
14 févr. 2022 · 21 min
Au XVIIIe siècle, mesurer une rivière sans la traverser
L’épisode suit les arpenteurs, de la chaîne aux visées puis au graphomètre, pour mesurer une rivière ou la hauteur d’un bâtiment à distance.
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Intervenant 1
Bienvenue à toutes et à tous dans le podcast du magazine Tangente. Je suis vraiment ravie de démarder cette nouvelle exploration aujourd'hui.
Intervenant 2
Salut Evelyne, et moi aussi très excité par le sujet du jour, parce qu'on s'attaque à du lourd.
Intervenant 1
Ah ouais, c'est le cas de le dire. En fait, il faut s'imaginer une seconde en 1750. La mission du jour, ordonnée par le roi, elle est très simple sur le papier.
Intervenant 2
Sur le papier, ouais.
Intervenant 1
C'est ça. On nous demande de mesurer la distance exacte entre Paris et Marseille, ou bien de cartographier la frontière d'un royaume. Sauf que le problème ?
Intervenant 2
Le gros problème même ?
Intervenant 1
Ouais, le gros problème, c'est qu'il n'y a pas de géolocalisation par satellite, pas de laser de télémétrie, pas d'image aérienne, zéro technologie moderne
Intervenant 2
quoi. Rien d'autre que du laiton, des bouts de bois, des cordes et le génie humain.
Intervenant 1
Exactement. Et la question qu'on va se poser, c'est comment cartographier la réalité physique avec justesse, sans se tromper de plusieurs dizaines de kilomètres ?
Intervenant 2
C'est une vraie question vertigineuse.
Intervenant 1
Totalement. Et c'est pour ça qu'aujourd'hui, on sort les traités historiques de géométrie pratique du siècle des Lumières pour y répondre. On va suivre l'évolution incroyable de la mesure du monde.
Intervenant 2
Ce qui est fascinant ici, c'est qu'on a souvent tendance à reléguer la géométrie à une discipline purement théorique, tu sais.
Intervenant 1
Genre réservée à des érudits enfermés dans des cabinets d'études ?
Intervenant 2
Voilà, exactement. Des gens qui tracent des figures parfaites sur du vélin, au chaud. Mais la réalité qu'on découvre dans nos sources, c'est que la géométrie de cette époque était tout sauf une abstraction silencieuse.
Intervenant 1
C'était plutôt salissant, non ?
Intervenant 2
Complètement. C'était une discipline viscéralement ancrée dans la boue, le sang et la pierre. En fait, mesurer, c'était une question de suprématie et de survie. Ah
Intervenant 1
oui, c'était carrément martial !
Intervenant 2
Ouais, c'était l'art de faire la guerre efficacement, de construire des forteresses capables de résister à l'artillerie, ou de garantir l'approvisionnement en eau potable d'une ville entière.
Intervenant 1
D'accord, donc il faut vraiment redescendre sur Terre pour comprendre l'exploit. Avant de calculer la courbure de la Terre ou de trianguler un pays, on se battait avec des objets super rudimentaires.
Intervenant 2
C'est le mot, oui.
Intervenant 1
J'ai une citation super intéressante du père du Châtelard, un membre de l'Académie des Beaux-Arts de Lyon en 1737. Il donne une définition magnifique de cette science qu'il appelle la longimétrie.
Intervenant 2
Ah oui, le fameux père du Châtelard.
Intervenant 1
Pour lui, c'est, je cite, « la partie des mathématiques la plus utile tout à la fois et la plus agréable ». En gros, c'est l'art de mesurer tout étendu.
Intervenant 2
Et cette utilité, elle n'avait vraiment rien de philosophique. Les mesures directes, qu'on appelle accessibles, constituaient carrément le système nerveux de la société.
Intervenant 1
Tu as un exemple précis en tête ?
Intervenant 2
Bien sûr, pour un nom l'artillerie, l'ordre d'un siège. Il fallait absolument déterminer la distance exacte entre la batterie de canon et les remparts ennemis.
Intervenant 1
Parce que sinon j'imagine que c'est la catastrophe.
Intervenant 2
Ah bah une erreur d'évaluation et les boulets tombaient trop courts, s'enfonçant dans la terre, ou alors pire, ils volaient carrément au-dessus de la citadelle.
Intervenant 1
Et ça, ça coûte cher.
