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10 févr. 2026 · 24 min

Savantes des Lumières : reconnues, mais tenues à l’écart

Ce podcast suit leurs parcours : travaux rémunérés, réseaux savants et académies, jusqu’au recul qui suit la Révolution.

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  1. Intervenant 1

    Bienvenue à toutes et à tous. Quel plaisir immense de retrouver l'audience pour cette nouvelle plongée, le podcast du magazine Tangente. On est vraiment ravis d'être avec vous, pardon, avec l'audience aujourd'hui pour un sujet absolument fascinant.

  2. Intervenant 2

    Salut tout le monde.

  3. Intervenant 1

    Oui, très content d'être là pour décortiquer tout ça.

  4. Intervenant 2

    Alors, pour démarrer, j'ai une petite anecdote. Imaginez ça. En 1775, un mathématicien publie un traité scientifique, tout ce qu'il y a de plus sérieux. Mais sur la couverture, ce n'est pas son nom qui apparaît.

  5. Intervenant 1

    Non, ça aurait été trop simple.

  6. Intervenant 2

    Exactement. C'est le nom de Madame de la Maladière. Et le truc fou, c'est que cette femme n'était autre que sa propre cuisinière.

  7. Intervenant 1

    C'est quand même hallucinant comme histoire, mais totalement. Et du coup, aujourd'hui, on s'attaque à une illusion historique massive. On va vraiment pulvériser un mythe très tenace, qui est celui de la savante isolée du siècle des Lumières.

  8. Intervenant 2

    Tu sais, cette fameuse exception invisible qui bricolait la science dans son coin, quoi.

  9. Intervenant 1

    C'est ça. Et donc, en nous appuyant sur les recherches vraiment captivantes de l'historienne Isabelle Lemono-Waxin, notre mission aujourd'hui, c'est de redonner aux femmes de sciences du XVIIIe siècle leur véritable place.

  10. Intervenant 2

    Et c'est une place centrale

  11. Intervenant 1

    en fait. Complètement. Et l'audience va vite le comprendre, la communauté scientifique de l'époque savait pertinemment ce qu'elle devait à ces femmes. Il y avait de l'argent en jeu, des stratégies d'édition et un usage des pseudonymes qui réserve des surprises ahurissantes.

  12. Intervenant 2

    Ce qui est fascinant ici, c'est vraiment à quel point notre perception moderne nous trompe. Je veux dire, pour vraiment saisir la dynamique de cette époque, il faut faire table rase de nos idées reçues contemporaines.

  13. Intervenant 1

    Oui, on oublie nos préjugés.

  14. Intervenant 2

    Voilà. Si on se contente de regarder les noms imprimés sur les couvertures des livres, on passe complètement à côté de la réalité.

  15. Intervenant 1

    Parce qu'elles n'y sont pas, sur ces couvertures.

  16. Intervenant 2

    Exactement. Pour trouver ces femmes, il faut aller fouiller là où l'histoire s'écrit concrètement. Dans les correspondances privées, dans les registres financiers un peu obscurs, et dans ce qu'on pourrait appeler leur réseau de sociabilité.

  17. Intervenant 1

    C'est vraiment là que le moteur de la science des Lumières se dévoile, quoi.

  18. Intervenant 2

    C'est clair. C'est l'envers du décor. Le parcours initial.

  19. Intervenant 1

    Parce que la science de l'époque, ça ressemble quand même à une forteresse masculine impénétrable. Du coup, comment est-ce que ces femmes parviennent à en franchir les portes ?

  20. Intervenant 2

    Les recherches d'Isabelle Lemonnon-Axine mettent en lumière deux trajectoires d'entrée qui sont très distinctes. D'accord. Le premier profil, c'est celui qui nous vient le plus naturellement à l'esprit, je pense. Ce sont des femmes issues de la noblesse ou alors de la riche bourgeoisie parisienne ou provinciale.

  21. Intervenant 1

    Les fameux salons intellectuels, tout ça.

  22. Intervenant 2

    C'est ça. Dans certaines de ces familles éclairées, on décidait d'offrir aux filles une éducation super rigoureuse, très proche de celle des garçons en fait. Ce

  23. Intervenant 1

    qui était rare, mais qui existait.

  24. Intervenant 2

    Tout à fait. Et dans cette même sphère privilégiée, on trouve aussi des épouses ou des veuves qui, une fois qu'elles avaient accompli leur devoir de maternité, bénéficiaient de l'assentiment de leur mari pour dédier leur temps à l'étude des mathématiques ou de la physique.

  25. Intervenant 1

    Donc ça, c'est le parcours qu'on pourrait qualifier de voie aristocratique, quoi. L'élite.

  26. Intervenant 2

    Voilà la voie classique qu'on imagine souvent.

  27. Intervenant 1

    Mais nos sources montrent que c'est le deuxième profil qui bouleverse complètement notre compréhension. Là, on ne parle plus du tout de duchesses dans des salons dorés.

  28. Intervenant 2

    Ah non, là, on change de monde.

  29. Intervenant 1

    On parle de servantes, de maîtresses, de filles de savants, des femmes issues du peuple qui se retrouvent littéralement dans les cuisines de la science. Comment est-ce qu'elles atterrissent là ?

