
10 févr. 2026 · 21 min
Femmes et maths médiévales : partout en images, rares en pratique
Dans ce podcast, suivez les images puis les écrits qui révèlent un contraste : des arts du nombre féminisés, mais peu de femmes admises à les pratiquer.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. C'est vraiment une grande joie d'accueillir notre public pour cette nouvelle exploration.
Intervenant 2
Oui, une exploration qui, je crois, va être particulièrement surprenante.
Intervenant 1
Complètement. Alors, pour poser d'emblée l'ambiance de notre dossier, imaginons un instant la scène suivante. On approche du plus grand pôle de recherche en physique quantique au monde.
Intervenant 2
D'accord, je visualise bien le genre de campus ultramoderne.
Intervenant 1
C'est ça. Et sur le logo gravé à l'entrée du campus, on distingue le visage d'une femme majestueuse. Dans le grand hall d'accueil, on a des statues gigantesques qui représentent des femmes en pleine réflexion, qui manipulent des modèles atomiques par exemple.
Intervenant 2
Jusque là, c'est une très belle image de parité scientifique.
Intervenant 1
Sauf que, au moment de pousser la porte des laboratoires de pointe, c'est le choc. Il n'y a absolument que des hommes en blouse blanche à l'intérieur.
Intervenant 2
Ah oui, le contraste total.
Intervenant 1
Et pour cause, la loi interdit formellement aux femmes d'y faire carrière.
Intervenant 2
C'est la définition même d'une dissonance cognitive majeure, ça.
Intervenant 1
Totalement.
Intervenant 2
Et c'est précisément le cœur du paradoxe historique dans lequel on s'immerge aujourd'hui. C'est-à-dire l'appropriation symbolique d'une image qui est couplée à une exclusion bien réelle.
Intervenant 1
Oui, parce qu'en parcourant les documents de notre dossier, notamment les travaux passionnants de l'historienne médiéviste Laurence Moulinier, des travaux rassemblés sous le titre « Le Moyen Âge entre représentation et réalité », on est vraiment saisis par cette contradiction.
Intervenant 2
Une contradiction qui frappe tous ceux qui étudient cette période,
Intervenant 1
oui. Il est inévitablement féminin.
Intervenant 2
C'est systématique en effet.
Intervenant 1
Ok, décortiquons tout ça, parce que pour saisir comment un tel écart a pu se creuser entre la peinture et le quotidien, il faut d'abord redéfinir ce qu'était la science à l'époque.
Intervenant 2
Absolument, le mot même n'a pas le même sens.
Intervenant 1
Exactement, on ne parle pas de thermodynamique au XIIIe siècle. Donc, comment organisait-on le savoir humain concrètement à cette époque ?
Intervenant 2
Eh bien, il faut vraiment faire table rase de notre cartographie moderne des sciences. Durant tout le Moyen Âge, l'architecture absolue de la connaissance, le socle, ce sont les arts libéraux.
Intervenant 1
Les fameux arts libéraux, oui.
Intervenant 2
C'est ça. Dès la fin de l'Antiquité, on a des penseurs comme Saint-Augustin puis Boës qui structurent ce concept. L'idée, c'était vraiment de cartographier tout ce qu'un cerveau humain peut assimiler en dehors de la révélation religieuse pure.
Intervenant 1
Donc tout le savoir profane, disons.
Intervenant 2
Exactement. Et on dénombre sept arts qui sont séparés en deux grandes familles intellectuelles très distinctes.
Intervenant 1
Une séparation entre l'étude des mots, d'un côté, et l'étude des nombres, de l'autre, si l'on veut résumer un peu grossièrement.
Intervenant 2
C'est exactement le principe. La première famille, qu'on appelle le trivium, regroupe les trois arts du langage. Donc on a la grammaire pour structurer la phrase, la rhétorique pour persuader l'auditoire et la dialectique pour argumenter.
Intervenant 1
Les outils de base pour formuler une pensée.
Intervenant 2
Voilà, c'est l'outil de la plancée. Ensuite vient la deuxième famille, qui est bien plus technique. C'est le quadrivium. Et là, on y trouve l'arithmétique, la géométrie, l'astronomie et, fait intéressant, la musique.
Intervenant 1
Alors ça, la présence de la musique aux côtés de la géométrie, ça surprend toujours beaucoup aujourd'hui.