Intervenant 2
Très cher. On gaspillait une poudre noire hors de prix et des projectiles précieux. La mesure dictait littéralement l'issue d'une campagne militaire.
Intervenant 1
Bon, décortiquons tout ça. Au tout début, l'équipement des arpenteurs, il est quand même vachement spartiate. C'est
Intervenant 2
rien de le dire.
Intervenant 1
Dans les textes, on trouve quoi ? Des piquets de bois, souvent renforcés d'une pointe en fer, qu'on enfonce dans le sol pour matérialiser des points. Et pour relier ces repères, l'outil de base, c'est le cordeau.
Intervenant 2
Le fameux corps
Intervenant 1
d'eau. Concrètement, c'est juste une corde épaisse, semblable à celle d'un jardinier. Mais il y a un détail qui me saute aux yeux dans les archives. Mesurer un pays avec une corde...
Intervenant 2
Oui, ça paraît fou aujourd'hui.
Intervenant 1
Non mais une corde en chanvre qui se gorge d'eau et rétrécit à la moindre averse. Ou une corde qui, à l'inverse, s'étire élastiquement quand les gars tirent dessus pour l'attendre. Scientifiquement parlant, c'est un non-sens total.
Intervenant 2
C'est clair.
Intervenant 1
Baser une cartographie sur un matériau si instable, c'est un combat perdu d'avance contre la météorologie.
Intervenant 2
Crois-moi, les ingénieurs de l'époque en souffraient cruellement. Le cordeau, c'est tolérable pour tracer les allées d'un potager, à la limite. Ouais, pour
Intervenant 1
planter des choux.
Intervenant 2
Voilà. Mais pour la géométrie de précision requise par l'État ou l'armée, c'est une véritable catastrophe métrologique. Parce que tout change
Intervenant 1
tout
Intervenant 2
le temps. Exactement. La rosée du matin, le soleil de midi, la fatigue humaine qui modifie la tension sur la corde, chaque variable fausse la donnée.
Intervenant 1
Donc, il fallait trouver autre chose.
Intervenant 2
Oui, l'apparat technologique a d'abord été le passage au rigide, avec la fameuse toise en bois.
Intervenant 1
Alors, une toise, ça représente environ 1m94, soit 6 pieds. Et le détail technologique rapporté par Nicolas Bion, l'ingénieur du roi pour les instruments de mathématiques, il est génial.
Intervenant 2
Ah, les toises brisées !
Intervenant 1
C'est ça. Pour rendre cet outil transportable à dos de cheval, on fabriquait des toises brisées en quatre segments articulés par des vis et des charnières en cuivre.
Intervenant 2
C'est très ingénieux.
Intervenant 1
Franchement, je pense que quiconque nous écoute et a déjà monté une tente de camping reconnaîtra direct l'ancêtre de l'arceau pliant.
Intervenant 2
C'est exactement le même principe. Et la manipulation sur le terrain, ça tenait d'ailleurs de la chorégraphie militaire.
Intervenant 1
Comment ça se passait concrètement ?
Intervenant 2
Eh bien, deux opérateurs travaillaient en tandem. Le premier pose sa toise au sol, le second aligne rigoureusement la sienne dans le prolongement.
Intervenant 1
D'accord, un à la suite de l'autre.
Intervenant 2
C'est ça. Le premier passe alors devant et le cycle recommence. Et surtout, il fallait compter à haute voix, marquer les dizaines avec des fiches métalliques pour ne pas perdre le compte au bout de deux centoises.
Intervenant 1
L'enfer. Si tu perds le fil, tu recommences tout.
Intervenant 2
Voilà. Le risque d'erreur humaine restait immense. Donc, pour pallier cette lenteur sans revenir aux défauts de la corde humide, le siècle des Lumières consacre l'outil roi.
Intervenant 1
La fameuse chaîne d'arpenteurs.
Intervenant 2
Exactement.
Intervenant 1
Des maillons de gros fils de fer ou de laiton mesurant chacun un pied de long, c'est bien ça ?
Intervenant 2
C'est tout à fait ça. Et l'abbé Jean-Baptiste de La Chapelle, qui a rédigé l'article correspondant dans la grande encyclopédie de Diderot et d'Alembert, il refuse même d'en détailler le fonctionnement.
Intervenant 1
Sérieusement ?
Intervenant 2
Dans l'encyclopédie.
Intervenant 1
Oui.
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