
10 oct. 2025 · 20 min
Roger Mansuy : 367 dates pour voir les maths partout
Dans cet épisode, suivez la création d’un almanach de 367 dates, jusqu’au 30 février, et découvrez les maths à l’œuvre dans toute la culture.
Collections de cet épisode (7)
Un contenu original Tangente, adapté en podcast avec l’aide de l’IA et validé par notre rédaction. Comment ça marche ?
Transcription
Afficher la transcriptionMasquer la transcription
Transcription automatique
Intervenant 1
Salut tout le monde et bienvenue à l'écoute du podcast du magazine Tangente pour une toute nouvelle plongée au cœur de l'actualité scientifique.
Intervenant 2
Bonjour, je suis vraiment ravie d'être là pour cette exploration.
Intervenant 1
Ouais, super content de t'avoir avec moi parce que j'ai une petite énigme pour commencer. Ah, j'écoute. Quel peut bien être le point commun entre, attention, la pire défaite de l'histoire de l'équipe de France de football survenue en 1908, le baptême de l'illustre Jean de La Fontaine, la date complètement fantôme du 30 février et enfin la fête de la Saint-Valentin ?
Intervenant 2
Oulah ! Bah, présenté comme ça, ça ressemble surtout à un espèce d'inventaire très poétique, mais totalement chaotique. C'est
Intervenant 1
vrai, ouais.
Intervenant 2
Intuitivement, je veux dire, notre cerveau a beaucoup de mal à trouver le moindre lien logique entre la poésie du XVIIe siècle, une énorme déroute sportive face au Danemark et la célébration des amoureux.
Intervenant 1
Et pourtant, la réponse à cet énigme, c'est la discipline reine de l'abstraction en fait, les mathématiques. Et oui. Et ça, c'est la prémisse d'une interview vraiment fascinante qui a été menée par Antoine Oulu Garcia pour le magazine Tangente. Il y interroge le professeur Roger Mansuy à propos de son ouvrage, un ouvrage assez hors norme, le grand almanach mathématique.
Intervenant 2
Tout à fait.
Intervenant 1
Bon, décortiquant tout ça, si on prend le temps de creuser derrière ces anecdotes, on découvre par exemple que la Saint-Valentin, ça permet d'aborder la théorie des graphes.
Intervenant 2
Et les fameux algorithmes de couplage optimal, tu sais, le problème des mariages stables.
Intervenant 1
Exactement. Ou encore, le match de football de 1908 qui s'est soldé par un score invraisemblable de 17 à 1, ça devient un vrai cas d'école pour étudier les anomalies statistiques.
Intervenant 2
La loi des grands nombres en fait.
Intervenant 1
C'est ça. Cantoufable de La Fontaine, elle regorge de structures logiques qui s'apparentent presque à la théorie des jeux. Donc l'objectif de notre exploration aujourd'hui, c'est de comprendre comment ce livre réussit à extraire les maths du tableau noir pour les révéler dans les recoins les plus inattendus de notre quotidien.
Intervenant 2
Et pour y parvenir, il a fallu une véritable réflexion éditoriale de la part de l'auteur, menée avec Christian Cunignon, qui est le directeur éditorial du Pôle Science chez Albain Michel.
Intervenant 1
D'accord.
Intervenant 2
En fait, il cherchait un format qui soit, et ce sont les mots de l'auteur, digeste. L'idée maîtresse, c'était vraiment d'éviter l'écueil classique de l'édifice théorique intimidant.
Intervenant 1
Ouais, le gros pavé de formule quoi.
Intervenant 2
Voilà. Et paradoxalement, le format de l'almanach, c'était pas du tout leur idée de départ.
Intervenant 1
En même temps, il y a de quoi être un peu sceptique face à ce choix. Enfin, je veux dire, un almanach ? Oui, je comprends. Le terme évoque instinctivement, je ne sais pas, les dictons paysans, les phases de la Lune pour planter les choux, les vieux calendriers, les postes.
Intervenant 2
C'est très rustique dans l'imaginaire collectif, c'est sûr.
Intervenant 1
Carrément. Du coup, choisir ça pour vulgariser des concepts qui vont de la cryptographie à la géométrie non euclidienne, ça semble être un grand écart, presque… presque dangereux, non ? Ne risque-t-on pas de banaliser la rigueur scientifique ?
Intervenant 2
Alors c'est une objection super légitime, mais ce qui est fascinant ici, c'est que c'est précisément ce format faussement désuet qui offre une arme redoutable, à savoir la destruction de la linéavité.
