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10 févr. 2026 · 19 min

Mathématiciennes : le paradoxe des noms peu connus

Dans cet épisode audio, suivez leurs traces de l’Antiquité au XXe siècle et découvrez les obstacles qui ont limité leur reconnaissance.

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  1. Intervenant 1

    Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Je suis vraiment ravi de vous accueillir pour cette nouvelle plongée au cœur des mathématiques. On va commencer par un petit test mental très simple. Si on demande à n'importe qui dans la rue de citer spontanément une femme scientifique majeure dans l'histoire, il y a un seul et unique nom qui surgit instantanément, c'est Marie Curie.

  2. Intervenant 2

    Oui, c'est le réflexe absolu, quoi.

  3. Intervenant 1

    Voilà. C'est une association d'idées tellement ancrée, ça fonctionne presque comme une équation parfaitement équilibrée dans notre mémoire collective, en fait.

  4. Intervenant 2

    C'est exactement cela. Et ce phénomène, il est vraiment fascinant d'un point de vue sociologique. On pourrait appeler ça le syndrome du grand arbre majestueux qui cache une forêt entière dont on ignore jusqu'à l'existence.

  5. Intervenant 1

    Ouais, l'arbre qui cache la forêt, c'est tout à fait ça.

  6. Intervenant 2

    Parce que le nom de Marie Curie est incontrôlable et à juste titre, évidemment, au vu de ses deux prix Nobel. Mais il a cet effet paradoxal de saturer complètement l'espace mental. Dès qu'il s'agit d'envisager la place historique des femmes dans les sciences dures, ce nom unique sert de caution et hop, ça clôture le débat.

  7. Intervenant 1

    Et le test devient d'ailleurs redoutablement difficile si on resserre un peu les paramètres. Oublions un instant la physique expérimentale ou la radioactivité. Si on se concentre uniquement sur les mathématiques pures et pour rendre l'exercice vraiment révélateur, on fixe une limite temporelle, disons avant 1925. Ah oui, laissez une autre

  8. Intervenant 2

    histoire.

  9. Intervenant 1

    Là, en général, c'est le silence total. C'est le vide absolu dans l'esprit du grand public. On a vraiment l'impression qu'avant l'ère moderne, le cerveau mathématique féminin n'existait tout simplement pas.

  10. Intervenant 2

    Et pourtant, si on s'adresse à des personnes qui sont véritablement passionnées d'histoire des sciences, celles qui ont déjà un peu creusé les archives, quelques noms illustres finissent quand même par émerger. Heureusement ! On va sans doute penser à Émilie du Châtelet, connue pour sa traduction et ses commentaires des Principia de Newton au XVIIIe siècle. On citera très certainement Sophie Germain pour ses travaux fulgurants en théorie des nombres.

  11. Intervenant 1

    Des travaux majeurs, oui.

  12. Intervenant 2

    Peut-être Hypatie pour l'antiquité alexandrine, Émy Noteur pour l'algèbre abstraite au XXe siècle, ou encore Sofia Kovalevskaya. Et très honnêtement, si ces noms viennent à l'esprit, c'est déjà la preuve d'une culture scientifique qui dépasse très largement la moyenne.

  13. Intervenant 1

    Mais le piège là-dedans, c'est que même dans l'esprit des passionnés, ces quelques figures résonnent un peu comme des anomalies statistiques.

  14. Intervenant 2

    Oui, on a l'impression que c'est des exceptions.

  15. Intervenant 1

    Exactement. On les perçoit comme des génies isolés qui auraient, genre par miracle, réussi à traverser les mailles d'un filet sociologique. Et c'est précisément le cœur de notre analyse aujourd'hui. En plongeant dans les documents historiques qu'on a rassemblés, l'objectif c'est pas de distribuer des bons points ou de faire un simple exercice de mémoire.

  16. Intervenant 2

    Non, l'enjeu est beaucoup plus profond.

  17. Intervenant 1

    Voilà. L'enjeu c'est de démontrer une illusion tenace, un vrai mirage intellectuel qui structure complètement notre perception de la science.

  18. Intervenant 2

    C'est un changement de paradigme fondamental en fait. Parce que l'absence de nom dans notre culture générale, ça crée une déduction logique qui est complètement faussée.

  19. Intervenant 1

    C'est le biais cognitif classique.

