
20 févr. 2024 · 21 min
Descartes : tracer une fraction avec le théorème de Thalès
Dans cet épisode, suivez pas à pas la construction d’une fraction : un segment unité et quelques parallèles transforment la division en longueur.
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Intervenant 1
Que se passe-t-il quand on force deux mondes mathématiques qui s'ignorent royalement à travailler ensemble ?
Intervenant 2
Ça fait des étincelles.
Intervenant 1
Ouais, c'est le moins qu'on puisse dire. Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente et bienvenue à quiconque nous écoute pour cette nouvelle exploration. Une plongée où l'on va littéralement plier la réalité de l'espace avec un bout de papier et un crayon.
Intervenant 2
C'est exactement l'ambition de notre discussion aujourd'hui. On va s'immerger dans les brouillons, et plus profondément encore, dans le cheminement intellectuel d'un des plus grands penseurs du XVIIe siècle.
Intervenant 1
Et pas n'importe lequel.
Intervenant 2
Non, pas n'importe quel. La mission de cette exploration, c'est de déterrer une méthode fascinante qui a été curieusement un peu oubliée par l'histoire populaire. On va voir comment dessiner physiquement des fractions avec juste une règle non graduée et un compas. Le tout selon la vision de Descartes.
Intervenant 1
René Descartes. Ah, évidemment, on associe presque automatiquement ce nom à la philo classique.
Intervenant 2
Au fameux « je pense donc je suis ».
Intervenant 1
C'est ça, à une certaine idée de la rationalité, très très abstraite. Mais avant de manipuler nos fractions avec des outils géométriques, je pense qu'il faut vraiment planter le décor.
Intervenant 2
Ouais, c'est indispensable.
Intervenant 1
Parce qu'il faut comprendre le coup de tonnerre historique qui a rendu cette manipulation possible, quoi.
Intervenant 2
Totalement. Le contexte, c'est la clé pour saisir l'ampleur du truc. Remontons à, disons, l'année 1637. D'accord, on y
Intervenant 1
est.
Intervenant 2
La scène intellectuelle, elle se déroule à Leïde, aux Pays-Bas. C'est là qu'est publiée une œuvre fondatrice de la pensée moderne, « Le discours de la méthode ».
Intervenant 1
Ouais, un texte dont le but affiché, c'est d'apprendre à bien conduire sa raison pour chercher la vérité dans les sciences.
Intervenant 2
Voilà.
Intervenant 1
Sauf que, et c'est le détail qui nous intéresse profondément aujourd'hui, ce discours de la méthode, il n'est pas paru tout seul.
Intervenant 2
Ah ben non, il ne flottait pas du tout dans le vide intellectuel.
Intervenant 1
Il me semble qu'il accompagnait d'autres textes, non ?
Intervenant 2
Exactement. Ce texte supercellable, en réalité, il servait juste de préface.
Intervenant 1
C'est fou de se dire ça.
Intervenant 2
Ouais. C'est une introduction méthodologique à trois traités scientifiques majeurs qui étaient publiés avec.
Intervenant 1
Ok. Lesquels ?
Intervenant 2
Il y avait la dioptrique, sur l'optique, les météores, sur les phénomènes atmosphériques, et enfin, l'ouvrage qui va tout déclencher pour nous aujourd'hui, la géométrie.
Intervenant 1
La géométrie. Et c'est un point super important parce que c'est le seul ouvrage purement mathématique qu'il ait jamais publié de son vivant.
Intervenant 2
L'unique ouvrage, ouais. Et pourtant, il crée une onde de choc monumentale. C'est dans ces pages qu'il introduit le principe des fameuses coordonnées.
Intervenant 1
Celle qu'on appelle les coordonnées cartésiennes aujourd'hui.
Intervenant 2
C'est ça. Le truc qu'on utilise sur n'importe quel graphique. C'est véritablement l'acte de naissance de la géométrie analytique.
Intervenant 1
En fait, ils jettent un pont énorme et complètement inattendu entre la géométrie et l'algèbre.
Intervenant 2
C'est un changement de paradigme total qui bouscule tout l'héritage de l'Antiquité grecque. L'idée fondatrice, c'est de prendre des problèmes géométriques
Intervenant 1
qui se traitaient depuis Euclide en faisant des figures hyper complexes, des intersections délicates.
