
22 févr. 2023 · 24 min
Sommes infinies : pourquoi le signe égal change-t-il de sens ?
Cet épisode suit les paradoxes de l’infini, d’Achille aux séries divergentes, pour éclairer pourquoi chaque convention donne un sens précis au signe égal.
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Intervenant 1
Bonjour à toutes et à tous et bienvenue dans cette nouvelle exploration en profondeur, le podcast du magazine Tangente. Je suis hyper contente de vous retrouver aujourd'hui. Salut
Intervenant 2
Evelyne, moi aussi, très heureux d'être là. On a un super programme aujourd'hui.
Intervenant 1
Ah ça c'est sûr. Je suis notre hôte habituelle et comme toujours je suis avec notre expert résident et aujourd'hui notre mission c'est de plonger tête la première dans un des concepts les plus vertigineux de l'esprit humain.
Intervenant 2
Exactement, l'infini en mathématiques et plus particulièrement les sommes infinies. Ça a l'air technique mais vous allez voir c'est une vraie aventure. C'est
Intervenant 1
clair. Parce que, tu vois, on nous a toujours appris que les mathématiques, c'était le domaine de la certitude absolue, non ?
Intervenant 2
Ouais, genre deux pommes plus deux pommes, ça fait quatre. Voilà, c'est rassurant,
Intervenant 1
c'est robuste, c'est binaire, c'est le monde fini en fait.
Intervenant 2
Bah oui, le cerveau humain, il est câblé pour ça. On gère très bien ce qui tient dans la main, ce qui a un début et une fin.
Intervenant 1
Ce qui rentre sagement dans les cases d'une feuille de calcul, quoi.
Intervenant 2
C'est ça. Mais dès qu'on s'écarte un peu de ce cadre, ça devient vite chaotique.
Intervenant 1
Et justement, dans notre analyse des sources de Tangente aujourd'hui, on va voir ce qui se passe quand on fait une toute petite modification à ce monde parfait. on prend une addition bien sage, bien classique.
Intervenant 2
D'accord.
Intervenant 1
Et à la toute fin, on ajoute juste trois petits points. Des points de suspension, pour dire, et ainsi de suite.
Intervenant 2
Ah oui ! Et là, d'un seul coup, le sol se dérobe complètement.
Intervenant 1
Mais vraiment, l'ajout de l'infini dans les équations, ça ouvre la porte à des paradoxes complètement ahurissants. En fouillant dans l'histoire, on a découvert que ces trois petits points, ils ont provoqué des disputes mais d'une violence inouïe entre des génies.
Intervenant 2
Des vraies batailles d'égo et de logique. Parce que ça révèle un secret très bien gardé de la discipline.
Intervenant 1
Lequel ?
Intervenant 2
Comme mathématiques de la vérité absolue, c'est parfois une simple question de contrat, de convention humaine.
Intervenant 1
C'est fou de dire ça. C'est presque un choc culturel pour quiconque considère l'arithmétique comme une loi divine, tu vois, un truc immuable.
Intervenant 2
Totalement. Introduire l'infini, c'est pas juste rajouter des nombres sur une ligne. C'est vraiment altérer la fabrique même de l'univers qu'on essaie de mesurer.
Intervenant 1
Mais du coup, la question qui s'impose tout de suite pour lancer cette exploration, c'est pourquoi ? Pourquoi on fait ça ?
Intervenant 2
Comment ça, pourquoi ?
Intervenant 1
L'être humain est totalement englué dans un monde physique qui est fini. On vit un nombre fini d'années, on manipule des objets finis. D'où vient ce besoin presque obsessionnel de forcer l'infini à rentrer dans nos équations ?
Intervenant 2
C'est une super question, et pour y répondre en fait, il faut d'abord regarder jusqu'où le calcul fini peut nous emmener. Et surtout, où il s'effondre.
Intervenant 1
D'accord, t'as un exemple précis en tête ?
Intervenant 2
Ouais, prenons un exemple très impressionnant. On remonte en 1880, lors d'un congrès scientifique.
Intervenant 1
Ok, le décor est planté.
Intervenant 2
Il y a un mathématicien français, un certain Fortuné Landry, qui s'avance vers le tableau noir. Le gars a plus de 80 ans. Ah
Intervenant 1
oui, pas tout jeune.
Intervenant 2
Non. Et à la seule force de sa craie et de son cerveau, il s'attaque à ce qu'on appelle le sixième nombre de Fermat.
Intervenant 1
Alors attends, je fais une petite cause pour resituer pour ceux qui nous écoutent. Pierre de Fermat avait conjecturé un truc, c'est que tous les nombres entiers construits sur une formule précise, donc 2 à la puissance 2 à la puissance n, plus 1. Il disait que tous ces nombres étaient des nombres premiers.
Intervenant 2
C'est ça. Des nombres divisibles uniquement par 1 et par eux-mêmes, quoi.
Intervenant 1
Voilà. Et donc, Landry, au tableau, il fait quoi ?