Intervenant 1
C'est-à-dire ?
Intervenant 2
Bah, en mathématiques, l'enseignement classique est par nature hyper-cumulatif.
Intervenant 1
Ouais, on empile les briques.
Intervenant 2
C'est ça, on pose des axiomes, ensuite on démontre des lèmes, puis on bâtit des théorèmes par-dessus. Donc logiquement, si on perd le fil au chapitre 2... Le
Intervenant 1
chapitre 3 devient juste du chinois, c'est incompréhensible.
Intervenant 2
Exactement. L'almanach, lui, pulvérise complètement cette contrainte. Il n'y a absolument aucune progression imposée. L'auteur explique que cette liberté totale lui a permis de sauter de l'arithmétique modulaire à la géométrie pure du jour au lendemain.
Intervenant 1
Ah, donc on peut picorer.
Intervenant 2
Ouais. Le lecteur peut totalement buter sur le concept un peu ardu du 14 mars, tourner la page et redémarrer à zéro avec une anecdote complètement différente le 15.
Intervenant 1
Ce qui annule purement et simplement cette angoisse terrible de décrocher en cours de route, c'est super malin.
Intervenant 2
Absolument.
Intervenant 1
Mais attends, en observant la structure de ce fameux calendrier, il y a une curiosité mathématique qui frappe immédiatement. Une année classique, c'est 365 jours.
Intervenant 2
Oui.
Intervenant 1
Une année bissextile, pour compenser la rotation un peu imparfaite de la Terre, on en compte 366. Tout à refait. Or, les notes de l'interview révèlent que l'ouvrage de Mansuy compte très exactement 367 dates. C'est une pirouette de l'auteur ça ? Une espèce de date fictive ajoutée pour tester si on suit ?
Intervenant 2
Et non, pas du tout. C'est un fait historique rigoureusement authentique et c'est ça qui justifie cette entrée supplémentaire.
Intervenant 1
Ah bon ?
Intervenant 2
En fait, l'équipe voulait couvrir absolument toutes les dates possibles, incluant bien sûr le 29 février. Mais leurs recherches ont exhumé l'existence d'une année trisextile, en Suède, en 1712.
Intervenant 1
Attends, trisextile ? Donc ce royaume a littéralement vécu un 30 février ?
Intervenant 2
C'est exactement ça, un vrai 30 février.
Intervenant 1
Mais comment c'est possible ? Comment la mécanique calendaire a-t-elle pu dérailler à ce point pour générer un jour qui n'existe pas ?
Intervenant 2
C'est un fascinant problème d'arithmétique appliquée en fait. À l'époque, la Suède voulait passer de l'ancien calendrier julien au nouveau calendrier grégorien.
Intervenant 1
D'accord.
Intervenant 2
Mais plutôt que de sauter 11 jours d'un coup comme l'ont fait d'autres pays pour se synchroniser, ils ont eu une idée mathématiquement super élégante mais…
Intervenant 1
Mais catastrophique en pratique.
Intervenant 2
Totalement désastreuse en pratique, l'idée c'était d'ignorer purement et simplement les années bissextiles pendant 40 ans pour rattraper leur retard de manière hyper progressive.
Intervenant 1
Ah ouais, un lissage en douceur quoi.
Intervenant 2
Voilà. Sauf que la Grande Guerre du Nord a éclaté, et avec le chaos du conflit, ils ont tout simplement oublié d'appliquer leurs propres règles mathématiques.
Intervenant 1
Non, sérieux ?
Intervenant 2
Si. Et donc ils se sont retrouvés complètement désynchronisés du reste du monde. Ils n'étaient ni sur le système julien, ni sur le système grégorien.
Intervenant 1
Le cauchemar diplomatique et commercial !
Intervenant 2
Grave. Donc pour revenir au point de guépard julien et annuler leur erreur, ils ont dû rajouter un jour exceptionnel et le 30 février 1712 était né. Ce qui montre bien que le calendrier au fond, ce n'est rien d'autre qu'un algorithme de synchronisation.
Intervenant 1
Ouais, un algorithme qui cherche à diviser un cycle astronomique continu en blocs discrets quoi. C'est exactement ça. Donc l'histoire politique suédoise devient juste un prétexte génial pour faire des mathématiques discrètes. Et chaque date du livre semble fonctionner sur ce principe. Un peu comme un cheval de Troie, non ?
Intervenant 2
On
Intervenant 1
attire le lecteur avec l'anecdote historique pour lui injecter de la science mine de rien.
