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17 nov. 2021 · 19 min

Oulipo : quand les groupes mathématiques écrivent un conte

Dans cet épisode audio, suivez quatre mots permutés, puis les complots de quatre rois, pour découvrir comment l’algèbre structure un conte.

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  1. Intervenant 1

    Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Franchement, quand on évoque la théorie des groupes commutatifs, la première image qui vient en tête, c'est généralement un vieux tableau noir.

  2. Intervenant 2

    Ah bah oui, un tableau noir complètement saturé de symboles algébriques super indéchiffrables.

  3. Intervenant 1

    C'est clair. On imagine le truc classique, genre un amphi d'université ultra silencieux, avec des chercheurs penchés sur des équations super arides.

  4. Intervenant 2

    Grave. Et on ne s'imagine pas une seule seconde, mais alors pas du tout, un chien de compagnie qui zézaille joyeusement en jouvant à la balle.

  5. Intervenant 1

    Mais grave ! Un chien qui joue à la balle avec une princesse dans un conte pour enfants, c'est pas vraiment le décor habituel des maths pures.

  6. Intervenant 2

    Et pourtant, c'est exactement le genre de croisement, totalement improbable, qui se produit quand les mathématiques de haut niveau décident de s'infiltrer dans la fiction.

  7. Intervenant 1

    Parce qu'il y a cette idée reçue, très tenace, qui voudrait que la rigueur des maths et la liberté sauvage de la littérature, ce soit deux forces ennemies en fait.

  8. Intervenant 2

    Exactement. Comme si notre cerveau devait absolument choisir quoi. La logique froide des chiffres d'un côté, et l'imagination foisonnante des lettres de l'autre.

  9. Intervenant 1

    Eh bien, la mission de cette exploration audio d'aujourd'hui, c'est de faire voler cette idée reçue complètement en éclats.

  10. Intervenant 2

    J'adore le programme.

  11. Intervenant 1

    On va s'appuyer sur un super article qui s'intitule, de façon très à propos d'ailleurs, « Même en littérature ».

  12. Intervenant 2

    Et on va découvrir que l'algèbre et la poésie, elles entretiennent une relation secrète et super passionnelle.

  13. Intervenant 1

    Ah oui, on va croiser du beau monde aujourd'hui. Des rois paranoïaques qui complotent selon des lois de symétrie arithmétique, par exemple.

  14. Intervenant 2

    Athan et des rennes qui s'échangent de la compote pour obéir à des équations. C'est ça. Et bien sûr, ce fameux chien qui démontre des théorèmes d'algèbre supérieur entre deux aboiements. Normal.

  15. Intervenant 1

    Mais c'est fou. Tout ça grâce à des structures mathématiques d'une exigence vraiment implacable. C'est bluffant.

  16. Intervenant 2

    C'est un voyage fascinant. Ça nous oblige carrément à repenser la façon dont une histoire est construite par l'esprit humain en fait.

  17. Intervenant 1

    Oui, parce que dans les exemples qu'on va décortiquer, les maths ne sont pas juste un décor vague. C'est vraiment le moteur de l'histoire, genre le code source qui génère l'intrigue.

  18. Intervenant 2

    Tout à fait. Et pour comprendre comment on en arrive à écrire une histoire générée par des équations, il faut remonter un peu aux origines.

  19. Intervenant 1

    Aux années 60, c'est ça ? Avec la création de Oulipo ?

  20. Intervenant 2

    Exactement. L'ouvroir de littérature potentielle. C'est un collectif fondé par l'écrivain Raymond Queneau et le mathématicien François Le Lyonnais.

  21. Intervenant 1

    Et eux, leur truc, c'était d'aller complètement à contre-courant de l'image du poète maudit, le mec qui attend l'inspiration divine devant sa page blanche.

  22. Intervenant 2

    Ah bah ils détestaient ça. Ils étaient très influencés par le groupe Bourbaki, tu sais, ce collectif de mathématiciens français qui voulait refonder toutes les maths sur des structures formelles.

  23. Intervenant 1

    Ouais, un gros morceau d'histoire des sciences en France.

  24. Intervenant 2

    Eh bien, Queneau et Le Lyonnais, s'ils ont eu cette intuition radicale, ils se sont dit que la contrainte mathématique, au lieu d'être une prison, ça pouvait être une vraie machine à inspiration.