Intervenant 2
Bah, Landry s'attaque au cas où cette petite lettre, le N de la formule, vaut 6. Le nombre de départ est déjà absolument titanesque. Genre des millions ? Bien pire. Et au tableau, cet homme de 80 ans pose la multiplication de deux nombres colossaux. Et il démontre en direct que ce fameux sixième nombre de Fermat, c'est en fait le produit de 274 177 multiplié par un autre monstre de 14 chiffres.
Intervenant 1
Un monstre qui commence par 67 280 milliards, un truc du genre, non ?
Intervenant 2
Exactement. Et le calcul est parfait.
Intervenant 1
Donc ça prouve instantanément que Fermat avait tort en fait. Puisque le nombre peut être divisé par ces deux gigantesques facteurs, il n'est pas premier du tout.
Intervenant 2
Voilà, mythe détruit. Landry pulvérise la théorie avec un simple calcul.
Intervenant 1
Mais alors je t'arrête tout de suite. Le mec vient de faire un calcul monumental à la main, il a la preuve absolue sous les
Intervenant 2
yeux.
Intervenant 1
C'est pas la définition même de mathématiques ultra solide ça ? Pourquoi m'on irait s'embêter avec des concepts abstraits, avec l'infini, si on peut juste détruire une fausse théorie en calculant très très fort ?
Intervenant 2
C'est vrai que c'est tentant de penser ça. Mais la limite de cet exploit, de ce calcul fini, c'est qu'il ne détruit qu'une seule erreur. Landry a juste trouvé un contre-exemple, c'est ça ? C'est exactement ça. Il a prouvé que pour n égal 6, c'est faux. Mais la science mathématique, elle ne cherche pas seulement à trouver des exceptions. Elle veut bâtir des règles universelles, des trucs qui marchent tout le temps. Des théorèmes, quoi ! Voilà. Le grand Henri Poincaré, dans son livre « La science et l'hypothèse » en 1902, il résume ça brillamment. Il dit que la science mathématique repose sur l'infini, car un véritable théorème doit obligatoirement se substituer à une infinité de vérifications.
Intervenant 1
Ah, je vois. Donc, si je trouve une formule qui a l'air de marcher pour les mille premiers nombres que je teste, bah en fait, j'ai absolument aucune garantie que ça ne va pas complètement s'effondrer au millionième nombre.
Intervenant 2
Exactement. C'est le piège. Si on affirme par exemple que la somme des cubes des premiers entiers est toujours égale au carré de leur somme.
Intervenant 1
D'accord.
Intervenant 2
Eh ben, on ne peut pas passer toute l'éternité de l'univers à vérifier manuellement chaque nombre à part un pour voir si c'est vrai. C'est physiquement impossible.
Intervenant 1
Donc c'est là que le raisonnement abstrait entre en jeu. On utilise des méthodes comme le raisonnement par récurrence, non ?
Intervenant 2
C'est ça. On prouve que si la règle fonctionne pour un nombre au hasard, disons k, elle fonctionne obligatoirement pour le suivant, k plus 1.
Intervenant 1
C'est l'image des dominos. On pousse le tout premier domino de la file, et la logique pure nous garantit que l'insignité des dominos suivants va tomber sans qu'on ait besoin de les pousser un par un.
Intervenant 2
Superbe image, oui. C'est exactement ça.
Intervenant 1
Et en fait, du coup, l'infini, ce n'est pas juste une lubie de philosophe perché, c'est en fait l'outil ultime de fainéantise intelligente
Intervenant 2
Ouais, on peut dire ça comme ça.
Intervenant 1
Au lieu de passer l'éternité à calculer des cas particuliers, on capture l'infini dans une petite formule pour prouver que c'est vrai, partout, pour toujours. C'est
Intervenant 2
génial ? C'est surpuissant ! Et une fois qu'on a cet outil en main, on réalise qu'il permet de résoudre des trucs qui semblaient complètement insolubles dans le monde physique.
Intervenant 1
Des problèmes concrets ?
Intervenant 2
Ouais. Le meilleur exemple, ça nous ramène très loin en arrière au 5e siècle avant notre ère, avec le fameux paradoxe de Zénon-Délé.
Intervenant 1
Oh, le sophisme d'Achille et de la tortue, j'adore cette histoire.
Intervenant 2
Vas-y, raconte-nous le principe.
Intervenant 1
Alors l'idée est diaboliquement simple. Achille, qui est le coureur le plus rapide de l'Antiquité, fait la course contre une tortue. Mais il est sympa, il lui lasse une petite avance.
Intervenant 2
Une erreur fatale selon Zénon.
Intervenant 1
Parce que, évidemment, dans la Velvie, Achille la dépasse en deux secondes chrono. Mais Zenon utilise la logique pure pour prouver, entre guillemets, que c'est physiquement impossible qu'il la rattrape.
Intervenant 2
Et le piège de Zenon, il fonctionne par étapes.
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