Intervenant 2
Exactement. Et on peut prendre d'autres exemples disséqués dans nos sources. Le 26 avril, par exemple, met en lumière le brevet du Nimatron lors de l'exposition universelle de 1940.
Intervenant 1
Le nimatron, c'est quoi ça ?
Intervenant 2
Sous ses airs de grosse machine de foire un peu bizarre, c'est en fait l'un des tout premiers ancêtres de l'ordinateur qui a été conçu pour jouer au jeu de Nîmes.
Intervenant 1
Ah oui, le jeu avec les allumettes là où il ne faut pas prendre la dernière.
Intervenant 2
C'est ça. Et l'auteur ne se contente pas de juste raconter l'événement de l'exposition. Le jeu de Nîmes, c'est l'occasion absolument parfaite d'expliquer la logique binaire et la théorie des jeux combinatoires.
Intervenant 1
Donc on explique comment la machine gagne.
Intervenant 2
Ouais, comment la machine maintient mathématiquement le joueur humain dans une position perdante grâce à de simples additions en base 2.
Intervenant 1
C'est génial ! Et t'as d'autres dates en tête comme ça ?
Intervenant 2
Bah, le 30 mars par exemple. On y évoque Laura Pisati. C'est la première femme invitée à donner une conférence au Congrès international des mathématiciens. C'était en 1908.
Intervenant 1
D'accord.
Intervenant 2
Malheureusement, elle est tragiquement décédée juste avant l'événement. Mais cette date, c'est l'occasion idéale d'aborder son domaine de prédilection, la géométrie non-euclidienne. Ah,
Intervenant 1
la géométrie non-euclidienne. C'est celle où on étudie les surfaces sphériques ou hyperboliques, c'est ça ?
Intervenant 2
Voilà, celle où l'on découvre que des droites parallèles peuvent très bien finir par se croiser, contrairement à ce qu'on apprend à l'école.
Intervenant 1
Donc on passe d'une machine électromécanique de foire à la géométrie de l'espace courbe, pour finir sur une énorme déroute sportive au foot en 1908.
Intervenant 2
C'est fou, hein ?
Intervenant 1
C'est fou. D'ailleurs, Mansuy note que cette variété a complètement déstabilisé même ses premiers lecteurs les plus spécialisés. Des universitaires vraiment experts dans leur domaine précis y découvraient des histoires qu'ils ignoraient totalement.
Intervenant 2
Ouais, ça montre l'ampleur du champ d'études.
Intervenant 1
Mais fondamentalement, quand on met sur le même plan un algorithme binaire, un match de foot et un baptême du XVIIe siècle, est-ce qu'on ne court pas un peu le risque de diluer la définition même de ce que sont les mathématiques ?
Intervenant 2
C'est là qu'intervient une métaphore conceptuelle majeure de l'interview qui répond super bien à cette crainte. Roger Mansuy compare en fait les mathématiques à la cuisine.
Intervenant 1
À la cuisine ?
Intervenant 2
Oui. Et attention, l'idée n'est pas de dire que les mathématiques sont juste une bête recette qu'il suffit de suivre aveuglement avec ses petits ingrédients. Ok. Non, il compare la sociologie et la pratique de ces deux domaines. En gros, on a trop souvent tendance à réduire la cuisine à la très haute gastronomie étoilée tu vois.
Intervenant 1
Ouais, avec les techniques moléculaires inaccessibles, les mousses d'azote et compagnons.
Intervenant 2
C'est ça.
Intervenant 1
Je vois tout à fait l'analogie, mais attends, la cuisine, ça admet quand même une grosse part de subjectivité. Je veux dire, une pincée de sel en trop, c'est juste une question de goût. Alors qu'en mathématiques, migraire de signes, c'est faux, point barre. Donc cette analogie, est-ce qu'elle ne risque pas de suggérer que les maths sont une affaire d'opinion ?
Intervenant 2
La comparaison ne porte pas du tout sur la subjectivité du résultat, mais vraiment sur les différents niveaux d'engagement qu'on a au
Intervenant 1
quotidien.
Intervenant 2
L'auteur explique que la cuisine basse n'est pas seulement le grand chef étoilé, c'est aussi l'étudiant qui se prépare un repas hyper rapide avec les trois restes qui se battent en duel dans son frigo. Ce sont les techniques précises de grand-mère pour éplucher un légume, le partage d'un gâteau de famille dimanche, ou même l'organisation logistique hyper millimétrée des repas d'un sportif de haut niveau.