  30. Intervenant 2

    C'est une dynamique qui est cruciale pour comprendre l'époque. En fait, la pratique scientifique au XVIIIe siècle, et particulièrement en astronomie, elle se fait souvent au domicile même des savants.

  31. Intervenant 1

    Ah, donc le laboratoire, c'est la maison.

  32. Intervenant 2

    Exactement. Et l'astronomie de l'époque, il faut bien s'imaginer que ce n'est pas seulement observer les étoiles au télescope. Ça exige une quantité colossale de calculs mathématiques.

  33. Intervenant 1

    J'imagine, pour prévoir les orbites et tout ça.

  34. Intervenant 2

    Oui, des additions, des multiplications interminables pour établir ce qu'on appelle des éphémérides.

  35. Intervenant 1

    Des éphémésides ?

  36. Intervenant 2

    Ce sont des tables qui prévoient la position exacte des astres jour après jour. Et sans ordinateur, ces calculs prenaient des milliers d'heures. C'était un travail de titan.

  37. Intervenant 1

    D'accord, donc ils avaient besoin de bras, enfin de cerveau.

  38. Intervenant 2

    Voilà, les savants ont donc commencé à utiliser les femmes de leur entourage immédiat, et ça a inclus leurs domestiques, comme une main d'œuvre corvéable à Merci. C'est fou. Ils leur apprenaient les algorithmes de calcul, et ces femmes devenaient de véritables calculatrices humaines.

  39. Intervenant 1

    Tu sais, ce que tu décris là, c'est vraiment l'équivalent historique de ce qu'on appellerait des stagiaires non rémunérés ou des ghostwriters aujourd'hui.

  40. Intervenant 2

    C'est exactement ça, les petites mains de l'ombre.

  41. Intervenant 1

    Et ce qui me frappe en lisant tout ça, c'est le cynisme absolu du système. En fait, ces hommes, qui sont censés être les grands esprits de leur temps, confient des données d'une complexité mathématique folle à ces femmes pour une raison très froide.

  42. Intervenant 2

    Ah bah la raison, elle est purement utilitariste.

  43. Intervenant 1

    Ils savent qu'elles feront le travail avec une précision redoutable, ce qui va asseoir la renommée du savant, bien sûr. Mais surtout, vu leur statut social et leur genre, elles ne représentent absolument aucun danger.

  44. Intervenant 2

    Aucun risque de concurrence.

  45. Intervenant 1

    Voilà. Elles ne viendront jamais réclamer une chaire à l'Académie des sciences ou leur voler leur place.

  46. Intervenant 2

    C'est vraiment le fondement de cette exploitation. Le savant accorde une confiance technique aveugle à ses femmes. Et on parle de calculs dont dépendent sa réputation et parfois même la sécurité des navires en mer pour la navigation.

  47. Intervenant 1

    C'est dire le niveau de compétence exigé.

  48. Intervenant 2

    C'est ça. Mais sur le plan académique, il n'éprouve aucune crainte. La hiérarchie est totalement préservée. Bon,

  49. Intervenant 1

    d'accord. Mais si elles abattent ce travail titanesque, ça m'amène à une question inévitable. Est-ce qu'elles étaient payées ?

  50. Intervenant 2

    Ah, la grande question de l'argent.

  51. Intervenant 1

    Parce qu'on nous a tellement vendu cette image de la femme des Lumières qui est douce, effacée, qui ferait des mathématiques uniquement par amour de la connaissance, tu vois. Par une sorte de pureté intellectuelle désintéressée.

  52. Intervenant 2

    Faut absolument détruire ce stéréotype. Vraiment. L'image de la savante dévouée, motivée par la seule beauté de la science, c'est une construction romantique qui a été imposée bien après.

  53. Intervenant 1

    D'accord. Donc c'est faux ?

  54. Intervenant 2

    Totalement faux. La réalité est beaucoup plus prosaïque et moderne. Beaucoup de ces femmes travaillaient pour gagner leur vie et monter de véritables entreprises, des petits business de calcul ou traduction.

  55. Intervenant 1

    Ah ouais, des business carrément.

  56. Intervenant 2

    Oui. Et elles étaient parfaitement intégrées à la communauté savante sur le plan social. On les voyait dans les rencontres, elles entretenaient des correspondances avec les grands chercheurs, et certains astronomes les utilisaient même pour former leurs propres successeurs masculins.

  57. Intervenant 1

    Attends, elles formaient les hommes qui allaient ensuite prendre la lumière ?

  58. Intervenant 2

    Exactement. Cependant, et la nuance est de taille, si l'intégration sociale était forte, l'intégration institutionnelle, elle, était quasiment inexistante.

  59. Intervenant 1

    Donc, en résumé, elles sont dans les couloirs, elles forment la relève, mais elles ne sont jamais sur les registres de paix officiels des académies.

  60. Intervenant 2

    Dans la très grande majorité des cas, oui. Sauf que, et c'est là que la rigueur de la recherche historique est merveilleuse, on trouve des exceptions qui viennent confirmer cette dimension économique.

  61. Intervenant 1

    Les fameuses failles dans la matrice.

  62. Intervenant 2

    Exactement ! Prenons le cas d'Elisabeth Ossard, par exemple.

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