  20. Intervenant 2

    C'est ça. L'esprit humain fonctionne par association simple. On se dit, je ne connais pas de mathématicienne dans l'histoire, les manuels scolaires n'en parlent jamais, donc c'est qu'il n'y en avait pas. On confond tragiquement l'absence de mémoire institutionnelle avec l'absence de présence historique réelle. Et c'est la toute première erreur d'analyse qu'il faut absolument corriger.

  21. Intervenant 1

    Alors, pour briser cette illusion, il faut affronter la réalité brutale des archives. Mais soyons l'avocat du diable une seconde, avant d'entrer dans la masse de documents qu'on a devant nous. Est-il vraiment absurde de penser qu'il y avait très peu de femmes mathématiciennes ?

  22. Intervenant 2

    C'est une question légitime.

  23. Intervenant 1

    Oui, après tout, pendant des siècles, l'accès à l'université, aux académies et même à l'éducation de base leur était formellement interdit. N'est-ce pas simplement le reflet d'une triste réalité historique de privation d'éducation plutôt qu'un effacement actif ?

  24. Intervenant 2

    Alors, c'est une excellente question et c'est effectivement l'argument le plus couramment avancé. Et il est indémiable que les barrières à l'entrée étaient colossales. L'interdiction d'étudier était une réalité institutionnelle brutale, ça c'est sûr.

  25. Intervenant 1

    Donc le filet existait bien ?

  26. Intervenant 2

    Il existait, oui. Mais la faille dans ce raisonnement, c'est d'en déduire que l'interdiction a fonctionné à 100%. C'est présumer que face à cette barrière, aucune femme n'a trouvé le moyen d'étudier, de calculer et de produire des théorèmes majeurs.

  27. Intervenant 1

    Alors que les sources disent exactement le contraire.

  28. Intervenant 2

    Voilà. Ce que prouvent nos sources, c'est que malgré ce verrouillage institutionnel, une multitude de femmes ont exercé, elles ont correspondu avec les plus grands esprits de leur temps et ont fait avancer la discipline. L'effacement n'est pas venu du fait qu'elles n'existaient pas. L'effacement est intervenu bien après leur découverte.

  29. Intervenant 1

    Et c'est là que les archives qu'on analyse provoquent un véritable vertige cognitif. Pour bien comprendre l'ampleur de cette présence qui a défié les interdictions, il faut écouter ce que les registres historiques ont conservé. Et préparez-vous, parce que c'est une liste qui frappe par sa densité.

  30. Intervenant 2

    Ce n'est vraiment pas juste un annuaire, non ?

  31. Intervenant 1

    Pas du tout, ce sont des vies entières dédiées à l'abstraction et au calcul. Tenez, on y trouve Ali Djilia, Lubna de Cordoue, Laura Bassi, Maria Gaetana Agnesi, Laura Pisati, Elisabeth Ferrand, Nicole Rennes-Lepaute, Marie-Louise Dupieri, Marie-Jeanne Lefrançois, Marie-Charlotte de Gotha, Angélique Delise, Victorine de Chastenay, Edmé Chandon.

  32. Intervenant 2

    Et le pire, c'est qu'on n'a même pas fait la moitié là !

  33. Intervenant 1

    Mais non ! La liste continue avec Maria Teohari, Rose Bonnet, Liouba Bortniker, Madeleine Chamon, Mary Somerville, Mary Everest Bull, Hilda Phoebe Hudson, Ruth Gentry, Frances Hardcastle, Virginia Ragsdale, Emily Martin, Anna Johnson, Charlotte Angus Scott, Philippa Faucette, Gracie Solmiong et Alicia Boulstot.

  34. Intervenant 2

    Ça fait beaucoup de noms qu'on n'entend

  35. Intervenant 1

    jamais ! Et le plus déconcertant, c'est que cette avalanche de noms ne représente qu'une infime fraction des données existantes. C'est dingue.

  36. Intervenant 2

    Oui, mais entendre ces noms à la suite, c'est indispensable. On a besoin de cette confrontation matérielle avec les faits pour réaliser l'étendue de notre propre ignorance. Ce n'est pas une poignée d'exceptions qu'on vient de lister.

  37. Intervenant 1

    Non, c'est un vrai réseau.

