoiles.
Intervenant 2
Exactement. Les savants voient calculer des orbites, prévire des trajectoires, mesurer des distances stellaires. Et soudainement, l'astronomie réclame des multiplications absolument effroyables.
Intervenant 1
Des nombres énormes, j'imagine.
Intervenant 2
Énorme ! Imagine devoir multiplier un nombre à 12 chiffres par un autre nombre à 12 chiffres, entièrement à la main et à la lumière d'une bougie.
Intervenant 1
Oh l'horreur ! Et une seule erreur de retenue à la troisième ligne et tu envoies virtuellement la planète Mars dans un autre système solaire.
Intervenant 2
Mais c'est tout à fait ça.
Intervenant 1
Ça devait leur prendre des semaines juste pour vérifier un seul calcul.
Intervenant 2
Précisément. L'erreur humaine, c'était vraiment le fléau des astronomes à cette époque. Il fallait impérativement trouver un raccourci, un moyen de rendre ses calculs à la fois fiables et rapides.
Intervenant 1
Et c'est là qu'on trouve une solution géniale.
Intervenant 2
Oui, c'est ici qu'intervient une méthode très astucieuse, appelée la Prosta-Ferese, qui est issue de la trigonométrie. En 1579, le français François Viette avait perfectionné des tables trigonométriques qui donnaient des sinus d'angle avec une précision de 12 chiffres.
Intervenant 1
12 chiffres, c'est énorme pour l'époque. Mais attends, on fait une petite pause ici. Le terme Prosta-Ferese mérite vraiment qu'on s'y arrête.
Intervenant 2
Bien sûr.
Intervenant 1
Comment cette méthode soulageait concrètement notre pauvre astronome fatigué devant sa bougie ?
Intervenant 2
L'idée de base, c'est de remplacer la multiplication par l'addition.
Intervenant 1
Remplacer une multiplication par une addition, comment c'est possible ?
Intervenant 2
En utilisant une propriété géométrique bien connue. En fait, deux fois le cosinus d'un angle A, multiplié par le cosinus d'un angle B, c'est égal au cosinus de la somme A plus B, plus le cosinus de la différence A moins B.
Intervenant 1
Ah ouais, la fameuse formule de Trigaud qu'on apprend au lycée.
Intervenant 2
Voilà. Donc concrètement, l'astronome prenait ces deux nombres géants à multiplier, il faisait comme si c'était des valeurs de cosinus dans la table de Viette.
Intervenant 1
Malin ! Et après ?
Intervenant 2
Il trouvait les angles correspondants. Ensuite, au lieu de se lancer dans une multiplication cauchemardesque, il se contentait d'éditionner et de soustraire ses angles, puis de regarder le résultat final dans la table.
Intervenant 1
Ah, c'est génial ! Donc le calcul prenait quelques minutes au lieu de prendre des heures ?
Intervenant 2
C'est exactement ça. Un gain de temps monumental.
Intervenant 1
C'est brillant ! On déguise les membres en angles pour tricher et ne faire que des additions. Mais il y a un truc qui m'a frappé en préparant cette exploration. Il n'y avait pas que les astronomes qui souffraient.
Intervenant 2
Ah non, effectivement.
Intervenant 1
En plongeant dans nos sources, j'ai réalisé que les banquiers de la Renaissance étaient tout aussi désespérés pour d'autres raisons. Les taux d'intérêt posaient des problèmes monstrueux, non ?
Intervenant 2
Tout à fait.
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