
2 févr. 2021 · 28 min
Peut-on gouverner par le calcul ? Le parcours d’une limite
Dans cet épisode, suivez de Leibniz à Aristote les étapes d’un rêve politique : tout calculer, jusqu’au choix des fins collectives.
Collections de cet épisode (7)
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Imaginons juste un instant que demain matin, l'Assemblée nationale décide de licencier absolument tous ses députés.
Intervenant 2
Ah oui, carrément tous les députés.
Intervenant 1
Tous. On les remplace tous par un algorithme géant. Un énorme super ordinateur qui serait logé, je ne sais pas, directement sous le palais Bourbon.
Intervenant 2
Ça ferait des économies de chauffage au moins.
Intervenant 1
C'est ça. Mais blague à part, fini les débats interminables. Fini les cris dans l'hémicycle, les compromis un peu bancals à 3h du matin. À la place, on aurait juste une simple équation géante qui ingère toutes les données du pays et qui recrache, paf, la loi parfaite. La décision irréprochable.
Intervenant 2
Vu comme ça, ça ressemble vraiment à un mauvais scénario de science-fiction, quoi.
Intervenant 1
Bah ouais, on est d'accord. Et pourtant, en fait, c'est l'un des rêves les plus anciens et les plus tenaces de l'humanité. C'est vraiment dringue. Et donc, l'objectif de notre plongée d'aujourd'hui, c'est de s'attaquer à cette obsession fascinante, cette espèce de tentative millénaire de transformer la politique, la morale et nos choix de société en une discipline qui serait purement mathématique.
Intervenant 2
Et pour bien comprendre pourquoi cette idée a autant obsédé nos plus grands penseurs, il faut d'abord saisir l'angoisse fondamentale qui accompagne le fait même d'exercer le pouvoir.
Intervenant 1
Ouais, parce que c'est pas rien de décider pour tout le monde.
Intervenant 2
Exactement. C'est un sujet qui est littéralement vertigineux. D'ailleurs, en 1945, dans ses regards sur le monde actuel, Paul Valéry a posé des mots vraiment glaçants sur ce phénomène.
Intervenant 1
Ah Valéry, ouais. Il dit quoi exactement ?
Intervenant 2
Eh bien, il a décrit cette sensation, tu sais, de celui ou celle qui se retrouve soudainement doté d'un pouvoir absolu. Totalement sans aucun garde-fou. Il écrivait, et je cite l'idée de manière fidèle, il dit un truc du genre « Votre ferme propos est de faire de votre mieux. Votre tête est solide. Eh bien, qu'allez-vous faire ? Qu'allez-vous faire aujourd'hui ? » Fin de la citation.
Intervenant 1
Ouf, c'est lourd !
Intervenant 2
C'est vraiment ce silence oppressant face à l'immensité de la décision.
Intervenant 1
Bah oui, c'est le vide absolu. Je veux dire, tu te retrouves face à des milliers de variables, des millions d'estins humains, et du coup, tu dois trancher. Et on comprend bien que pour fuir cette angoisse-là, pour échapper à ce doute terrible de la conscience humaine, la tentation, ça a toujours été de s'en remettre aux chiffres.
Intervenant 2
Parce qu'un chiffre, ça n'a pas d'état
Intervenant 1
d'âme. C'est exactement ça. Un chiffre, ça ne ressent pas la pression électorale, ça ne stresse pas. Donc la mission de notre exploration pour nos auditeurs aujourd'hui, c'est de découvrir pourquoi cette quête de la formule magique a au final échoué et comment l'addition de toutes nos logiques purement individuelles finit par créer des situations pleines de rebondissements inattendus.
Intervenant 2
Tout à fait. Et ce grand rêve géométrique, il faut bien voir qu'il ne date pas du tout de l'invention des microprocesseurs.
Intervenant 1
Non, ça remonte à bien plus loin.