  38. Intervenant 2

    C'est un écosystème entier. Des chercheuses, des calculatrices, des astronomes et des algébristes qui travaillaient, qui publiaient parfois sous des pseudonymes d'ailleurs, ou qui contribuaient aux travaux de leurs collègues masculins.

  39. Intervenant 1

    Ça me fait penser à une analogie technologique, tu vois. L'effacement de toutes ces femmes, on ne doit pas le voir comme quelqu'un qui brûle des livres de mathématiques sur la place publique.

  40. Intervenant 2

    Non, ce n'est pas une destruction physique.

  41. Intervenant 1

    C'est beaucoup plus subtil que ça. C'est comme un algorithme biaisé sur un moteur de recherche. Les données sont bien là, sur le serveur, elles existent. Mais l'algorithme a été codé d'une certaine manière, avec des paramètres institutionnels très précis, pour filtrer ces résultats et les reléguer à la centième page.

  42. Intervenant 2

    C'est une excellente métaphore.

  43. Intervenant 1

    Génération après génération, comme plus personne ne clique sur ces noms, l'algorithme finit par les désindexer complètement de l'histoire officielle.

  44. Intervenant 2

    Cette métaphore de l'algorithme biaisé est extrêmement pertinente pour expliquer la mécanique de l'oubli. Ce processus porte d'ailleurs un nom très spécifique dans nos sources. Il y a une expression, seulement deux mots, qui synthétise brillamment toute cette machinerie sociale. C'est la complaisante indifférence.

  45. Intervenant 1

    Complaisante indifférence.

  46. Intervenant 2

    Et il faut appérativement s'arrêter sur le génie de cette formulation, car elle explique le comment et le pourquoi de cette désindexation historique dont tu parlais.

  47. Intervenant 1

    Décortiquons ça un peu, parce que c'est vraiment le nœud du problème. L'indifférence, par définition, c'est passif. C'est le fait de ne pas s'intéresser à quelque chose. Mais y accoler le mot « complaisante », ça change absolument tout. La complaisance, c'est une forme de validation silencieuse, presque une complicité avec un système qui nous avantage, non ?

  48. Intervenant 2

    Absolument. L'indifférence complaisante, c'est un mécanisme actif de marginalisation, mais qui se cache sous les traits de la neutralité. Prenons un exemple concret pour illustrer comment ce filtre algorithmique humain fonctionnait au quotidien. Vas-y. Au 18e ou au 19e siècle, Les mathématiques de haut niveau, le temple de la rationalité, c'était considéré comme une naissance purement masculine. Lorsqu'une femme accomplissait un travail mathématique de pointe, le système institutionnel ne la condamnait pas forcément au bûcher. Il appliquait cette fameuse indifférence complaisante, c'est-à-dire qu'on requalifiait simplement son travail.

  49. Intervenant 1

    Attends, requalifiait son travail ? Voilà. C'est-à-dire qu'on changeait l'étiquette de ce qu'elle faisait pour ne pas avoir à l'admettre dans le club des grands scientifiques ?

  50. Intervenant 2

    Exactement. Si une femme démontrait un théorème complexe ou réalisait des calculs astronomiques monumentaux, les académies décidaient que c'était de l'assistance technique, tu vois, ou un travail d'exécution minutieux sous la supervision d'un grand maître masculin.

  51. Intervenant 1

    C'est tellement hypocrite.

  52. Intervenant 2

    On ne la citait pas comme coauteur, on la remerciait vaguement dans une préface pour son dévouement. En refusant de lui donner le titre de mathématicienne, en ne lui offrant aucune chaire universitaire, ses correspondances, ses brouillons et ses idées finissaient irrémédiablement par être absorbées par les hommes qui l'entouraient, ou ça finissait par se disperser à sa mort.

  53. Intervenant 1

    Donc le système effaçait le nom sans même avoir à rejeter la mathématique elle-même.

  54. Intervenant 2

    C'est ça.

  55. Intervenant 1

    C'est brillant et franchement terrifiant d'efficacité. On garde l'équation, mais on supprime l'auteur. Pour que ça soit vraiment concret pour notre auditoire, regardons de plus près l'un de ses destins. Plus tôt, on a évoqué Sophie Germain.

  56. Intervenant 2

    Oui, un exemple parfait.

  57. Intervenant 1

    On connaît le nom aujourd'hui, mais que s'est-il passé au niveau de ses recherches et de sa confrontation avec ce système institutionnel ?