Intervenant 1
Et donc les maths, ce serait pareil ?
Intervenant 2
Exactement. Il s'avère que les mathématiques ont exactement ce même statut hybride dans notre société.
Intervenant 1
Autrement dit, si je suis, il y a la recherche fondamentale, la médaille Fields, qui correspond au restaurant trois étoiles.
Intervenant 2
Ouais, la grande gastronomie.
Intervenant 1
Et la preuve du théorème de Fermat par Andrew Wiles, c'est le menu dégustation hors de prix qu'on ne mangera qu'une fois dans sa vie.
Intervenant 2
C'est une super façon de le dire. Mais d'un autre côté, faire un simple produit en croix pour adapter une recette prévue pour 4 personnes alors que vous avez 7 invités à table.
Intervenant 1
Ou utiliser l'algèbre mental intuitif pour savoir si une réduction de 20% est plus avantageuse qu'une remise immédiate de 10 euros à la caisse du supermarché.
Intervenant 2
Mais oui, ça, c'est aussi faire des mathématiques. C'est ce qu'on pourrait appeler la cuisine de tous les jours. L'auteur montre vraiment que les maths, elles vivent hors des laboratoires universitaires fermés. Elles imprègnent notre calcul mental de survie, les paris sportifs, la logistique quotidienne.
Intervenant 1
C'est marrant parce que ça me rappelle fortement la façon dont on interagit avec la musique. Il n'y a absolument pas besoin de maîtriser le solfège sur le bout des doigts ou de comprendre le contrepoint rigoureux d'une fugue de Bach pour ressentir la subdivision temporelle d'un rythme ou juste pour taper du pied en écoutant la radio.
Intervenant 2
C'est un super parallèle. L'humain expérimente les proportions mathématiques de la musique de manière super innée.
Intervenant 1
Voilà, tout comme on pratique des mathématiques empiriques au quotidien sans s'en rendre compte. Mais alors, si les mathématiques sont cette fameuse cuisine populaire qui est pratiquée vraiment partout, une question brûlante s'impose.
Intervenant 2
Je t'écoute.
Intervenant 1
Qui est au fourneau ?
Intervenant 2
Ah ! Une question d'autant plus pertinente que l'histoire classique des sciences, celle qu'on nous apprend à l'école, elle donne souvent l'impression que la cuisine mathématique n'a été tenue que par une petite poignée d'hommes européens.
Intervenant 1
Ouais, les vieux messieurs barbus quoi.
Intervenant 2
Voilà. Sauf que l'ouvrage de Mansuy fait ici un choix éditorial massif. Sur les 367 entrées du livre, il y en a plus d'une centaine qui sont consacrées à des mathématiciennes.
Intervenant 1
Ah ouais, 100 sur 367 ! Mais face à un chiffre pareil, on pourrait se dire qu'il a fallu un peu tordre l'histoire, non ? Gratter les fonds de tiroirs des archives avec une loupe juste pour remplir un quota et réaliser un acte purement militant.
Intervenant 2
Eh bien, c'est la question très directe qui a été posée par le journaliste dans l'interview. Et la réponse de Mansuy est vraiment saisissante.
Intervenant 1
Qu'est-ce qu'il dit ?
Intervenant 2
Oui, il assume totalement la dimension militante face aux biais de genre de notre société, ça c'est un fait. Mais il ajoute immédiatement que d'un point de vue purement éditorial, ça a été une véritable aubaine.
Intervenant 1
Attends, une aubaine justeté ? Ça signifie que non seulement les sources abondaient, mais qu'en plus elles offraient un matériau narratif supérieur aux histoires classiques ?
Intervenant 2
Parfaitement ! La recherche documentaire a fait émerger un vivier de figures féminines si vastes que le vrai problème finalement, c'était pas de les trouver, c'était de décider lesquelles écarter pour que ça rentre dans le mivre.
Intervenant 1
C'est dingue ça ! Et comment on explique qu'elles soient si nombreuses mais si peu connues ?
Intervenant 2
La raison historique est passionnante. Puisque les grandes universités prestigieuses et les académies fermaient très souvent leurs portes aux femmes, ces dernières ont exercé leurs talents mathématiques dans des domaines beaucoup plus appliqués.
Intervenant 1
Dans l'industrie ou la politique.
Intervenant 2
Exactement. Et ça, ça fournit des histoires humaines d'une richesse incroyable.
Intervenant 1
Ce ne sont donc pas juste des théoriciennes isolées dans une tour d'ivoire, mais des femmes concrètement ancrées dans les bouleversements du monde. Quelle figure l'interview met-elle en avant pour illustrer ça par exemple ?