Intervenant 2
Voilà, et de les résoudre en les traduisant par de simples calculs de longueur. En gros, ils transforment l'espace en équations algébriques.
Intervenant 1
Pour bien visualiser ce fossé, on peut se dire que l'algèbre et la géométrie jusque-là, ça parlait deux langues complètement différentes.
Intervenant 2
Ah bah ils s'ignoraient, comme tu disais au début.
Intervenant 1
C'est ça, l'algèbre manipulait des symboles, des équations, des entités totalement abstraites. Et la géométrie, elle manipulait la matière concrète, des angles, des surfaces, des lignes.
Intervenant 2
Ouais.
Intervenant 1
Et là, boum, Descartes invente la toute première application de traduction instantanée.
Intervenant 2
C'est exactement le terme juste, une traduction instantanée. D'ailleurs, le premier livre de La Géométrie annonce son projet avec une assurance spectaculaire.
Intervenant 1
Il s'intitule
Intervenant 2
comment déjà ? Il s'intitule « Des problèmes qu'on peut construire sans y employer que des cercles et des lignes droites ».
Intervenant 1
Rien que ça ?
Intervenant 2
Et dès la première phrase, le ton est donné. Je te cite la phrase exacte.
Intervenant 1
Vas-y.
Intervenant 2
Tous les problèmes de géométrie se peuvent facilement réduire à tel
Intervenant 1
terme
Intervenant 2
qu'il n'est besoin par après que de connaître la longueur de quelques lignes droites pour les construire.
Intervenant 1
Attends, il écrivrait en tous les problèmes ?
Intervenant 2
Tous les problèmes, ouais.
Intervenant 1
Mais c'est une affirmation vertigineuse pour l'époque. Ça soulève une question évidente. Pourquoi il ressentait ce besoin viscéral de tout unifier ? Pourquoi vouloir ramener la noblesse des grandes figures géométriques à de simples calculs de lignes ?
Intervenant 2
Bah, ça découle vraiment de sa vision philosophique globale. Il cherchait une méthode universelle.
Intervenant 1
Une sorte de mécanique infaillible ?
Intervenant 2
Une mécanique de la pensée qui ne dépendrait pas de l'intuition visuelle. Parce que pour lui, les yeux, ça peut être trompeur.
Intervenant 1
C'est vrai que des fois, sur un dessin, deux lignes ont l'air parallèles et en fait pas du tout.
Intervenant 2
Exactement. En traduisant la géométrie en algèbre, il voulait automatiser la résolution. Il voulait que la vérité déroule d'une logique implacable, calculable.
Intervenant 1
Plutôt que de juste observer un dessin dans l'espace.
Intervenant 2
C'est ça. Et pour prouver que cette traduction algébrique est physiquement réalisable sur du papier, il va s'appuyer sur une mécanique redoutable. Le tracé de lignes parallèles.
Intervenant 1
D'accord, alors penchons-nous sur la mécanique du truc, parce que c'est là que ça devient fou. Comment on arrive à multiplier deux nombres, disons deux longueurs, juste en tirant des lignes ?
Intervenant 2
Ça paraît magique.
Intervenant 1
Bah oui, sur le papier, sans calculette, ça ressemble à un tour de prestidigitation.
Intervenant 2
Faisons l'expérience mentale ensemble. On va laisser de côté les équations compliquées et on se concentre sur le mouvement physique.
Intervenant 1
Ok, je te suis.
Intervenant 2
Imaginons qu'on doive multiplier deux longueurs distinctes. Le défi, c'est de construire une troisième longueur qui sera leur produit exact.
Intervenant 1
Donc, j'ai deux segments indépendants, disons des petits bâtons, que je pose sur une feuille blanche, et je veux faire apparaître le segment qui représente leur multiplication.
Intervenant 2
Tout à fait. L'astuce, c'est d'abord de tracer un angle. Imagine une paire de ciseaux qu'on ouvre légèrement.
Intervenant 1
Ok, j'ai l'image en tête, deux droites qui se croisent à un point d'origine.
Intervenant 2
Super. Sur la première lame de nos ciseaux, la ligne du bas, on va reporter notre première longueur. On
Intervenant 1
fait une petite
Intervenant 2
marque. Voilà.
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