
22 janv. 2020 · 25 min
Pourquoi les maths ne peuvent-elles pas se passer des mots ?
Cet épisode suit le parcours des mots en maths : du rêve d’un langage fait de seuls symboles à l’adoption encore disputée de « friable ».
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente, le podcast qui célèbre les mathématiques avec une passion débordante pour en révéler vraiment toute la beauté et la richesse. Je suis ravie d'être avec vous aujourd'hui.
Intervenant 2
Salut Evelyne, oui, ravie d'être là aussi. On a un super programme aujourd'hui.
Intervenant 1
Ah ça c'est sûr. Au programme de cette plongée fascinante, on vous propose une exploration au cœur des textes qui va complètement renverser la perception habituelle qu'on a de cette discipline.
Intervenant 2
C'est vrai que ça bouscule pas mal d'idées reçues.
Intervenant 1
Totalement. Alors il faut s'imaginer la scène quoi. Au tableau noir, un professeur de mathématiques pose sacré, il se tourne vers la classe et lâche cette expression très curieuse, presque machinale. Il dit bon ici on fait un abus de langage.
Intervenant 2
Ah oui, la fameuse phrase. C'est une petite phrase qu'on entend tout le temps en fait.
Intervenant 1
C'est ça.
Intervenant 2
C'est devenu d'une banalité affligeante, souvent tolérée, et même revendiquée pour de super bonnes raisons, fait de la logique d'ailleurs.
Intervenant 1
Oui, on simplifie pour les élèves.
Intervenant 2
Voilà. Mais si on s'arrête juste une seconde sur le sens profond de ces mots, on réalise que cette formulation, qui a l'air inoffensive comme ça, elle cache une réalité vertigineuse sur l'essence même des mathématiques.
Intervenant 1
Ok, reprenons depuis le début, décortiquons un peu ça. Parce que si on parle d'abus, ça sous-entend forcément qu'il y a une infraction, non ? Une règle qui a été transgressée.
Intervenant 2
Exactement. L'utilisation même du mot « abus » est forte.
Intervenant 1
Bah oui, ça sous-entend intrinsèquement qu'il existerait quelque part, dans un monde idéal, un langage mathématique pur, immaculé, parfaitement univoque.
Intervenant 2
Un langage parfait, quoi.
Intervenant 1
C'est ça. Et surtout, un langage complètement vidé de tous les mots du quotidien qu'on utilise. Un langage qui, s'il n'était pas « abusé », serait d'une perfection absolue, totalement abstrait.
Intervenant 2
C'est l'idée que beaucoup s'en font.
Intervenant 1
Mais du coup, est-ce que ce fantasme d'une mathématique complètement sans mots a une quelconque réalité ?
Intervenant 2
Eh bien, c'est le nœud du problème. C'est vraiment la grande interrogation de notre exploration d'aujourd'hui. Et je dois dire que la réponse est spectaculaire.
Intervenant 1
Ah ouais ? Raconte-moi.
Intervenant 2
Les documents qu'on étudie aujourd'hui démontrent pourquoi les mathématiques, malgré toute leur quête d'abstraction et de rigueur vraiment chirurgicale, elles ont un besoin viscéral, désespéré même, de nos mots quotidiens.
Intervenant 1
Donc elles ne peuvent pas s'en passer ?
Intervenant 2
Impossible. On va voir comment des mots de tous les jours, parfois les mots les plus triviaux, sont littéralement arrachés à leur contexte habituel pour subir une métamorphose et devenir des concepts d'une puissance inouïe.
Intervenant 1
Franchement, c'est une prémisse fascinante. Mais avant de voir comment ces mots entrent au panthéon des mathématiques, je pense qu'il faut qu'on comprenne pourquoi ce fameux langage pur n'existe pas en fait.
Intervenant 2
Ouais, c'est la base pour comprendre la suite.
Intervenant 1
Parce que, historiquement, les chercheurs ont véritablement essayé de se passer de notre dictionnaire. C'est pas juste une idée en l'air, non ?
Intervenant 2
Absolument pas. Il est important de rappeler qu'à l'origine, les mathématiques, c'était une discipline purement rhétorique.
Intervenant 1
C'est-à-dire ?
Intervenant 2
On faisait des phrases. C'est exactement ça. On écrivait les problèmes, le raisonnement et même les solutions en faisant des phrases complètes avec des sujets, des verbes, des compléments. Oh là là, ça devait être long. Très long. Ce n'est que très lentement que les symboles, les lettres grecques et les formules ont émergé pour coloniser progressivement la page blanche. Au siècle dernier, un rêve un peu fou s'est emparé d'une partie de la communauté scientifique. C'est le rêve qu'on appelle le rêve formaliste.
Intervenant 1
Attends, je veux bien comprendre. L'idée de ce rêve, c'était de bannir complètement la langue parlée, de remplacer chaque concept, chaque phrase, par uniquement des symboles cryptiques.
