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23 août 2023 · 19 min

La ruse de Didon : de la peau de bœuf au cercle

De Carthage au calcul des variations, cet épisode suit comment une peau découpée en lanières mène au problème de l’aire maximale.

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  1. Intervenant 1

    Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Salut tout le monde ! Alors, pensons une seconde à une situation complètement absurde. Disons qu'on donne à quelqu'un une simple peau de vache. Vraiment, tout ce qu'il y a de plus banal. Et on lui lance un défi un peu fou. On lui offre toutes les terres qu'il arrivera à enclorer juste avec cette unique peau.

  2. Intervenant 2

    Ça paraît mal barré, on va pas se mentir.

  3. Intervenant 1

    C'est clair. Mais comment faire pour repartir avec un empire, ou du moins une cité entière ? Eh bien figure-toi que c'est le point de départ de notre plongée d'aujourd'hui.

  4. Intervenant 2

    Ouais, une ruse antique carrément, qui nous mène tout droit à l'un des problèmes les plus captivants des mathématiques, le fameux théorel isopérimétrique.

  5. Intervenant 1

    Le mot fait peur. Mais en termes simples, il s'agit juste de trouver quelle figure géométrique offre la plus grande surface possible, mais pour un périmètre donné.

  6. Intervenant 2

    Et cette simple question, d'apparence inoffensive en fait, elle cache un abîme de complexité. L'analyse de nos sources nous fait voyager de la fondation mythique de la cité de Carthage jusqu'aux espaces à dimensions infinies de la topologie moderne.

  7. Intervenant 1

    Rien que ça.

  8. Intervenant 2

    Oui, on y croise des intuitions brillantes de l'Antiquité, des failles logiques spectaculaires au XIXe siècle et même des révolutions analytiques majeures. C'est une enquête vertigineuse.

  9. Intervenant 1

    Et ça nous montre comment une énigme très pragmatique a carrément forcé les mathématiciens à inventer des concepts entièrement nouveaux, juste pour ne pas rester bloqués dans des paradoxes insaisissables. Bon, décortiquons tout ça.

  10. Intervenant 2

    Allons-y.

  11. Intervenant 1

    Pour comprendre l'origine de ce vertige, il faut remonter très très loin en arrière. On va se plonger dans le livre premier de l'Enneïde de Virgile.

  12. Intervenant 2

    À les classiques.

  13. Intervenant 1

    Princesse phénicienne Elissa, qui est beaucoup plus connue sous le nom de Didon, elle fût la ville de Tyre au Liban pour échapper à un frère tyrannique. Et après un long périple, elle débarque sur les côtes d'Afrique du Nord, dans l'actuelle Tunisie.

  14. Intervenant 2

    Sauf que face à elle, le roi local, Yarbas, n'est pas particulièrement ravi de voir arriver ses réfugiés. C'est le moins qu'on puisse dire. Il cherche à s'en débarrasser à bon compte. Et donc le roi accepte de lui céder uniquement l'espace qu'une peau de bœuf peut contenir.

  15. Intervenant 1

    L'arnaque !

  16. Intervenant 2

    Voilà. En latin, les textes utilisent le verbe « ténérer ». Le roi imagine bêtement qu'une peau de bœuf étalée au sol représente à peine la taille d'un grand tapis. Du coup, la transédaction lui semble super avantageuse. C'est ça. Mais les commentaires d'un grammarien du IVe siècle, un certain Servius, mettent en lumière toute la finesse de la princesse. Didon, elle joue sur le double sens des

  17. Intervenant 1

    mots. Elle glisse vers une autre notion que Virgile décrit avec le verbe « circumdare », « entourer ».

  18. Intervenant 2

    Ah ouais, la nuance qui change tout. Au lieu d'utiliser la peau comme une couverture, elle la transforme en frontière.

  19. Intervenant 1

    En fait, elle découpe minutieusement cette peau en lanières extrêmement fines.

  20. Intervenant 2

    Et elle les coupe bout à bout ?

  21. Intervenant 1

    C'est ça. Pour fabriquer une espèce de corde géante. Et là, le défi géométrique est lancé. Avec une longueur de corde désormais fixe, immuable, quelle forme dessiner sur le sol pour emprisonner le maximum d'hectares à l'intérieur ?