  58. Intervenant 2

    Le cas de Sophie Germain, c'est vraiment un cas d'école de cette lutte pour la légitimité. Nous sommes en France, à la fin du XVIIIe siècle, en pleine période révolutionnaire. Son accès à l'école polytechnique, qui vient d'être créée, lui est strictement interdite tout simplement parce qu'elle est une femme.

  59. Intervenant 1

    Et pourtant, elle va trouver

  60. Intervenant 2

    un moyen. Oui, elle réussit à récupérer les notes de cours en cachette. Mais ce qui est fascinant, c'est la profondeur de son travail en théorie des nombres. Elle a travaillé sur ce qu'on appelle le grand théorème de Fermat, qui était le problème mathématique le plus ardu de son époque.

  61. Intervenant 1

    Rien que

  62. Intervenant 2

    ça. Et elle a créé un concept qui porte aujourd'hui son nom, les nombres premiers de Sophie Germain.

  63. Intervenant 1

    Alors, juste pour bien saisir la prouesse, un nombre premier de Sophie Germain, c'est un nombre premier, disons la lettre P, tel que si on le multiplie par 2 et qu'on ajoute 1, le résultat est aussi un nombre premier.

  64. Intervenant 2

    C'est tout à fait ça.

  65. Intervenant 1

    Par exemple, 5 est premier. 2 fois 5 plus 1, ça donne 11, qui est aussi premier. Ça a l'air simple dit comme ça, mais pour les mathématiques fondamentales et même pour la cryptographie moderne aujourd'hui, c'est une importance capitale.

  66. Intervenant 2

    Et son approche était si novatrice qu'elle correspondait avec Carl Friedrich Gauss, qui était quand même considéré comme le prince des mathématiciens.

  67. Intervenant 1

    Le boss final des maths de

  68. Intervenant 2

    l'époque. Le boss final, oui. Mais comment faire lire ces théories complexes à Gauss quand on est une jeune femme à Paris à cette époque ? Elle a dit utiliser un pseudonyme masculin. Elle se faisait passer pour un certain Monsieur Leblanc.

  69. Intervenant 1

    C'est fou de devoir en arriver

  70. Intervenant 2

    là. Et lorsque Gauss a finalement découvert sa véritable identité, des années plus tard, il a été stupéfié. Il a écrit qu'elle possédait un courage et un génie extraordinaires pour surmonter les préjugés de son temps.

  71. Intervenant 1

    Et donc, fin heureuse, l'Académie l'a accepté.

  72. Intervenant 2

    Eh bien non. Malgré l'admiration de Goss, malgré ses résultats fulgurants, l'Académie des sciences a continué à lui fermer ses portes. Elle n'a jamais pu faire carrière officiellement. C'est cela, l'algorithme du silence dont tu parlais, le génie est reconnu en privé, mais effacé du registre public.

  73. Intervenant 1

    Et le pire, c'est que ça ne s'arrête pas au XVIIIe siècle. Ce qui est bouleversant en explorant ces documents, c'est qu'on retrouve exactement la même mécanique un siècle plus tard. Et là, avec des concepts mathématiques qui ont littéralement fondé notre monde moderne. Tu

  74. Intervenant 2

    penses à Émile Notaire, j'imagine ?

  75. Intervenant 1

    Il faut absolument parler d'émineuteurs. C'est un nom qui devrait être connu autant que celui d'Albert Einstein quoi. D'ailleurs, Einstein lui-même disait d'elle qu'elle était le génie mathématique créatif le plus considérable depuis que l'éducation supérieure était ouverte aux femmes. C'est pas rien. Qu'est-ce qu'elle a découvert exactement ?

  76. Intervenant 2

    Émy Notter, dans les années 10 et 20, elle a révolutionné l'algèbre abstraite. Mais son apport le plus vertigineux concerne la physique mathématique, avec ce qu'on appelle très logiquement le théorème de Notter. Pour l'expliquer simplement, elle a démontré mathématiquement le lien intime et indissociable entre les symétries de la nature et les lois de conservation en physique.

  77. Intervenant 1

    C'est un concept, c'est époustouflant quand on s'y penche. En gros, elle a prouvé que si une expérience de physique donne le même résultat aujourd'hui et demain, donc s'il y a une symétrie dans le temps, alors ça implique mathématiquement que l'énergie est conservée.