Intervenant 2
C'est l'idée, oui. L'espoir, c'était de construire un édifice mathématique qui ne serait qu'écriture symbolique, totalement débarrassé de toute langue commune.
Intervenant 1
Mais pourquoi ? C'est quoi le problème avec
Intervenant 2
notre langue ? La raison derrière ça, elle est simple. La langue de tous les jours, elle est perçue par ses penseurs comme profondément impure.
Intervenant 1
Impure, carrément.
Intervenant 2
Elle est relâchée, ambiguë, poétique. Elle est chargée de double sens, de subjectivité. Le rêve formaliste, c'était vraiment l'ambition de créer une forteresse de pure logique, imperméable aux faiblesses de l'interprétation humaine.
Intervenant 1
D'accord, mais j'imagine que si on en parle aujourd'hui sous l'angle du rêve, c'est que cette forteresse, elle s'est effondrée. C'est quoi qui a coincé ? Quel a été l'obstacle ?
Intervenant 2
L'obstacle a pris la forme d'un mur monumental, bâti par le célèbre groupe de mathématiciens connu sous le nom de Bourbaki.
Intervenant 1
Ah oui, Bourbaki.
Intervenant 2
Oui, dans leur œuvre titanesque qui s'appelle « Les éléments de mathématiques », ils ont mis un terme définitif à cette utopie formaliste. Et ils l'ont fait d'une manière assez brillante en fait.
Intervenant 1
Ils ont fait comment ?
Intervenant 2
Par une forme de démonstration par l'absurde. Ils ont montré l'impossibilité physique et même cognitive de se passer de notre langage.
Intervenant 1
Concrètement, ça donne quoi cette preuve de l'impossibilité ?
Intervenant 2
Bourbaki a procédé à une estimation très minutieuse de ce que représenterait l'écriture la plus simple qui soit dans un langage purement et strictement formel.
Intervenant 1
Ok.
Intervenant 2
Prenons l'entier naturel le plus basique, le chiffre 1.
Intervenant 1
Le chiffre 1, un simple trait vertical quoi.
Intervenant 2
C'est ça. Et bien dans un formalisme absolu, pour désigner ce terme 1, sans faire appel à la moindre intuition du langage commun, il faudrait un assemblage de plusieurs dizaines de milliers de signes.
Intervenant 1
Pardon, des dizaines de milliers de signes, juste pour écrire 1 ?
Intervenant 2
Précisément, oui. Il faudrait aligner des dizaines de milliers de caractères super complexes. Des symboles comme le taux grec, le carré logique, le ou logique, la négation, le signe d'égalité, le symbole d'appartenance.
Intervenant 1
Oh mon Dieu, mais c'est un cauchemar !
Intervenant 2
Des pages et des pages de symboles imbriqués les uns dans les autres, de manière purement mécanique, juste pour définir l'unité.
Intervenant 1
Mais c'est fou !
Intervenant 2
Et alors imagine un peu le travail colossal et même complètement absurde que représenterait l'écriture de l'équation la plus élémentaire qu'on apprend à l'école primaire, le fameux 1 plus 1 égale 2.
Intervenant 1
C'est complètement insensé. Franchement, c'est exactement comme si pour transmettre la recette d'un simple gâteau au yaourt, on exigeait d'un pâtissier qu'il n'utilise que les formules chimiques exactes.
Intervenant 2
Ah, c'est une super image ça !
Intervenant 1
Bah oui ! Au lieu de dire « prenez de la farine et du sucre », le pauvre gars devrait écrire la structure moléculaire complexe de chaque type d'amidon, décrire les liaisons covalentes du saccharose et détailler le repliement des protéines du blanc d'œuf.
Intervenant 2
C'est exactement ça, ouais.
Intervenant 1
Sur le papier, ça serait une description d'une précision absolue, un vrai triomphe de la chimie. Mais en réalité, personne dans aucune cuisine du monde ne pourrait jamais faire cuire ce fichu gâteau.
Intervenant 2
Ouais, le gâteau ne verrait jamais le jour, c'est sûr.
Intervenant 1
On mourrait de faim avant de le mettre au
Intervenant 2
four. C'est clair. La page noircit de dizaines de milliers de symboles pour simplement dire que 1 et 1 font 2. Ça serait interminable et totalement indéchiffrable pour un cerveau humain.
Intervenant 1
Ouais, logique.
Intervenant 2
La sentence est donc tombée, elle est irrévocable. Les mathématiques doivent se résoudre à utiliser des mots. Elles ne peuvent pas survivre en s'enfermant dans une tour d'ivoire purement symbolique.
Intervenant 1
Donc, le constat est clair, les mathématiques, toutes puissantes qu'elles soient, s'inclinent face au langage.
Intervenant 2
Tout à fait.
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