Intervenant 2
Oh, Luther cite des profils super divers. Il y a par exemple Irene Stegun. Ses travaux sur l'analyse numérique et ses immenses tables de fonctions mathématiques ont littéralement été le pilier des calculs en physique et en ingénierie, bien avant l'ère des supercalculateurs. On voyage aussi par exemple dans la Chine du XVIIIe siècle avec Wang Qianji.
Intervenant 1
Qu'est-ce qu'elle a fait ?
Intervenant 2
Elle modélisait les éclipses lunaires et la mécanique céleste directement depuis son jardin.
Intervenant 1
Depuis son jardin ?
Intervenant 2
Il y a aussi Tatiana Ehrenfest, qui est une grande pionnière en mécanique statistique. Ou encore, ça c'est une super histoire, Elisabeth Friedman.
Intervenant 1
Ah, son nom me dit quelque chose !
Intervenant 2
Son utilisation de l'analyse fréquentielle et des statistiques, ça a jeté les bases mêmes de la cryptanalyse moderne. C'est elle qui cassait les codes secrets des contrebandiers pendant la prohibition aux États-Unis.
Intervenant 1
Ah mais oui, c'est digne d'un film hollywoodien ça !
Intervenant 2
L'introduction de la virgule décimale pour la finance et le commerce ? Oui, ça a bouleversé tout le système commercial de l'époque.
Intervenant 1
Mais c'est l'exemple parfait d'une mathématique qui sort des vieux grimoires de théorie pour organiser concrètement la société civile. L'implication de toutes ces découvertes est hyper vertigineuse quand on y pense. Ouais. L'histoire des mathématiques qu'on nous enseigne dans les manuels scolaires n'est vraiment qu'une infime fraction de la réalité. L'activité mathématique mondiale repose en fait sur les épaules d'une multitude de personnes invisibilisées.
Intervenant 2
Et très souvent des femmes,
Intervenant 1
oui. Des femmes qui effectuaient tout le gros œuvre des calculs appliqués.
Intervenant 2
C'est la thèse centrale que l'ouvrage défend en creux. Il s'agit de montrer que la communauté mathématique est globale, qu'elle est parfois traversée par les mêmes dérives et les mêmes biais sexistes que la société, mais qu'elle reste profondément humaine. Mais tu vois, pour transmettre des sujets allant de l'analyse cryptographique de Friedman jusqu'à la topologie complexe, tout en gardant un public non spécialiste à bord du navire, il a fallu repenser la narration de bout en but.
Intervenant 1
Justement, comment s'opère cette traduction ? Parce que, expliquer la géométrie non euclidienne ou le fonctionnement en base 2 du fameux Nymatron le tout sans utiliser une seule formule complexe qui fait peur, ça tient vraiment de l'exploit. On pourrait penser que l'expérience d'enseignant de Mansuy suffit à expliquer cette pédagogie. Je veux dire, quand on est prof devant une classe, on apprend vite à vulgariser pour éviter que les élèves ne s'endorment sur leur bureau. Non.
Intervenant 2
Alors, l'enseignement aide, certes, c'est indéniable, mais Mansuy apporte une nuance fondamentale dans l'entretien. La mécanique de son livre ne vient pas tant de la salle de classe traditionnelle que de ses rencontres sur le terrain public.
Intervenant 1
Le terrain public.
Intervenant 2
Ouais, les exposés qu'il fait dans des médiathèques, dans des salles municipales, devant des publics de curieux de tous âges et de tous horizons.
Intervenant 1
Ah mais la dynamique est totalement inversée. Dans une salle municipale, le public n'est pas captif. Il n'y a pas d'examen à la fin, il n'y a pas de notes pour les forcer à écouter.
Intervenant 2
Exactement.
Intervenant 1
Si le prof est incompréhensible ou ennuyeux, les gens se lèvent et partent, tout simplement. Et
Intervenant 2
surtout, ce public, grand public, pose des questions qu'un étudiant en troisième année de licence de mathématiques n'oserait même plus poser de peur de paraître idiot.
Intervenant 1
Ah, les fameuses questions naïves qui tuent.
Intervenant 2
C'est ça. Mansuy évoque ce qu'il appelle des questions pièges, qui sont très candides en apparence. Par exemple, quelqu'un qui lève la main pour demander « Mais pourquoi un nombre négatif multiplié par un nombre négatif, ça donne un nombre positif ? »
Intervenant 1
Oh la vache ! C'est vrai que c'est pas une question simple à expliquer avec des mots.