  78. Intervenant 2

    C'est exactement ça.

  79. Intervenant 1

    Et si l'expérience donne le même résultat ici ou trois mètres plus loin, une symétrie dans l'espace, alors la quantité de mouvement est conservée. C'est la base absolue de la physique quantique et de la relativité.

  80. Intervenant 2

    Absolument. C'est l'un des théorèmes les plus profonds de l'histoire des sciences. Sans les mathématiques de noteurs, la physique moderne ne tient pas debout. Point. Et pourtant, et c'est là que l'histoire bégaye, comment a-t-elle été traitée par son institution, l'université de Göttingen en Allemagne ?

  81. Intervenant 1

    Ne me dis pas qu'ils l'ont rejetée aussi.

  82. Intervenant 2

    Malgré le soutien acharné du grand mathématicien David Hilbert, le corps académique a refusé de lui donner un poste officiel. Hilbert a même dû annoncer ses propres cours et ses éminautaires qui venaient enseigner à la place, sous son nom à lui.

  83. Intervenant 1

    Sous le nom d'Hilbert, c'est aberrant.

  84. Intervenant 2

    Elle a travaillé pendant des années sans aucun salaire, sans titre, simplement tolérée. Voilà la complaisante indifférence en pleine action. On utilise votre théorème qui change l'histoire de la physique, mais on refuse de vous payer ou d'inscrire votre nom sur la porte du bureau.

  85. Intervenant 1

    On comprend tellement mieux l'expression « divers types de métiers exercés » mentionnés dans les archives. Ces femmes exerçaient bien leur métier de mathématiciennes, mais elles le faisaient sous couverture, sous des pseudonymes ou de manière totalement bénévole en marge des institutions officielles.

  86. Intervenant 2

    Ce qui explique pourquoi il faut chercher si loin dans les registres pour reconstituer le puzzle.

  87. Intervenant 1

    Et justement, en parlant de chercher loin, les documents que nous analysons nous poussent à faire un voyage géographique et temporel qui fait littéralement exploser tous nos repères.

  88. Intervenant 2

    Oui, car on a souvent tendance à réduire l'histoire intellectuelle à l'Europe des Lumières ou à la révolution industrielle occidentale.

  89. Intervenant 1

    C'est le biais classique.

  90. Intervenant 2

    Mais les sources que nous consultons élargissent la focale de manière radicale. Pour saisir que cette capacité mathématique n'est pas une anomalie locale, il faut regarder la carte du monde et remonter l'échelle du temps.

  91. Intervenant 1

    Exactement. On quitte la France de Sophie Germain ou l'Allemagne d'Émino Héter pour plonger dans des époques et des civilisations que les manuels de mathématiques traditionnelles ont tendance à, disons, survoler très vite.

  92. Intervenant 2

    Oui, on mentionne l'Antiquité grecque, bien sûr, avec Hypatia Alexandri, qui travaillait sur la géométrie des sections coniques.

  93. Intervenant 1

    Mais on aborde aussi le monde arabo-musulman médiéval, qui a été un creuset scientifique inouï. Et là, on tombe sur des noms comme Lubna de Cordoue. Qu'est-ce qu'une femme faisait dans les mathématiques au dixième siècle en Andalousie ?

  94. Intervenant 2

    L'humna de Cordoue est une figure fascinante. Au Xe siècle, Cordoue est l'une des capitales intellectuelles du monde. Et l'humna était rattachée à la bibliothèque du palais califal. Non seulement elle traduisait et copiait des manuscrits grecs fondamentaux, mais elle était surtout réputée pour sa maîtrise des mathématiques. À

  95. Intervenant 1

    une époque où ça devenait très complexe en plus.

  96. Intervenant 2

    Très complexe. L'algèbre était en train de se structurer avec des équations avancées et le maniement poussé des fractions, elle jonglait avec des concepts qui mettront des siècles à atteindre le nord de l'Europe.

  97. Intervenant 1

    Et il y a aussi ce nom incroyable, Ali Djélia, qui travaillait au 10e siècle également, mais du côté d'Alep, en Syrie actuelle. Le texte de nos archives la désigne comme « fabricante d'astrolabes ». Souvent, on s'imagine ça comme un simple métier d'artisanat, tu vois.

  98. Intervenant 2

    Un peu comme de l'horlogerie de base.

