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20 mai 2020 · 21 min

Bâtons d’Ishango : l’enquête sur une calculatrice de 20 000 ans

Dans cet épisode, suivez les indices gravés sur deux os préhistoriques, de leur découverte au Congo à l’hypothèse d’une calculatrice en bases 6 et 10.

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  1. Intervenant 1

    Un accueil extrêmement chaleureux à toutes les auditrices et tous les auditeurs pour ce nouvel épisode. Et bienvenue dans le podcast du magazine Tangente pour cette nouvelle plongée au cœur de nos sources. Alors aujourd'hui, on va parler de 20 000 ans. 20 000 ans sous un mètre de cendres volcaniques. Au cœur de l'Afrique, un petit bout d'os de seulement 10 cm qui a patiemment attendu de détruire absolument tout ce que la science moderne croyait savoir sur l'histoire de l'intelligence humaine.

  2. Intervenant 2

    Ah oui, c'est vraiment un point de départ d'une intensité dramatique inouïe. Je veux dire, l'archéologie classique nous a un peu habitués à des récits hyper lisses, de grandes fouilles super organisées, des chercheurs qui époussèdent des colonnes de marbre avec des petits pinceaux.

  3. Intervenant 1

    Ouais, le cliché Indiana Jones un peu sage quoi.

  4. Intervenant 2

    C'est ça. Et des découvertes qui viennent gentiment s'emboîter dans la frise chronologique de nos manuels scolaires. Mais alors là, l'histoire que nous allons décortiquer aujourd'hui, c'est l'antithèse absolue de cette tranquillité.

  5. Intervenant 1

    Totalement.

  6. Intervenant 2

    On a affaire à un géologue égaré dans la savane, à un cataclysme volcanique qui fige carrément la préhistoire, à une énigme cryptographique redoutable et, le clou du spectacle, à un secret jalousement gardé dans un tiroir de bureau pendant quatre décennies.

  7. Intervenant 1

    Mais c'est dingue, ça ! 40 ans ! Enfin bon, le décor est planté. L'objectif de notre exploration aujourd'hui, pour ceux qui nous écoutent, il est limpide. On va essayer de comprendre par quel miracle ce petit fragment d'os déniché par le plus grand des hasards prouve, mais alors de manière irréfutable, que les mathématiques ne sont pas juste une abstraction froide et récente.

  8. Intervenant 2

    Non, pas du

  9. Intervenant 1

    tout. C'est une aventure viscérale gravée dans la chair de l'humanité depuis l'âge de pierre. Donc, on embarque. Le voyage commence au Congo belge, dans une fenêtre de temps entre 1935 et 1938. C'est bien ça ?

  10. Intervenant 2

    Exactement. C'est vraiment la genèse des fouilles dans cette région. En fait, tu as un hydrobiologiste du nom de Hubert Damas qui arpente les rives du lac Édouard et il met au jour des objets primitifs, des témoins muets d'une présence humaine très ancienne. Mais l'analyse scientifique s'arrête un peu là pour un temps.

  11. Intervenant 1

    Ça reste dans les cartons, en gros.

  12. Intervenant 2

    Voilà. Le véritable tournant, en fait, c'est en 1950. L'Institut des sciences naturelles mandate un chercheur pour retourner sur ces terres, tout près d'un petit village de pêcheurs qui s'appelle Ishango, le long de la rivière Semliki. Et ce chercheur, c'est Jean de Henselin de Braun-Kur.

  13. Intervenant 1

    D'accord, un chimiste méticuleux, un géologue super reconnu. Mais alors, l'arithmétique pure, c'est à des années-lumières de ses préoccupations,

  14. Intervenant 2

    oui. C'est à des années-lumières de ses préoccupations, oui.

  15. Intervenant 1

    C'est ça. C'est fascinant de réaliser que la plus grande révolution de l'histoire des mathématiques va être déclenchée par un gars qui regardait la Terre pour y lire l'histoire des roches, pas pour compter des nombres quoi.

  16. Intervenant 2

    Et pourtant, son œil de géologue, c'est ce qui a tout changé. En fouillant les strates géologiques du Shango, Heinzelin tombe sur un objet d'apparence, ma foi, très modeste. C'est un osmon fossilisé, légèrement incurvé, d'une dizaine de centimètres.

  17. Intervenant 1

    D'accord.