  25. Intervenant 1

    Genre, au lieu d'écrire librement, on s'impose d'entrée de jeu une règle algébrique ou une restriction géométrique super précise.

  26. Intervenant 2

    C'est exactement ça. Et c'est la friction avec cette règle inflexible qui va forcer le langage à créer des associations inédites.

  27. Intervenant 1

    Alors la source qu'on étudie donne un exemple hyper concret pour illustrer ça. L'article parle de l'utilisation du groupe alterné A4. Ah,

  28. Intervenant 2

    le fameux groupe A4.

  29. Intervenant 1

    Oui. Alors décortiquons ça deux secondes pour ceux qui écoutent. En théorie des groupes, le groupe alterné A4, ça représente l'ensemble des permutations paires sur un groupe de quatre éléments distincts.

  30. Intervenant 2

    Ce qui nous donne, mathématiquement parlant, très exactement 12 permutations possibles sur les 24 au total.

  31. Intervenant 1

    Voilà. Et si on applique ce concept algébrique à la littérature, on prend juste 4 mots. Dans l'article, les mots choisis, c'est l'amour, voix, tout et rose.

  32. Intervenant 2

    Des mots très simples, mais qu'on va passer à la moulinette algébrique en fait.

  33. Intervenant 1

    C'est ça. On réorganise ces 4 mots selon les 12 permutations exactes du groupe A4. Et ça donne un texte super rythmé, très cyclique.

  34. Intervenant 2

    Tu nous fais une petite démo ?

  35. Intervenant 1

    Allez, je me lance. Ça fait un truc du genre, l'amour voit tout rose. Tout l'amour voit rose, l'amour tout rose voit.

  36. Intervenant 2

    Et la boucle tourne.

  37. Intervenant 1

    Oui, sans pitié, ça continue. L'amour rose voit, rose l'amour tout voit, tout rose l'amour voit.

  38. Intervenant 2

    C'est super hypnotique, je trouve.

  39. Intervenant 1

    Grave. Et ça continue jusqu'à épuiser l'intégralité des douze permutations pour finir sur la dernière qui est « voie rose tout l'amour ». C'est comme un Rubik's Cube grammatical quoi.

  40. Intervenant 2

    J'aime beaucoup l'analogie du Rubik's Cube, c'est très juste. Parce que chaque permutation respecte la loi du groupe. L'ensemble est mathématiquement fermé.

  41. Intervenant 1

    C'est-à-dire ?

  42. Intervenant 2

    Bah, une permutation suivie d'une autre permutation du même groupe donnera toujours une nouvelle permutation qui appartient encore à ce groupe A4. La démo est magnifique d'élégance.

  43. Intervenant 1

    Bon, linguistiquement, ça crée cet effet de litanie. Ça joue sur la syntaxe, ça frôle presque le non-sens tout en restant grammaticalement correct. C'est fort.

  44. Intervenant 2

    C'est indéniable. La virtuosité technique est là.

  45. Intervenant 1

    Ouais, je reconnais que c'est un exode labo fascinant. Mais soyons honnêtes deux minutes, d'un point de vue purement littéraire, ça fatigue vite l'œil, non ?

  46. Intervenant 2

    Ah ben c'est sûr que...

  47. Intervenant 1

    Enfin, je veux dire, une fois passé le côté amusant de voir les mots danser en cercle, on tourne un peu en rond sémantiquement quoi. Personne n'a envie de lire un roman de 300 pages écrit phrase par phrase avec des permutations de groupes alternés.

  48. Intervenant 2

    Non, ça ne fait pas une vraie histoire avec des émotions et des personnages, c'est sûr.

  49. Intervenant 1

    Du coup, est-ce que cette approche de Oulipo n'était pas un peu condamnée à rester un gadget pour poète avec des calculatrices ?

  50. Intervenant 2

    C'est une critique super légitime. Et d'ailleurs, les membres de l'Oulipo s'en sont vite rendus compte eux-mêmes.

  51. Intervenant 1

    Ah ouais !

  52. Intervenant 2

    Ils ont changé de méthode.

  53. Intervenant 1

    Absolument.

  54. Intervenant 2

    Appliquer l'algèbre à la syntaxe, c'est de la poésie formelle. Mais pour faire de la vraie grande narration, il fallait que la contrainte s'enfouisse en fait.

  55. Intervenant 1

    Qu'elle s'enfouisse, genre qu'elle devienne invisible.

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