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20 mai 2020 · 25 min

Des chiffres contre les épidémies : la naissance d’une science

Cet épisode suit, de la peste au choléra, comment tables, diagrammes et cartes ont aidé les médecins à comprendre les maladies et à mieux agir.

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  1. Intervenant 1

    Bienvenue à tous ceux qui nous écoutent dans le podcast du magazine Tangente. On a souvent l'impression, quand on pense à la médecine, que vaincre les grandes pandémies de l'histoire, c'était uniquement une affaire de stéthoscopes.

  2. Intervenant 2

    Ouais, de stéthoscopes, de laboratoires, ce genre de choses.

  3. Intervenant 1

    Voilà, c'est ça. On imagine des raide-seins en blouses blanches qui courent dans les couloirs d'un hôpital avec des microscopes partout.

  4. Intervenant 2

    Exactement, la vision très classique, très héroïque de la médecine clinique.

  5. Intervenant 1

    Sauf que, bah en fait, l'arme la plus redoutable contre la peste ou le choléra, ce n'était pas un remède miracle ou une plante exotique trouvée au bout du monde.

  6. Intervenant 2

    Non, pas du tout !

  7. Intervenant 1

    C'était juste, et c'est fou, c'était un simple tableau de chiffres.

  8. Intervenant 2

    Ah, mais c'est exactement le paradoxe fascinant que nous allons décortiquer aujourd'hui. L'idée que les mathématiques, et plus particulièrement l'analyse statistique pure, a littéralement sauvé des millions de vies.

  9. Intervenant 1

    Des millions de vies, ouais.

  10. Intervenant 2

    Et ça, en guidant un peu la médecine en aveugle, bien avant qu'on ne comprenne ce qu'était un microbe ou une bactérie. C'est une véritable enquête de détective.

  11. Intervenant 1

    C'est clair. Et du coup, pour mener cette enquête spatio-temporelle, on s'appuie aujourd'hui sur un article absolument captivant. Il s'intitule « Entre la peste et le choléra, la naissance de l'épidémiologie ».

  12. Intervenant 2

    Un article vraiment génial, oui.

  13. Intervenant 1

    Et notre mission pour cette plongée au cœur des données, c'est de découvrir comment l'humanité a réussi à freiner ces catastrophes sanitaires grâce à l'analyse mathématique.

  14. Intervenant 2

    Très bien, décortiquons un peu tout ça.

  15. Intervenant 1

    Allez, on y va. Pour comprendre comment on a commencé à vaincre ces maladies cauchemardesques, il faut remonter au moment précis où on a arrêté d'y voir une simple fatalité divine.

  16. Intervenant 2

    Oui, le moment où on s'est dit qu'on allait tout bonnement commencer à les compter.

  17. Intervenant 1

    C'est ça.

  18. Intervenant 2

    Tout à fait. Et là, l'article nous transporte directement à l'été 1665. L'été

  19. Intervenant 1

    1665, à Londres.

  20. Intervenant 2

    Voilà. Et le contexte est littéralement apocalyptique. C'est une épidémie de peste bubonique qui ravage l'Angleterre. Rien que dans la ville de Londres, on recense 68 596 morts. Wow, c'est un chiffre terrifiant. Pour mesurer l'ampleur du désastre, il faut s'imaginer que cela représente entre 15 et 20% de la population totale de la capitale à cette époque. C'est un effondrement sociétal complet.

  21. Intervenant 1

    15 à 20%, donc ça veut dire une rue sur cinq vidée de ses habitants. C'est un niveau de mortalité presque impensable aujourd'hui.

  22. Intervenant 2

    Absolument impensable, oui.

  23. Intervenant 1

    Et face à cette panique totale, les institutions s'effondrent ou se figent complètement. L'université de Cambridge, par exemple, ferme totalement ses portes.

  24. Intervenant 2

    Et il renvoie tout le monde.

  25. Intervenant 1

    Voilà, il renvoie tous les étudiants se confiner en province, à la campagne, pour éviter la contagion. Et parmi ces étudiants isolés, il y a un jeune homme de 22 ans.

  26. Intervenant 2

    Un tout jeune homme.

  27. Intervenant 1

    Et pendant que le monde extérieur semble s'écrouler, tu sais ce qu'il fait ? Il se promène tranquillement dans son jardin. Il rêva sous les pommiers. Et surtout, il s'amuse à aligner des colonnes de décimales pour le pur plaisir de l'exercice mental.

  28. Intervenant 2

    C'est dingue.

  29. Intervenant 1

    Il écrira d'ailleurs plus tard, presque un peu gêné, il dit un truc du genre « j'ai honte d'avouer le nombre de décimales jusqu'où j'ai poussé ces calculs quand j'en avais le loisir ».

  30. Intervenant 2

    Il s'excusait presque d'avoir fait ça.

  31. Intervenant 1

    C'est ça, ouais. Il disait prendre trop de plaisir à ses recherches. Et ce jeune étudiant, c'est Isaac

  32. Intervenant 2

    Newton.

  33. Intervenant 1

    En plein confinement, il est ni plus ni moins en train d'inventer l'analyse mathématique et la physique moderne. Rien que ça.

  34. Intervenant 2

    Le contraste historique est super saisissant. Je veux dire, la mort rôde de maison en maison à Londres et lui, de son côté, calcule des orbites célestes et des tangentes dans la quiétude absolue d'un verger.

  35. Intervenant 1

    C'est une image magnifique pour l'histoire des sciences. Mais en lisant la source, une question évidente m'a sauté aux yeux.

  36. Intervenant 2

    Laquelle ?

  37. Intervenant 1

    La physique, c'est génial. Comprendre la gravité, c'est fondamental pour l'humanité, on est d'accord.

