
2 déc. 2025 · 13 min
Japon Meiji : quand traduire les maths ne suffit plus
Cet épisode suit le passage du wasan au yōsan, des traductions confuses au projet de Kikuchi pour accorder langue, raisonnement et enseignement.
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Intervenant 1
Pour jouer aux échecs, il faut évidemment en connaître les règles, mais il faut imaginer un instant devoir y jouer en n'ayant connu que le jeu de Go toute sa vie. Et le pire, c'est de se retrouver forcé d'inventer le vocabulaire des pièces en pleine partie, sous le regard de tout le monde.
Intervenant 2
C'est clair que c'est le meilleur moyen de faire un blocage complet.
Intervenant 1
À ça, c'est sûr. En tout cas, bienvenue à toutes et à tous dans le podcast du magazine Tangente pour une nouvelle plongée au cœur de l'histoire scientifique. Je suis vraiment ravi d'animer cette exploration aujourd'hui parce que notre voyage dans le temps nous emmène au Japon, à une date super charnière, 1868.
Intervenant 2
Oui, c'est le tout début de l'ère Meiji. Et franchement, le contexte est juste vertigineux.
Intervenant 1
Bah oui, parce qu'après plus de deux siècles d'un isolement politique et culturel extrêmement strict, le pays s'ouvre d'un coup au reste du monde. Et cette ouverture, c'est pas juste signer deux ou trois traités diplomatiques. C'est un véritable séisme.
Intervenant 2
Totalement. En fait, pour conserver son indépendance et s'imposer, le Japon doit se lancer dans une modernisation fulgurante. Et c'est là que ça devient fascinant.
Intervenant 1
Exactement. Le but de notre exploration du jour, c'est de décortiquer un défi colossal de cette période, un défi qu'on ne soupçonne pas du tout, Comment on fait pour importer une science occidentale, en l'occurrence les mathématiques, quand la langue et la culture d'accueil n'ont littéralement pas les mots, ni la structure mentale, ni même la typographie pour la comprendre ?
Intervenant 2
C'est un casse-tête incroyable. On va vraiment parler du passage très, très chaotique des mathématiques traditionnelles japonaises, qu'on appelle le wasan, aux mathématiques occidentales, le yosan. Et ce qui est fascinant ici, c'est que cette métamorphose, elle se situe à la croisée parfaite de l'histoire des maths, de l'enseignement et de la linguistique.
Intervenant 1
Ouais, ça touche à tout en même temps.
Intervenant 2
Exactement. Ton analogie avec le jeu de Go et les échecs, c'est exactement ça. Il ne s'agissait pas juste pour les savants japonais de l'époque d'ajouter quelques théorèmes à leur répertoire. On leur demandait d'adopter une architecture de pensée radicalement différente, construite sur des fondations qui leur étaient complètement étrangères.
Intervenant 1
Et ça a forcément créé un mur conceptuel. Parce que pour bien comprendre le choc, il faut regarder ce qui existait avant. Les maths occidentales, elles paraissaient extraterrestres aux érudits japonais. Japon Meiji et Tangente, édite par les Éditions POLE. Japon Meiji et Tangente, édite par les
Intervenant 2
Ben c'est ce qu'on pourrait croire oui, mais la réalité elle est toute autre. Les médecins japonais par exemple adoraient l'anatomie occidentale, les astronomes regardaient les traités européens pour le calendrier, mais les mathématiciens, eux, c'était l'indifférence quasi totale.
Intervenant 1
Sérieux ?
Intervenant 2
Ils s'en fichaient complètement.
Intervenant 1
Ah mais vraiment quoi ! Ils piochaient juste deux ou trois trucs utiles, genre les tables logarithmiques, parce que ça accélérait les calculs, mais la géométrie d'Euclide avec ses démonstrations théoriques et tout, ça ne les intéressait pas du tout.
Intervenant 2
Parce qu'ils avaient l'oisan, en fait. Voilà. Et c'était pas du tout primitif. Le oisan, c'était une discipline hyper sophistiquée. Pour te donner une idée, ils pouvaient calculer avec une précision dingue le volume d'une sphère transpercée par un cylindre incliné.
Intervenant 1
Ah ouais, quand même, c'est du costaud.
Intervenant 2
Oui, mais c'était tourné vers la prouesse du calcul, l'esthétique du problème résolu. Ils affichaient même ça sur des tablettes de bois dans les temples.
Intervenant 1
D'accord, je vois bien le tableau. Ce qui nous amène du coup au grand affrontement. Quand les premiers manuels de géométrie occidentale débarquent, c'est l'incompréhension totale. J'ai vu dans nos sources l'anecdote de Tanaka Naonori, qui publie un manuel en 1882. Ah oui, lui, sa réaction est
Intervenant 2
masique. C'est
Intervenant 1
ça. Le gars est littéralement outré. Il découvre que les occidentaux passent des pages entières à démontrer des trucs évidents. Il dit « Pourquoi prouver que la ligne droite est le raccourci entre deux points, ou qu'on peut prolonger une ligne ? » Il trouvait ça ridicule. Bah oui, il s'indigne en disant que tout ce verbiage ça n'aide absolument rien à mesurer la hauteur d'une montagne.
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