Intervenant 2
Pas du tout. Ça oblige le mathématicien à redescendre tout en bas, jusqu'aux axiomes fondamentaux de l'arithmétique, pour justifier que cette règle, ce n'est pas juste une convention arbitraire décidée par un vieux monsieur dans un bureau.
Intervenant 1
C'est un vrai défi de communication.
Intervenant 2
Ouais. Et ses interactions ont agi comme un filtre impitoyable pour lui. Le public, par sa curiosité sans aucun a priori académique, a littéralement forcé l'auteur à repenser les ponts entre l'intuition de monsieur et madame Tout-le-Monde et la démonstration formelle.
Intervenant 1
En fait, le public des conférences est presque devenu un co-auteur invisible de l'almanach d'une certaine façon.
Intervenant 2
C'est une super belle façon de le voir. Et ça crée inévitablement une structure de livre très très particulière.
Intervenant 1
Ouais, mais du coup, s'il doit répondre à l'intuition du néophyte tout en parlant d'objets mathématiques réels et sérieux, comment il évite d'ennuyer l'expert, le matheux pur et dur qui parcourt le livre ?
Intervenant 2
Bah, par une mécanique totalement assumée de double lecture. Le grand défi de l'écriture, ça a été de superposer plusieurs niveaux de profondeur dans le même texte.
Intervenant 1
C'est-à-dire ?
Intervenant 2
Un lecteur simplement curieux, disons un néophyte, va lire l'entrée sur le Nimatron et y verra juste l'histoire captivante des débuts de l'informatique et des expositions universelles. Se voir, entre les lignes, les concepts super avancés de la théorie de Sprague-Grundy sur les jeux impartiaux.
Intervenant 1
Ah oui, donc chacun y trouve son compte sans que l'un ne gêne l'autre. L'expert ne s'ennuie pas et le débutant ne se sent pas écrasé.
Intervenant 2
C'est exactement ça.
Intervenant 1
C'est une architecture textuelle brillante. Et je trouve qu'en rassemblant toutes ces pièces, l'absurdité totale du calendrier suédois, la rigueur implacable des algorithmes derrière la Saint-Valentin, les calculs de balistique ou encore l'histoire dingue de figures comme Elisabeth Friedman, il y a une conclusion magnifique qui émerge de cette discussion.
Intervenant 2
Laquelle ?
Intervenant 1
Que les mathématiques ne sont pas ce bloc de marbre froid suspendu dans les universités, loin de nos préoccupations humaines. C'est tout l'inverse en fait. C'est un tissu hyper vivant, infléchi par la politique, façonné par des nécessités pratiques comme le commerce, et jalonné de 367 jours d'histoires absolument palpitantes.
Intervenant 2
C'est super bien résumé. Et d'ailleurs, pour clore ce voyage, l'interview s'achève sur un vœu exprimé par l'auteur, qui constitue un peu un formidable défi intellectuel pour nous
Intervenant 1
tous. Roger
Intervenant 2
Mansuy rêve que chacun puisse commencer à identifier la part de mathématiques qui est cachée dans sa propre vie. Ça nous pousse vraiment à observer notre environnement immédiat avec une acuité nouvelle.
Intervenant 1
C'est génial ça ! Quelle est la géométrie secrète de notre trajet matinal pour aller au boulot ? Quel algorithme d'optimisation on utilise sans le savoir pour ranger nos placards ou planifier nos dépenses de la semaine ?
Intervenant 2
C'est exactement l'idée !
Intervenant 1
Si on écrivait l'almanach de notre propre quotidien, on découvrirait sans doute qu'on est tous, d'une certaine manière, des mathématiciens qui s'ignorent. En tout cas, on repart avec la certitude que la beauté de cette discipline pulse littéralement partout autour de nous.
Intervenant 2
Absolument partout.
Intervenant 1
Eh bien, merci beaucoup pour cet éclairage fascinant et un immense merci à toutes et à tous de nous avoir suivis. À très bientôt pour une nouvelle plongée captivante dans le monde foisonnant des idées et de la science.
À écouter ensuite
Des épisodes qui partagent une playlist, une figure ou un domaine avec celui-ci.

16 oct. 2023 · 15 min

10 févr. 2026 · 19 min

11 juin 2025 · 19 min

9 avr. 2024 · 23 min

22 févr. 2023 · 24 min

10 févr. 2025 · 20 min