
7 mai 2024 · 18 min
√2 et nombre d’or : de la feuille A4 au mythe artistique
Cet épisode suit deux irrationnels aux destins contrastés : √2, des diagonales au format A4, puis le nombre d’or, de sa définition à son mythe artistique.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Alors, pour commencer cette exploration, j'aimerais que notre audience imagine un truc tout simple. Tracer un carré sur le sable.
Intervenant 2
Ouais, la figure géométrique de base,
Intervenant 1
quoi. Exactement. Quatre côtés parfaitement égaux et on les relie par une ligne en diagonale. Visuellement, ça semble être la figure la plus pure, la plus inoffensive de l'univers.
Intervenant 2
Complètement inoffensive, en apparence.
Intervenant 1
En apparence. Parce que, aux alentours de 530 avant notre ère, ce dessin tout bête a déclenché une crise philosophique d'une violence inouïe. La légende dit même que ça a mené à un assassinat en pleine mer.
Intervenant 2
Ah oui, le fameux scandale pythagoricien.
Intervenant 1
C'est une histoire fascinante. Parce que caché dans cette diagonale, il y a un nombre sauvage. Un nombre qu'on appelle rebelle, qui est impossible à capturer avec les mathématiques de l'époque. Un truc qui a littéralement fracassé la vision du monde des penseurs antiques.
Intervenant 2
Ce terme de nombre rebelle est vraiment parfait pour le coup. Parce que l'histoire mathématique, ce n'est pas ce long fleuve tranquille où chaque théorème s'emboîte gentiment avec le précédent. C'est clair. C'est un champ de bataille idéologique. Les certitudes s'effondrent souvent face à l'émergence de concepts qui défient le bon sens. Et l'irrationalité, c'est exactement ça.
Intervenant 1
Et c'est précisément la mission de notre exploration d'aujourd'hui pour les passionnés qui nous écoutent. On a fouillé dans nos archives, dans les articles historiques, pour vraiment déconstruire l'histoire de ces tout premiers nombres irrationnels.
Intervenant 2
Oui, on va retracer la traque de cette terrifiante racine carrée de 2.
Intervenant 1
Ouais.
Intervenant 2
Et ensuite, on se penchera sur l'autre grand prétendant, une vraie superstar historique, le fameux nombre d'or, qu'on appelle souvent Phi.
Intervenant 1
Alors, quel est le plan de vol pour aujourd'hui ?
Intervenant 2
Eh bien, ça nécessite de faire quelques bonds dans le temps en fait. On va d'abord voyager de Babylone à la Grèce antique pour comprendre la naissance de cette notion d'irrationalité.
Intervenant 1
D'accord.
Intervenant 2
Ensuite, on va quitter l'aspect chaotique de ces nombres pour révéler leur structure cachée. On va voir qu'ils ont une élégance absolue grâce aux fractions continues.
Intervenant 1
Oh, j'adore cette partie !
Intervenant 2
Et enfin, il faudra s'attaquer au mythe. On va décortiquer avec rigueur la mécanique pseudo-scientifique qui a transformé un simple rapport algébrique en une espèce de règle divine de la beauté.
Intervenant 1
Avant d'en arriver au déboulonnage du mythe, il faut vraiment qu'on saisisse l'ampleur du traumatisme initial. Comment une simple diagonale a pu créer un tel chaos ?
Intervenant 2
Ouais, il faut remettre le contexte.
Intervenant 1
Parce que quand on regarde les sources, on voit bien que l'humanité n'avait pas attendu les Grecs pour faire de la géométrie de haut niveau.
Intervenant 2
Absolument
Intervenant 1
pas. Entre 1800 et 1600 avant notre ère, les babyloniens y manipulaient déjà la diagonale du carré avec une aisance de dingue.
Intervenant 2
Tout à fait. On a retrouvé des tablettes d'argile avec des approximations ultra précises de la racine carrée de
Intervenant 1
2. Et les textes indiens aussi, non ?
Intervenant 2
Oui. Les famas Chulbasutras, au VIe siècle avant notre ère, y donnaient des méthodes de calcul vraiment redoutables.
Intervenant 1
Mais alors où est la rupture avec les Grecs ?
Intervenant 2
En fait, la différence, elle est dans l'intention. Les babyloniens et les indiens, ils étaient dans les mathématiques appliquées. Leurs approximations, c'était des outils pour l'arpentage, l'architecture.
Intervenant 1
Ils voulaient juste que le bâtiment tienne debout, quoi.
Intervenant 2
Exactement. Mais les grecs, et surtout la secte des pythagoriciens, ils s'en fichaient de construire un temple. Ils voulaient comprendre la nature même des choses, déchiffrer le code source de l'univers.
Intervenant 1
C'est là qu'on arrive à leur fameuse devise.
Intervenant 2
Oui, tout est nombre. Et pour Pythagore, c'est pas une métaphore poétique. C'est un dogme absolu.
Intervenant 1
Et par nombre, pour que ce soit clair pour notre audience, ils entendaient uniquement les nombres entiers ou alors des rapports entre entiers, donc les fractions.
Intervenant 2
C'est ça, les nombres rationnels.
Intervenant 1
J'ai une analogie visuelle pour ça. Imaginons qu'on essaye de mesurer le côté d'un carré géant et sa diagonale avec des briques de Lego. Des briques de plus en plus minuscules.
Intervenant 2
Ouais, c'est une très bonne image.
Intervenant 1
L'espoir fondamental des Grecs, c'était de trouver une brique de Lego tellement petite qu'elle rentrerait un nombre exact de fois dans le côté et un nombre exact de fois dans la diagonale.
Intervenant 2
Sans qu'un seul millimètre nous dépasse.
Intervenant 1
Voilà. Et si ça marche, on dit que ces deux longueurs sont commensurables.
Intervenant 2
Sauf que, spoiler alert, ce postulat de commensurabilité va totalement s'effondrer.
Intervenant 1
Et ça fait mal.
Intervenant 2
Très mal. D'après le philosophe Proclus, c'est Hyppas de Métaponte, un pythagoricien, qui aurait percé le secret de √2. Il a prouvé que cette fameuse brique commune n'existe tout simplement
Intervenant 1
pas. Le rapport ne peut s'écrire sous la forme d'aucune fraction, même hyper complexe. C'est une grandeur incommensurable.
Intervenant 2
Voilà, un nombre irrationnel.
Intervenant 1
Mais attendez, j'ai une question de relance là-dessus. L'algèbre moderne, avec les x, les dy et les démonstrations par l'absurbe, ça existait pas en 530 avant notre ère ?
Intervenant 2
Non, pas du
Intervenant 1
tout. Aujourd'hui, on démontre ça avec les nombres paires et impaires, comme Aristote l'a fait plus tard. Mais concrètement, comment les premiers pythagoriciens ont-ils pu prouver cette contradiction, juste avec des formes géométriques ?
Intervenant 2
Eh bien, leur méthode est d'une sophistication folle. C'est le principe de la descente infinie. Prenons un instant pour visualiser ça.
Intervenant 1
Je vous écoute.
Intervenant 2
Ils sont partis de l'hypothèse inverse, pour voir où ça coinçait. Supposons que le côté et la diagonale soient commensurables. Imaginons un grand carré où le côté vaudrait exactement 29 unités et la diagonale exactement 41 unités.
Intervenant 1
D'accord, je pose ça mentalement.
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