Intervenant 2
Ah oui, il faut remonter au XVIIe siècle, avec un jeune prodige qui avait à peine 20 ans, Gottfried Wilhelm Labins.
Intervenant 1
20 ans, quoi ! C'est l'âge où on est à la fac, normalement.
Intervenant 2
Et lui, c'est le premier qui a structuré cette ambition folle dans une thèse monumentale. Il imagine ce qu'il appelle la caractéristica universalis.
Intervenant 1
La caractéristica universalis, donc, si je résume, c'est une sorte de langue universelle, mais qui serait entièrement basée sur les mathématiques, c'est ça ?
Intervenant 2
Exactement.
Intervenant 1
Enfin, l'ambition de Leibniz est stupéfiante. Il se disait que, en gros, la plupart de nos désaccords politiques ou philosophiques venaient simplement du fait que notre langage naturel, il est flou. Les mots ont plusieurs sens, ils transportent des émotions. Ils
Intervenant 2
sont chargés politiquement.
Intervenant 1
Voilà. Alors que lui, il voulait un truc net.
Intervenant 2
Et le mécanisme qu'il imaginait pour faire ça était d'une élégance rare pour l'époque. Son idée fondatrice, en fait, ça consistait à attribuer un nombre, et plus spécifiquement un nombre premier, à chaque concept simple de base.
Intervenant 1
Attends, des nombres premiers genre 2, 3, 5, 7 ? C'est ça.
Intervenant 2
Ensuite, un concept complexe ne serait rien d'autre que la multiplication de
Intervenant 1
ces nombres premiers entre eux. Oh là là, d'accord !
Intervenant 2
Je te donne un exemple pour que ce soit clair. Imaginons que l'idée de « animal » vaille 2 et que l'idée de « rationnel » vaille 3. Eh bien, l'idée d'humain, qui est un animal rationnel, vaudrait 6. 2
Intervenant 1
x 3, 6. Ok, c'est super logique.
Intervenant 2
Dès lors, pour vérifier si une proposition philosophique ou politique est vraie, il n'y a plus aucun besoin de débattre pendant des heures. Il suffit de faire une simple factorisation mathématique pour voir si les concepts s'emboîtent, s'en restent.
Intervenant 1
Non mais c'est brillant. Brillant et effrayant à la fois, je trouve. L'objectif ultime de Leibniz, du coup, c'était qu'en cas de conflit politique ou de désaccord moral, les dirigeants ne sortent plus les armes, ils ne perdent plus des heures en rhétorique au Parlement.
Intervenant 2
Exactement.
Intervenant 1
Il s'assoirait juste paisiblement autour d'une table, il prendrait une petite feuille de papier et il se dirait simplement « Eh bien, calculons ». Le conflit humain complètement absorbé par la pureté de l'arithmétique.
Intervenant 2
Sauf que bon, ce rêve n'a jamais pu être achevé techniquement par Leibniz, sans doute.
Intervenant 1
Trop complexe.
Intervenant 2
Trop complexe, ouais. Mais il a infusé tout le XVIIIe siècle. D'ailleurs, Nicolas de Condorcet, le grand mathématicien et philosophe des Lumières, a carrément repris le flambeau. Condorcet, lui, il rêvait ouvertement d'un gouvernement composé uniquement de géomètres.
Intervenant 1
Un gouvernement de profs de maths, quoi !
Intervenant 2
C'est un peu ça. Il a d'ailleurs formulé un mécanisme très précis en 1785 qui est très connu sous le nom de théorème du jury.
Intervenant 1
Ah, le fameux théorème du jury.
Intervenant 2
Oui, et c'est fascinant. Il postule que si, dans une assemblée, chaque votant a individuellement une probabilité même très très légèrement supérieure à 50% de prendre la bonne décision.
Intervenant 1
Donc juste un tout petit peu mieux que de tirer à pile ou face ?