  38. Intervenant 2

    Bien sûr.

  39. Intervenant 1

    Mais ça ne guérit absolument pas la peste.

  40. Intervenant 2

    Oui.

  41. Intervenant 1

    Pendant que Newton s'isolait avec ses équations pures et parfaites, qui s'occupait concrètement d'essayer de comprendre l'épidémie sur le terrain ?

  42. Intervenant 2

    Eh bien, ce qui est fascinant ici, c'est que la réponse ne vient pas du tout d'un médecin de la cour ou d'un grand universitaire de Cambridge ou d'Oxford.

  43. Intervenant 1

    Non,

  44. Intervenant 2

    hein ? Non. La deuxième grande avancée de cette période, on la doit à un certain John Grant.

  45. Intervenant 1

    John Grant, d'accord.

  46. Intervenant 2

    Et ce n'était pas du tout un savant, c'était un drapier.

  47. Intervenant 1

    Un drapier ? Genre un vendeur de tissus ?

  48. Intervenant 2

    Exactement, un simple marchand de tissus londoniens, que ses contemporains décrivaient d'ailleurs comme un homme très plaisant et facétieux.

  49. Intervenant 1

    D'accord, le gars sympa du quartier.

  50. Intervenant 2

    C'est ça. Mais ce drapier, sans aucune formation scientifique formelle, eh bien il a eu une intuition mathématique fulgurante. Il a décidé d'analyser l'information brute cachée dans ce qu'on appelait à l'époque les « bulletins de mortalité ».

  51. Intervenant 1

    Attends, des bulletins qui, si je comprends bien la source, existaient déjà depuis pas mal de décennies, non ? On notait déjà les morts avant cette peste de 1665 ? Ah

  52. Intervenant 2

    oui, complètement. L'épidémie de 1665, ce n'était pas le premier fléau. Londres avait déjà été frappée en 1592, puis en 1603 avec plus de 30 000 morts.

  53. Intervenant 1

    Purée !

  54. Intervenant 2

    Et encore en 1625, en 1636… Bref, à chaque grande crise, les paroisses tenaient des registres très méticuleux de tous les enterrements.

  55. Intervenant 1

    D'accord, le curé notait tout.

  56. Intervenant 2

    Voilà. Mais le problème, c'est qu'on se contentait juste d'empiler ces registres. On les mettait dans des coffres, dans des tiroirs et on les oubliait. Personne, avant notre facitieux marchand de tissus, n'avait eu la présence d'esprit de les compiler. Les

  57. Intervenant 1

    compiler sur la durée, tu veux dire ?

  58. Intervenant 2

    Exactement, de manière longitudinale, pour en extraire de vrais modèles. En publiant ses fameuses observations sur les bulletins de mortalité, John Grant a littéralement fondé la statistique appliquée à la démographie.

  59. Intervenant 1

    Rien que ça ?

  60. Intervenant 2

    Il a créé la toute première table de mortalité de l'histoire.

  61. Intervenant 1

    Et là, il faut qu'on s'arrête un petit instant sur sa méthode. Parce que franchement, c'est fascinant. Comment un drapier du XVIIe siècle réussit-il à modéliser la durée de vie d'une population entière, alors que les données de l'époque devaient être truffées d'erreurs monumentales ? Enfin, les curés ne notaient pas l'âge précis des morts, si ?

  62. Intervenant 2

    Précisément, et c'est là qu'intervient tout son génie analytique. Les causes de décès étaient notées avec des termes très très vagues. Les registres indiquaient des trucs comme fièvre, vers ou juste dents.

  63. Intervenant 1

    Morts des dents.

  64. Intervenant 2

    Ouais, pour les poussées dentaires des nourrissons. Grant a compris qu'il devait traiter ces données non pas comme des faits absolus, mais plutôt comme des échantillons sur lesquels appliquer des déductions logiques.

  65. Intervenant 1

    D'accord. Un peu comme un data scientist aujourd'hui qui nettoie sa base de données.

  66. Intervenant 2

    C'est carrément ça. Par exemple, en associant les décès liés à l'apparition des dents ou aux maladies infantiles connues, il a pu isoler mathématiquement la mortalité des tout-petits.

  67. Intervenant 1

    Même sans avoir leur âge exact sur le papier de la paroisse.

  68. Intervenant 2

    Voilà. Et ensuite, il a croisé ses estimations avec les registres de baptême pour évaluer le nombre de naissances globales. Il ne faisait pas que bêtement compter. Il compensait les variables manquantes par pure extrapolation.

  69. Intervenant 1

    Mais c'est de la rétro-ingénierie démographique. Et les chiffres que son modèle mathématique révèle provoquent, j'imagine, un choc d'une violence inouïe.

  70. Intervenant 2

    Un choc total, oui.

  71. Intervenant 1

    Si je me souviens bien de l'article, il parvient à la conclusion suivante et, attention les oreilles, sur 100 enfants nés à Londres, 36 meurent dans les 6 premières années de leur

  72. Intervenant 2

    vie.

  73. Intervenant 1

    Et 24 autres périssent dans la décennie qui suit. Donc si on fait le total, ça signifie que 60% des nouveaux-nés n'atteignaient jamais l'âge de 16 ans. 60%.

  74. Intervenant 2

    Et c'est là que la donnée brute vient vraiment changer notre perception du monde. La statistique démontre que la peste, finalement, ce n'était qu'un pic de mortalité très visible, mais que l'horreur véritable, c'était le bruit de fond constant de la société.

  75. Intervenant 1

    La normalité était un cochoir.

  76. Intervenant 2

    Absolument. Ces 60% de décès juvéniles, c'était juste la norme quotidienne.

  77. Intervenant 1

    C'est fou.

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