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11 juin 2025 · 21 min

Émilie du Châtelet : la philosophe derrière la traductrice

Cet épisode suit ses œuvres et leur réception pour révéler, derrière la traductrice de Newton, une philosophe des sciences à la pensée originale.

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  1. Intervenant 1

    Bienvenue à toutes et à tous dans cette nouvelle exploration, le podcast du magazine Tangente. Imaginez la scène. On est en 1740. Le roi de Prusse, Frédéric II, lit le dernier grand traité de physique qui agit toute l'Europe savante.

  2. Intervenant 2

    Ah, la fameuse anecdote,

  3. Intervenant 1

    oui. C'est ça. Et au lieu d'en débattre sur le fond, il ricane. Il prend sa plume et écrit à son conseiller qu'il s'agit d'une femme qui se mêle d'écrire, je cite, « au moment où elle commence ses études ».

  4. Intervenant 2

    La condescendance totale, quoi.

  5. Intervenant 1

    Exactement. Ce que le roi ignore complètement à ce moment-là, c'est que cette femme dont il se moque, elle est en train de formuler une solution brillante à la plus grande faille de la physique de Newton.

  6. Intervenant 2

    Rien que ça ?

  7. Intervenant 1

    Ouais. D'habitude, quand on pense au siècle des Lumières, l'image qui surgit, c'est celle des philosophes masculins en perruque.

  8. Intervenant 2

    Dans des salons dorés.

  9. Intervenant 1

    Voilà. Voltaire, Rousseau, Diderot. Mais l'article que nous allons disséquer aujourd'hui, qui s'intitule « Une savante philosophe » et qui est rédigé par Anne-Lise Rey, professeure à l'Université Paris-Nanterre.

  10. Intervenant 2

    Une chercheuse brillante d'ailleurs.

  11. Intervenant 1

    Tout à fait. Eh bien cet article vient totalement fracasser cette vitrine. L'objectif de notre analyse approfondie des sources du jour, c'est de rétablir la vérité sur Gabriel Émilie le tunnelier de Breteuil,

  12. Intervenant 2

    Plus connue sous le nom de la marquise du Châtelet.

  13. Intervenant 1

    C'est ça. Parce que l'histoire, avec un grand H, a méthodiquement effacé son génie. On l'a réduite au rôle de traductrice de Newton, ou pire, de simple compagné de Voltaire.

  14. Intervenant 2

    Ce qui est extrêmement réducteur, on va le voir.

  15. Intervenant 1

    Complètement. Or, les textes prouvent qu'elle était une mathématicienne redoutable et une philosophe des sciences hyper originale. Alors, décortiquons un peu tout ça. Pour comprendre comment une figure pareille a pu émerger et secouer le monde scientifique, faut d'abord regarder le mur institutionnel qui se dressait devant elle, non ?

  16. Intervenant 2

    Ah bah c'est fondamental, oui. Au début du XVIIIe siècle, les portes des universités et des académies, elles sont littéralement scellées et interdites aux femmes.

  17. Intervenant 1

    Aucune femme, zéro ?

  18. Intervenant 2

    Zéro. C'est un milieu exclusivement masculin.

  19. Intervenant 1

    Du coup, comment elle fait ? Comment elle parvient à acquérir un tel niveau d'expertise sans jamais pouvoir s'asseoir sur les bancs de la Sorbonne, par exemple ?

  20. Intervenant 2

    Eh bien l'itinéraire d'Émilie du Châtelet, il illustre une ingéniosité vraiment hors du commun pour contourner ce verrouillage. Puisque l'université lui est interdite, elle façonne la sienne.

  21. Intervenant 1

    D'accord, à domicile quoi.

  22. Intervenant 2

    C'est un peu ça. Son père, curieusement pour l'époque d'ailleurs, détecte très vite son potentiel. Il lui offre une éducation exceptionnellement poussée.

  23. Intervenant 1

    Genre quoi, Forsako aussi ? Les

  24. Intervenant 2

    lettres classiques, ouais.

  25. Intervenant 1

    Les lettres, oui, la philosophie. Mais surtout, et c'est ça qui est rare, les sciences. La bibliothèque familiale et le salon de leur hôtel particulier à Paris, ça devient ses premières salles de classe. Elle y croise des esprits comme Fontenelle.

  26. Intervenant 2

    Ah oui, pas mal comme prof particulier.

  27. Intervenant 1

    Oui. Mais la vraie bascule, en fait, elle se produit lorsqu'elle décide d'élever son niveau d'exigence mathématique.

  28. Intervenant 2

    C'est-à-dire ?

  29. Intervenant 1

    Faut savoir que la France de l'époque est encore très attachée à la physique de Descartes, avec sa théorie des tourbillons.

