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14 avr. 2025 · 16 min

Giuseppe Peano, mathématicien : pourquoi tant de symboles ?

L’épisode suit Peano des ambiguïtés du langage aux notations et aux axiomes, pour découvrir comment il structurait les mathématiques en symboles.

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  1. Intervenant 1

    Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Imaginez juste l'espace d'un instant, une simple ligne géométrique.

  2. Intervenant 2

    Une ligne parfaite.

  3. Intervenant 1

    Voilà, une ligne parfaitement fine, sans la moindre épaisseur. Et genre, cette ligne se plie et se replie sur elle-même avec tellement de frénésie et une telle perfection qu'elle arrive à remplir l'intégralité d'un carré sans laisser le moindre trou microscopique.

  4. Intervenant 2

    Dit comme ça, ça a l'air totalement absurde

  5. Intervenant 1

    physiquement. C'est logiquement impossible pour notre cerveau. Et pourtant, c'est ce qu'un homme a prouvé à la fin du XIXe siècle en brisant carrément les lois de notre réalité intuitive au passage. Aujourd'hui, on se lance dans une exploration en profondeur des sources qui documentent cet esprit hors du commun. Le fameux mathématicien italien Giuseppe Peano.

  6. Intervenant 2

    L'homme qui a littéralement réécrit le langage de la science. 1932. Et l'objectif de notre plongée dans ces documents, c'est pas de faire un catalogue d'équations imbuvables.

  7. Intervenant 1

    Heureusement.

  8. Intervenant 2

    Non, le but c'est de comprendre une révolution bien plus profonde. Peano, il a touché aux trois grandes facettes de ce qu'on appelle le formalisme. On va analyser son formalisme mathématique, son formalisme logique, et enfin, et ça c'est passionnant, les conséquences vertigineuses de son formalisme philosophique.

  9. Intervenant 1

    Ok, décortiquons un peu tout ça. Parce que le mot « formalisme », bon c'est un côté rigide qui peut paraître un peu intimidant quoi.

  10. Intervenant 2

    C'est vrai.

  11. Intervenant 1

    Mais l'histoire de Peano, elle commence en réalité par un choc visuel total. Avant même d'entrer dans les symboles ou les axiomes, il faut se replacer dans le contexte de 1890. Oui,

  12. Intervenant 2

    le monde des mathématiques de l'époque.

  13. Intervenant 1

    C'est ça. À ce moment-là, la géométrie euclidienne, c'est presque une religion. C'est le domaine du tangible, l'espace rassurant. Notre intuition spatiale, on la considère comme une boussole infaillible. Et paf, Peano publie un petit article qui détruit complètement cette boussole.

  14. Intervenant 2

    Et ce qui est fascinant ici, c'est l'économie de moyens avec laquelle il provoque ce séisme. Cet article de 1890, il est publié dans les mathématiciens Annalen et il fait genre seulement quatre pages.

  15. Intervenant 1

    4 pages pour tout casser.

  16. Intervenant 2

    Voilà. Et c'est rédigé en français. Son titre est presque trop modeste. C'est « sur une courbe qui remplit toute une aire plane ». Pour bien saisir le truc, il faut comprendre le concept de dimension à l'époque.

  17. Intervenant 1

    Ah ouais, la différence entre la ligne et la surface.

  18. Intervenant 2

    Exactement. Une ligne à une dimension, c'est défini par une seule variable, disons le temps t, qui s'écoule de 0 à 1. Un carré, c'est deux dimensions, donc deux coordonnées, x et y, qui varient chacune de 0 à 1. Or, Peano démontre mathématiquement qu'il existe une fonction continue capable d'associer chaque instant t de la ligne, À une position exacte XY dans le

  19. Intervenant 1

    carré.

  20. Intervenant 2

    De sorte que la courbe passe par absolument tous les points de ce carré.

  21. Intervenant 1

    C'est une attaque en règle contre le bon sens quoi. Pour donner une image, même si je sais qu'on touche aux limites de la physique, c'est comme prendre un unique fil de couture, un fil infiniment

  22. Intervenant 2

    fin,

  23. Intervenant 1

    on le tord, on lui fait faire des ongles droits, on le replie de manière fractale, encore et encore, jusqu'à ce qu'il tisse son tapis complètement dense, genre il n'y a plus aucun espace entre les mailles. Le fil unidimensionnel est devenu une surface bidimensionnelle.

  24. Intervenant 2

    L'image du fil tissé, elle est super séduisante pour l'esprit. Mais il faut justement s'en méfier. C'est exactement là que réside le piège de notre intuition. Un fil physique, il possède toujours une épaisseur, même de quelques atomes. Ce qui explique qu'il puisse remplir un espace en s'empilant. Mais la courbe de Peano, son épaisseur est strictement égale à zéro.

  25. Intervenant 1

    C'est de l'abstraction pure du

  26. Intervenant 2

    coup. C'est ça. Georges Cantor avait déjà prouvé quelques années plus tôt qu'il y avait autant de points sur une ligne que dans un carré. Mais la méthode de Cantor, elle déchirait la ligne, c'était discontinu. L'éclair de génie de Peano, c'est la continuité.

  27. Intervenant 1

    La ligne se brise jamais.

  28. Intervenant 2

    Jamais. Et c'est ça qui a scandalisé tout le monde. On s'est rendu compte qu'un objet de dimension 1 pouvait acquérir les propriétés d'un objet de dimension 2.

  29. Intervenant 1

    Donc, si je comprends bien, notre œil ou notre capacité à visualiser l'espace, ça devient un outil obsolète pour faire des maths de pointe.

  30. Intervenant 2

    Exactement. Cette publication force les mathématiciens à admettre que l'intuition peut les tromper lourdement. Et pourtant, cette, on va dire, monstruosité géométrique, elle a ouvert une voie rualale.

  31. Intervenant 1

    Ah ouais.

  32. Intervenant 2

    Oui, dès 1896, David Hilbert va proposer une version géométrique plus facile à dessiner de cette courbe et Henri Lebec s'en inspirera aussi en 1904.

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