  18. Intervenant 2

    À l'époque, la communauté scientifique ne sait même pas trop de quoi il s'agit. Est-ce que c'est le péronné d'un babouin ? L'os d'un félin primitif ? On ne sait pas trop. Mais ce n'est pas le support en lui-même qui scotche.

  19. Intervenant 1

    C'est le bout de l'os.

  20. Intervenant 2

    Exactement. C'est son extrémité. Il y a un minuscule fragment de quartz brut qui a été enchâssé dedans, avec une précision, je dirais, presque chirurgicale.

  21. Intervenant 1

    Et ce petit détail, ça change absolument tout. Parce que du coup, l'ajout du quartz, ça transforme ce qui aurait pu être un simple déchet de repas de chasse en un véritable outil manufacturé. On parle littéralement d'un stylet à graver. C'est l'équivalent d'un crayon préhistorique, en fait.

  22. Intervenant 2

    C'est complètement ça, oui.

  23. Intervenant 1

    Mais attends, en analysant les données de la source, moi, il y a un truc qui m'a sauté aux yeux, une sorte d'incohérence physique. On est dans un écosystème de type équatorial, au bord d'un lac. Oui. L'humidité, les insectes, les bactéries dans le sol, les chats rognards. Normalement, la matière organique se décompose à une vitesse folle là-bas. Comment, par quel prodige de la physique, un bout d'os peut traverser 20 millénaires sans finir en poussière ?

  24. Intervenant 2

    Eh bien, l'explication, elle se trouve dans la fureur de la croûte terrestre. En fait, la nature a joué le rôle de conservateur de musée, mais avec une brutalité implacable. Normalement, la région d'Ishango bénéficie d'un microclimat hyper stable. Sauf que, à quelques kilomètres à l'est sur le territoire de l'Ouganda actuel, il y a un champ volcanique redoutable, celui de Katuikikorongo. Et il y a des millénaires, la terre s'est tout simplement éventrée dans une éruption colossale.

  25. Intervenant 1

    Le ciel s'obscurcit, la catastrophe locale totale quoi.

  26. Intervenant 2

    Précisément. T'as une pluie torrentielle de cendres et de tuffes volcaniques qui s'est abattue sur la communauté d'Ishango. Le campement entier a été enseveli sous une chape étouffante d'un mètre d'épaisseur.

  27. Intervenant 1

    Ah ouais, un mètre.

  28. Intervenant 2

    Oui. Et si cette cendre a très certainement causé la perte de cette tribu, paradoxalement, elle a agi comme une capsule temporelle parfaite. Elle a privé le sol d'oxygène et d'eau. Ça a stoppé nette toute prolifération bactérienne. Sans ce déluge de feu, l'ossement se serait dissous en, je ne sais pas, quelques générations à peine.

  29. Intervenant 1

    C'est un syndrome de Pompéi, mais appliqué à un outil de calcul mathématique. C'est fou. Mais cette cendre providentielle, elle va aussi amener un autre gros conflit dans la communauté scientifique. La fameuse guerre de la datation. Parce que Heinzelin annonce un âge, mais il va vite se prendre un mur technologique, non ?

  30. Intervenant 2

    Ah bah c'est le choc classique entre deux paradigmes scientifiques. Heinzelin, lui, il applique la rigueur de sa discipline, donc la stratigraphie.

  31. Intervenant 1

    La géologie, voilà.

  32. Intervenant 2

    Voilà, il étudie l'empilement des sédiments au-dessus de l'objet. Et pour le début des années 50, sa conclusion est déjà très audacieuse. Il dit que le site a environ 8 000 ans avant d'autres ères.

  33. Intervenant 1

    Ce qui est déjà pas mal. Mais bon, on connaît les limites de cette méthode. Et le bond en avant qui arrive ensuite est vertigineux parce que la physique nucléaire s'en mêle.

  34. Intervenant 2

    Eh oui.

  35. Intervenant 1

    On sort la fameuse datation au carbone 14 et là, bam, le compteur explose. L‡âge passe de 8 000 ans à plus de 20 000 ans. Ce n‡est pas une petite marge d‡erreur. On rajoute l‡équivalent de toute l‡histoire de notre civilisation par-dessus l‡estimation initiale.

  36. Intervenant 2

    C‡est monumental. Mais l‡argumentation du carbone 14 est indéniable, parce qu'elle s‡appuie sur la décroissance radioactive, une loi universale immuable.

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