Intervenant 2
C'est ça, jour 51% de chance d'avoir raison. Eh bien, plus on ajoute de votants dans cette assemblée, plus la probabilité que la décision de la majorité soit exacte s'approche mathématiquement de 100%. Ah
Intervenant 1
ouais, c'est la rationalité poussée à l'extrême par la loi des grands nombres. En fait, l'idée c'est d'éliminer complètement les passions, la démagogie, l'éloquence trompeuse de certains orateurs. On veut juste trouver la valeur X de la société idéale.
Intervenant 2
Voilà, on veut la perfection rationnelle.
Intervenant 1
D'accord. Décortiquons un peu tout ça. Parce qu'il faut vraiment voir comment cela s'appliquerait concrètement pour nos auditeurs. Moi, j'imagine ça comme... C'est un peu comme si l'Assemblée nationale devenait un gigantesque tableau Rexel.
Intervenant 2
Ah, j'aime bien cette image.
Intervenant 1
Un tableur géant où il suffirait d'entrer des variables pour générer la loi parfaite. Mais j'imagine qu'il y a un sacré bug dans le logiciel humain, non ? Parce que pour que la macro Excel fonctionne, toutes les cellules doivent parler la même langue. Exactement. Or, dans la réalité, si on essaie d'additionner une cellule qui est formatée en euros avec une cellule formatée en dignité humaine ou en justice sociale, le tableur va immédiatement nous afficher une énorme erreur, genre le gros hashtag valeur. Il y a un bug structurel dans ce projet géométrique.
Intervenant 2
Mais c'est une excellente métaphore, ce tableau Excel. Ce qui est fascinant ici, c'est que le bug, il n'est pas du tout dans notre puissance de calcul ou dans nos ordinateurs.
Intervenant 1
Il est où alors ?
Intervenant 2
Il réside dans la nature même de la vérité politique. Et ce mur logique absolu, il a été mis en évidence au XIXe siècle par le philosophe anglais John Stuart Mill, dans son Essai de la liberté.
Intervenant 1
Ah, grand classique !
Intervenant 2
Oui. Et Mill démontre une différence fondamentale de mécanisme. En gros, il explique qu'en mathématiques, la vérité est unilatérale. Dans une équation, tous les arguments valables penchent d'un seul et unique côté.
Intervenant 1
Bah oui, personne ne peut présenter un argument sérieux ou logique contre le fait que deux et deux font quatre, c'est indiscutable.
Intervenant 2
Voilà. Mais, et c'est là tout le génie de son propos, dans les affaires humaines, la dynamique est totalement différente.
Intervenant 1
C'est-à-dire que la vérité devient un équilibre, en fait. Un équilibre entre des forces contradictoires.
Intervenant 2
Exactement. En politique, pour absolument tout sujet qui prête à débat, la vérité repose toujours sur un équilibre entre au moins deux systèmes de raisons qui sont contradictoires, mais tout aussi valables l'un que l'autre.
Intervenant 1
Tu aurais un exemple concret pour qu'on visualise bien ça ?
Intervenant 2
Bien sûr. Prenons un truc classique, augmenter les impôts pour financer la construction de nouveaux hôpitaux.
Intervenant 1
Ok, sujet très actuel d'ailleurs.
Intervenant 2
Eh bien d'un côté, on peut formuler une argumentation mathématiquement et logiquement irréprochable, qui prouve que c'est une excellente chose pour la santé publique, pour sauver des vies, etc.
Intervenant 1
Claire.
Intervenant 2
Mais simultanément, de l'autre côté, on peut formuler une argumentation tout aussi rigoureuse et irréprochable, démontrant qu'augmenter ses impôts va détruire des emplois en tel ou tel secteur de l'économie.
Intervenant 1
Donc ce sont deux rationalités parfaites qui se percutent de plein
Intervenant 2
fouet. Exactement. Et aucune des deux n'est une erreur de calcul.
Intervenant 1
C'est fou.
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