
19 mai 2021 · 18 min
Règle, compas, équerre : pourquoi l’école a changé d’outils
Dans cet épisode, suivez le parcours de trois instruments familiers et découvrez comment ils ont transformé les constructions et les démonstrations à l’école.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente pour une nouvelle plongée vertigineuse au cœur de nos sources folles.
Intervenant 2
Bonjour Sam, je suis vraiment ravie d'être là aujourd'hui pour décortiquer
Intervenant 1
tout ça avec toi. Ouais, et aujourd'hui on va parler d'un truc de fou. On a une source de 1877 où un colonel de l'armée française a prouvé avec un éclat incroyable qu'il pouvait balayer la suprématie géométrique de 2000 ans d'histoire. Et devine avec quoi ?
Intervenant 2
Avec un simple bout de bois un peu épais, c'est ça ?
Intervenant 1
Exactement. Pas de compas super complexe, pas de calcul d'angle savant, juste une grosse règle plate de bricoleur pour résoudre des problèmes de perpendiculaire qui rend des fous les plus grands puristes des mathématiques.
Intervenant 2
C'est génial. En fait, ça nous force à rouvrir nos vieilles trousses d'école, tu vois, à regarder la règle, le compas et l'équerre sous un jour totalement inédit.
Intervenant 1
Parce que, honnêtement, ces instruments, on a l'impression qu'ils sont intemporels, non ? Posez-là comme de simples évidences pédagogiques qu'on a tous utilisées.
Intervenant 2
Absolument. Mais l’objectif de notre exploration aujourd'hui, c'est de révéler la véritable guerre philosophique et même insoupçonnée qui se cache derrière ces objets.
Intervenant 1
Une guerre philosophique, carrément ?
Intervenant 2
Ah mais totalement. L'enseignement de la géométrie en France, ça a été le théâtre de rébellions monumentales du XVIIe au XXe siècle. Derrière chaque instrument qu'on met dans les mains d'un élève, il y a une manière radicalement différente de penser l'espace.
Intervenant 1
Du coup, le choix de l'outil, ce n'est pas juste neutre, quoi.
Intervenant 2
Pas du tout. Ça impose un cadre mental très spécifique, une méthode de raisonnement qui est en fait déguisée sous une manipulation matérielle.
Intervenant 1
Ah, c'est fascinant. Alors, faisons un saut direct en 1667. Pour comprendre comment tout ça a commencé, le point de départ de cette fameuse rébellion des outils, c'est la publication d'un livre qui va faire l'effet d'une bombe. C'est bien ça ?
Intervenant 2
Tout à fait. Ce sont les nouveaux éléments de géométrie qui ont été rédigés par Antoine Arnault pour les fameuses écoles de Port-Royal.
Intervenant 1
Port-Royal, oui, on en entend souvent parler en philo ou en littérature. J'en mate. La cible de cette fronde, c'était quoi ?
Intervenant 2
Eh bien, c'était rien de moins que les fondations posées par les éléments d'Euclide dans l'Antiquité.
Intervenant 1
Attends, Euclide ? Mais Euclide, c'est la bible absolue de la géométrie, on est d'accord ?
Intervenant 2
C'était la Bible, oui, mais le greffe principal d'Arnaud contre Euclide, ça repose sur un principe d'économie intellectuelle. Arnaud, lui, il défend ce qu'il appelle la logique naturelle.
Intervenant 1
Et ça consiste en quoi, concrètement, cette logique naturelle ?
Intervenant 2
En gros, ça exige d'aller toujours du concept le plus simple vers le concept le plus complexe. C'est du bon sens. Or, la méthode de Clyde fait exactement l'inverse sur un point fondamental de la géométrie.
Intervenant 1
Ah ouais ? Lequel ?
Intervenant 2
Par exemple, pour démontrer comment tracer une droite perpendiculaire à un segment, la proposition 11 de Clyde t'oblige à construire un triangle équilatéral en s'appuyant sur l'intersection de deux cercles.
Intervenant 1
Attends, une pause. Justifier la construction d'une simple ligne droite par un polygone à trois côtés, géométriquement parlant, c'est prendre le problème à l'envers. C'est complètement disproportionné.
Intervenant 2
Mais exactement. Arnold se dit la même chose. Il veut une ligne directe, sans aucun artifice. Donc, pour y parvenir, il décide purement et simplement d'évacuer la notion d'angle de ses premières définitions.
Intervenant 1
Carrément. Et il remplace ça par quoi, du coup ?
Intervenant 2
Par une métrique beaucoup plus physique, en fait. L'équidistance pure.
Intervenant 1
L'équidistance, ok. Donc dans ce nouveau système, une perpendiculaire, c'est plus un angle de 90 degrés.
Intervenant 2
Non, plus du tout. C'est défini comme la droite qui passe par le milieu d'un segment et dont tous les points sont situés à égale distance des extrémités de ce segment.
Intervenant 1
Ah, c'est super élégant. Et l'outil souverain pour faire ça sur du popier, j'imagine que c'est notre bon vieux compas.
Intervenant 2
Voilà, le compas. Mais attention, Arnold ne le voit pas comme un vulgaire outil pour faire de jolis dessins ronds. Il le redéfinit vraiment comme une machine, un appareil mécanique conçu pour décrire des grandeurs.
Intervenant 1
Le compas devient un distributeur d'équidistance en gros.
Intervenant 2
C'est une super métaphore, oui. Prenons un exemple si tu veux. Si tu veux tracer une perpendiculaire depuis un point externe, disons K, qui flotte au-dessus de ta droite, tu oublies les triangles d'Euclide.
Intervenant 1
Ok. On prend notre fameuse machine, notre compas.
Intervenant 2
Voilà. Tu fais un premier arc de cercle centré sur K, qui vient couper ta ligne droite en deux points distants, qu'on peut appeler M et N.
Intervenant 1
D'accord. Donc là, on a nos deux extrémités qui sont parfaitement équidistantes de K.
Intervenant 2
Exactement. L’étape suivante, c'est super fluide. Depuis ces nouveaux points M et N, tu gardes bien le même écartement de ton compas et tu traces deux nouveaux arcs de cercles de l'autre côté de la ligne.
Intervenant 1
Et ces deux arcs finissent par se croiser, forcément.
Intervenant 2
Oui. Et la ligne qui relie ton point de départ K à cette nouvelle intersection, en bas, eh bien elle est formellement perpendiculaire à la droite d'origine.
Intervenant 1
Mais c'est physiquement hyper intuitif. L'action de tracé justifie la théorie abstraite par elle-même.
Intervenant 2
C'est ça la magie d'Arnold. Et il pousse d'ailleurs cette logique de l'équidistance mécanique jusqu'aux droites parallèles. Pas question de s'encombrer avec des démonstrations sur les angles alterne-interne. Ah oui,
Intervenant 1
ces fameux angles qu'on apprenait au collège.
Intervenant 2
Voilà, lui il s'en passe. Si on regarde sa fameuse proposition 57, il arrive à tracer une parallèle avec une économie de moyens fascinante. Seulement trois coups de compas.
Intervenant 1
Trois coups de compas ? Comment il fait ça ?
Intervenant 2
Eh bien, il exploite intelligemment les cordes et les arcs de cercle.
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