  99. Intervenant 1

    Voilà. Mais concevoir un astrolabe, ce n'est pas de la décoration.

  100. Intervenant 2

    Ah non, c'est tout l'inverse de la simple décoration. Concevoir un astrolabe, ça demande une compréhension extrêmement sophistiquée de la géométrie sphérique et de la trigonométrie.

  101. Intervenant 1

    Il faut faire des calculs précis de projection, c'est ça ?

  102. Intervenant 2

    C'est ça. Il faut projeter la voûte céleste en trois dimensions sur un plan en deux dimensions. C'est ce qu'on appelle la projection stéréographique. C'est de la mathématique appliquée du plus haut niveau pour modéliser le mouvement des astres.

  103. Intervenant 1

    C'est le GPS de l'époque en gros ?

  104. Intervenant 2

    C'est le GPS céleste de l'époque. Et le fait qu'Ali Djilia était employé officiellement à la cour pour concevoir ces instruments, eh bien ça prouve une reconnaissance de son expertise mathématique et astronomique dans ce contexte spécifique.

  105. Intervenant 1

    C'est dingue ! En reliant tous ces points, depuis l'Antiquité alexandrine, en passant par le monde médiéval arabo-musulman, jusqu'aux académies européennes rebelles du XIXe siècle, il y a une conclusion qui s'impose avec une clarté aveuglante.

  106. Intervenant 2

    Laquelle ?

  107. Intervenant 1

    Eh bien, la répartition de l'aptitude mathématique, de la logique, de l'attrait pour l'abstraction au sein de l'humanité n'a jamais été genrée. Ce n'est pas une conquête moderne due à l'évolution de nos mœurs. La soif de résoudre des équations a toujours été universelle. Ce qui fluctue, ce qui change selon les siècles et les empires, c'est uniquement l'épaisseur du filtre sociologique. C'est très joliment dit. C'est l'intensité de cette fameuse complaisante indifférence qui décide qui a le droit d'être indexé dans la mémoire de la discipline.

  108. Intervenant 2

    Et c'est la grande leçon de cette analyse historique. Décortiquer les mécanismes qui ont effacé ces noms, ce n'est pas faire de l'histoire pour le simple plaisir de l'érudition ou de la nostalgie, c'est comprendre comment s'écrit la légitimité intellectuelle en fait.

  109. Intervenant 1

    Tout à fait.

  110. Intervenant 2

    En réintégrant les travaux de Sophie Germaine, les théorèmes déminotaires ou l'ingénierie d'Alicilia, on ne fait pas que rajouter quelques notes de bas de page ou réparer une injustice de calendrier. On restaure la réalité objective de la pensée humaine. Une histoire des mathématiques qui occulte la moitié de ses cerveaux, c'est une histoire scientifiquement fausse.

  111. Intervenant 1

    C'est vertigineux de réaliser à quel point notre perception du génie a été artificiellement sculptée par le silence des institutions. Finalement, plonger dans l'histoire de ces mathématiciennes à travers ses sources, c'est comme acquérir une nouvelle paire de lunettes pour regarder le monde.

  112. Intervenant 2

    Oui, on ne voit plus les choses de la même manière.

  113. Intervenant 1

    C'est une invitation à ne plus jamais accepter l'histoire des sciences comme un monolithe évident, mais à toujours se demander qui tenait la plume et, surtout, qui tenait la gomme.

  114. Intervenant 2

    Et c'est précisément ce qui doit nous pousser à une réflexion beaucoup plus contemporaine avant de se quitter.

  115. Intervenant 1

    Ah, je t'écoute.

  116. Intervenant 2

    Sachant qu'un système de complaisante indifférence, armé de méthodes de filtrage institutionnel redoutables, a réussi avec succès à effacer des siècles de génie mathématique de nos livres d'histoire. Sachant comment l'autorité scientifique a pu invisibiliser des équations majeures sous nos propres yeux.

  117. Intervenant 1

    Ça fait froid dans le dos de dire comme ça.

  118. Intervenant 2

    Face à l'explosion effrénée des nouvelles technologies, de l'intelligence artificielle et des sciences de demain, la vraie question est là. Quels sont les esprits brillants et novateurs que nos propres algorithmes sociologiques modernes, avec de nouveaux biais tout aussi invisibles, sont peut-être en train d'effacer en ce moment même ?

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