Intervenant 2
Oui, c'est vrai, mais elle est pourtant vitale dans la pensée médiévale. En fait, on ne la conçoit absolument pas comme un simple divertissement mélodique pour se détendre.
Intervenant 1
C'est une vraie mathématique, n'est-ce pas ?
Intervenant 2
C'est tout à fait ça. La musique est étudiée comme une science des proportions sonores. C'est une mathématique de l'harmonie des sphères, une façon de comprendre l'ordre de l'univers.
Intervenant 1
C'est fascinant de voir les choses sous cet angle.
Intervenant 2
Et ce qui vient couronner cet édifice de sept disciplines, c'est la philosophie. Elle est littéralement désignée comme la mère nourricière de toutes les autres sciences. Mais le glissement vers notre fameux paradoxe s'opère lorsque la culture visuelle s'en mêle.
Intervenant 1
C'est-à-dire quand on commence à peindre tout ça.
Intervenant 2
Voilà. Ce qui est fascinant ici, c'est que dès la période carolingienne, ces concepts abstraits prennent corps. Les artistes décident de les incarner. Et ils le font sous des traits exclusivement féminins.
Intervenant 1
Et c'est ce qui rend l'étude des enluminures qu'on a analysée si perturbante. D'ailleurs, dans les documents préparatoires à notre dossier, il y a une page d'un manuscrit du XIVe siècle qui m'a complètement arrêtée.
Intervenant 2
Ah, la traduction des éléments d'Euclide, je parie ?
Intervenant 1
Exactement, les célèbres éléments. L'image centrale, elle montre une femme vêtue avec une très grande noblesse. Elle se tient bien droite et, avec un compas et une équerre, elle trace des figures géométriques super complexes sur un grand parchemin posé devant elle.
Intervenant 2
Une scène d'enseignement classique en apparence.
Intervenant 1
Oui, la scène est d'un réalisme en frappant. Tout autour d'elle, on a un groupe de moines rassemblés. Ils l'observent en silence, avec une déférence totale. On a l'impression qu'ils boivent littéralement l'enseignement qu'elles dispensent.
Intervenant 2
L'illusion est parfaite.
Intervenant 1
Mais oui. Je t'avoue que si on ne connaît pas le contexte, on jurerait voir le portrait d'une brillante professeure en plein cours magistral à l'université. Or, c'est une fiction totale. C'est juste l'allégorie de la géométrie.
Intervenant 2
Et cette confusion, elle est naturelle, parce que l'artiste a insufflé une autorité intellectuelle très réelle à cette figure allégorique. Elle n'est pas juste décorative.
Intervenant 1
Elle a vraiment l'air de diriger les opérations, ouais.
Intervenant 2
Complètement. Et cette omniprésence de la science au féminin, elle ne va pas rester enfermée dans des manuscrits de luxe que seuls quelques ducs ou prélats pouvaient feuilleter dans leur bureau.
Intervenant 1
Non, ça sort des bibliothèques privées.
Intervenant 2
C'est ça, elle va s'imprimer de manière vraiment monumentale dans l'espace public. Par exemple, si on marche vers la cathédrale de Rouen et qu'on regarde le fameux portail des libraires, on y voit la pierre sculptée reprenant exactement ces mêmes codes.
Intervenant 1
La géométrie en plein air, en quelque sorte.
Intervenant 2
Oui, la géométrie trône, puissante, son compas à la main, exposée à la vue d'absolument tous les passants. On retrouve la même chose à la chapelle Saint-Piat à Chartres.
Intervenant 1
Ce passage de l'intimité du parchemin à l'affichage public prend parfois des proportions assez folles. J'ai d'ailleurs été super interloqué par l'histoire de la bibliothèque du Puy-en-Velay.
Intervenant 2
Ah oui, la fameuse découverte sous les enduits.
Intervenant 1
C'est ça. Au milieu du XIXe siècle, sous des vieilles couches de badigeons, ils ont découvert des fresques entières cachées là.
Intervenant 2
La découverte de 1850 au Puy-en-Velay, c'est juste fantastique pour l'histoire des idées. En grattant le plâtre, on a exhumé des peintures murales immenses où quatre femmes majestueuses siègent sur des trônes.
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