  30. Intervenant 2

    Ouais, on est encore très cartésien. Exactement. Mais Émilie du Châtelet, elle, elle s'intéresse à l'avant-garde, ce qu'on appelle le newtonianisme, l'idée d'un univers régi par l'attraction universelle et le calcul infinitésimal.

  31. Intervenant 1

    Ça, c'est du lourd mathématiquement.

  32. Intervenant 2

    Et commandant. Du coup, elle recrute comme tuteur privé les plus grands cerveaux de son temps.

  33. Intervenant 1

    Elle embauche qui, par exemple ?

  34. Intervenant 2

    Des gens comme Pierre-Louis Moreau de Maupertuis et Alexis Clairaut. À l'époque, ce sont parmi les seuls en France à vraiment maîtriser les mathématiques de Newton.

  35. Intervenant 1

    Donc elle importe carrément la science de pointe à domicile.

  36. Intervenant 2

    C'est tout à fait ça.

  37. Intervenant 1

    Et ça prend une toute autre dimension en 1735, d'après les sources, lorsqu'elle s'installe au château de Cirée, en Haute-Marne.

  38. Intervenant 2

    Le fameux château de Cirée.

  39. Intervenant 1

    Ouais, parce que souvent on nous vend ça comme une sorte de retraite romantique avec Voltaire, mais les textes décrivent plutôt une sorte de skunkworks avant l'heure.

  40. Intervenant 2

    Un skunkworks ?

  41. Intervenant 1

    Oui, enfin un incubateur, un laboratoire secret et parallèle.

  42. Intervenant 2

    Et financé sur fonds propres en plus. Ils achètent des télescopes, des pompes à vide, des prismes.

  43. Intervenant 1

    Oui, c'est une véritable institution de recherche indépendante qui opère très loin du regard de l'Académie royale des sciences.

  44. Intervenant 2

    C'est fascinant d'imaginer ce petit lieu isolé en province qui devient l'un des centres névralgiques de la physique européenne, non ?

  45. Intervenant 1

    Totalement. Et ce laboratoire clandestin va très rapidement produire des résultats tangibles.

  46. Intervenant 2

    Ah bon ? Quoi, par

  47. Intervenant 1

    exemple ? Eh bien, en 1737, l'Académie royale des sciences lance un grand concours sur la nature à la propagation du feu.

  48. Intervenant 2

    Un sujet très à la mode, j'imagine ?

  49. Intervenant 1

    Très. Et là, Émilie du Châtelet, elle mène ses propres expériences. Elle va jusqu'à peser des morceaux de fer chauffés à blanc pour vérifier si la chaleur a une masse.

  50. Intervenant 2

    Incroyable ! Et elle publie ça ? Elle rédige sa dissertation sur la nature et la propagation du feu, la nuit, en secret. Et tenez-vous bien à l'insu même de Voltaire, qui participe aussi au concours de son côté.

  51. Intervenant 1

    À la compétition dans le couple.

  52. Intervenant 2

    Et elle gagne.

  53. Intervenant 1

    Alors non, le premier prix revient au célèbre Euler.

  54. Intervenant 2

    Bon, face à Euler, on pardonne. Mais le mémoire de la marquise frappe tellement les académiciens par sa rigueur analytique qu'ils prennent une décision absolument inédite. Ils décident de publier son texte. C'est la toute première fois qu'une femme voit son travail imprimé dans les prestigieux mémoires de l'Académie.

  55. Intervenant 1

    C'est un exploit majeur.

  56. Intervenant 2

    Absolument. Ce qui est fascinant ici, c'est la façon dont elle force les portes d'un réseau intellectuel européen hyper sélectif par son seul talent. Depuis son château, elle correspond bientôt avec les mathématiciens suisses Bernoulli. Ou encore le physicien hollandais Segrave Sand. Et tout ça sans jamais avoir eu besoin du tampon officiel de l'université.

  57. Intervenant 1

    Mais avoir un labo et publier un mémoire, c'est super. Mais ça ne suffit pas toujours à asseoir une autorité quand on remet en cause les plus grands paradigmes de l'époque.

  58. Intervenant 2

    C'est sûr.

  59. Intervenant 1

    Cette première reconnaissance, ça va la pousser vers un projet monumental. Parce qu'en 1740, elle publie « Les institutions de physique ».

  60. Intervenant 2

    Son grand chef-d'œuvre.

  61. Intervenant 1

    Sauf qu'un truc m'a marqué dans l'article. C'est un livre qui sort d'abord de façon anonyme.

  62. Intervenant 2

    Oui, par prudence.

  63. Intervenant 1

    Et dont elle sera forcée de revendiquer la maternité en 1742 à cause d'un scandale assez lunaire, faut le dire.

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