  22. Intervenant 2

    C'est comme si on donnait une simple pelote de laine pour délimiter le plus grand jardin possible.

  23. Intervenant 1

    Exactement.

  24. Intervenant 2

    Et ce qui est fascinant ici, c'est ce que les fouilles archéologiques de l'ancienne forteresse de Carthage ont révélé. L'intuition fulgurante de Didon face à ce problème. La cité originelle ne formait pas un cercle, mais un immense demi-cercle.

  25. Intervenant 1

    Directement à adosser à la mer, non ?

  26. Intervenant 2

    Ouais, adosser à la mer. La côte rectiligne sert de frontière naturelle. Et surtout, elle est gratuite. En s'appuyant sur cette ligne droite infinie, il n'y a plus besoin de gaspiller de la corde pour fermer un des côtés.

  27. Intervenant 1

    C'est super malin. Donc toute la longueur de la corde est déployée en arc de cercle.

  28. Intervenant 2

    Voilà. Ce qui s'avère être la figure géométrique absolue pour maximiser la surface dans cette configuration bien précise.

  29. Intervenant 1

    L'intuition de la princesse est parfaite, mais en mathématiques, pressentir une vérité et la prouver rigoureusement, c'est deux univers complètement différents.

  30. Intervenant 2

    C'est le drame des maths, oui.

  31. Intervenant 1

    Comment les savants de l'Antiquité ont pu démontrer ça ? Que le demi-cercle ou le cercle battaient toutes les autres formes, et ça sans posséder nos équations modernes ?

  32. Intervenant 2

    Eh bien, les premières preuves formelles qui nous sont parvenues viennent d'un mathématicien nommé Zénodore. On situe ça entre le IIIe siècle avant notre ère et le Ier siècle.

  33. Intervenant 1

    On n'a plus ces écrits originaux, je crois.

  34. Intervenant 2

    Non, ils sont perdus. Mais des savants plus tardifs, comme Théon d'Alexandrie, ont préservé ces démonstrations. En fait, Zenodor a procédé par élimination méthodique, avec deux règles implacables. Premièrement, pour un même périmètre, un polygone régulier enferme toujours plus d'espace qu'un polygone irrégulier.

  35. Intervenant 1

    Ok, donc si on prend, je ne sais pas, une ficelle de 10 mètres, un carré parfait offrira toujours plus de surface au sol qu'un rectangle complètement écrasé en longueur ?

  36. Intervenant 2

    C'est exactement ça. Le rectangle très fin, il finit par ressembler à un couloir étroit, sans vrai volume à l'intérieur.

  37. Intervenant 1

    D'accord. Et la deuxième règle ?

  38. Intervenant 2

    Elle pousse la logique plus loin. En comparant des polygones réguliers de même périmètre, celui qui a le plus de côtés gagne systématiquement.

  39. Intervenant 1

    Donc l'hexagone enferme une aire plus grande que le carré.

  40. Intervenant 2

    Ouais. Et l'octogone bat l'hexagone, et ainsi de suite. En ajoutant des côtés, la forme gagne en rondeur. Elle optimise son espace intérieur. Mais ça, ça introduit aussi une notion indispensable. Une notion héritée des travaux de Héron d'Alexandrie sur la réflexion de la lumière. La forme doit obligatoirement être convexe.

  41. Intervenant 1

    Convexe, c'est-à-dire sans creux. Pour faire

  42. Intervenant 2

    simple.

  43. Intervenant 1

    Si on imagine notre domaine entouré par la corde et que ce domaine possède un enfoncement vers l'intérieur, un peu comme une balle de tennis dégonflée, on perd de la place. L'astuce visuelle, en fait, elle est imparable. Il suffit d'attraper ce creux et de le repousser vers l'extérieur.

  44. Intervenant 2

    Comme si on le reflétait dans un miroir.

  45. Intervenant 1

    Voilà, la longueur de la corde reste strictement identique, on n'a rien rajouté, mais on vient d'ajouter toute la surface du creux à l'intérieur de notre domaine.

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