
21 nov. 2023 · 17 min
Laplace pédagogue : comment influencer sans beaucoup enseigner ?
L’épisode suit un savant qui enseigna peu, mais pesa sur les programmes et les manuels, jusqu’à relier pédagogie, mathématiques et philosophie.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Je suis vraiment ravie d'accueillir toutes les personnes à l'écoute pour cette nouvelle exploration. Aujourd'hui, on s'attaque à un sujet, enfin à un homme plutôt, absolument fascinant.
Intervenant 2
Un vrai titan de la chance pour le coup.
Intervenant 1
Voilà, c'est ça. Pierre Simon Laplace, je pense que tout le monde a déjà entendu ce nom au moins une fois. L'imaginaire collectif, il le dépeint souvent comme ce génie absolu des mathématiques, de l'astronomie, tu sais, le gars isolé qui griffonne des équations impénétrables sur un tableau noir.
Intervenant 2
Ouais, le cliché du savon fou dans sa tour
Intervenant 1
d'ivoire. Couvert, un fait totalement contre-intuitif. Cet homme, qui a pourtant façonné de A à Z l'enseignement scientifique de haut niveau en France, eh bien il fuyait littéralement les salles de classe. C'est ce paradoxe monumental qu'on va décortiquer aujourd'hui.
Intervenant 2
C'est un mystère super captivant en fait. La vraie question, c'est comment un esprit scientifique qui n'avait presque aucune interaction directe avec des élèves a pu concevoir des programmes pédagogiques entiers ? Des programmes qui ont carrément révolutionné la transmission du savoir à l'échelle d'une nation tout entière.
Intervenant 1
Ouais, c'est fou.
Intervenant 2
Et ce qui frappe encore plus, c'est la façon dont il a utilisé ce pouvoir. Un pouvoir opéré complètement dans l'ombre pour imposer une vision très très particulière, une vision où les mathématiques les plus pures fusionnent de manière spectaculaire avec la philosophie.
Intervenant 1
Du coup, c'est vraiment une aventure intellectuelle haletante qui nous attend. On parle de manœuvres politiques subtiles, de débats de société qui résonnent encore aujourd'hui.
Intervenant 2
Absolument.
Intervenant 1
Alors commençons par aborder ce qui ressemble à une anomalie flagrante sur son CV. Si on cherche des traces du professeur Laplace face à une classe, on est très vite déçu. On parle de quelqu'un qui n'a quasiment jamais enseigné, c'est bien ça ?
Intervenant 2
C'est exactement ça. Son expérience sur le terrain pédagogique, ça se résume à des miettes en fait. C'est presque anecdotique. Il passe quelques années à l'école militaire de Paris, il a 20 ans à l'époque. Donc il est
Intervenant 1
super jeune ?
Intervenant 2
Très jeune, oui. Et il est face à des élèves qui ont un niveau équivalent à notre collège moderne. Ensuite, plus tard, en 1795, il fait une sorte d'apparition éclair, quelques mois seulement, lors de la création de l'école normale. Et puis paf, le rideau tombe.
Intervenant 1
Plus jamais de cours magistral.
Intervenant 2
Plus jamais. En fait, son véritable laboratoire d'influence, c'était les comités. Dès 1783, il devient examinateur pour des corps d'élite, donc le génie et l'artillerie. Mais la clé de voûte de son empire, on va dire, c'est vraiment son siège au conseil de perfectionnement de l'école polytechnique.
Intervenant 1
Ah oui, le fameux conseil.
Intervenant 2
Il y entre en 1800 et il reste jusqu'à sa mort. Donc, il a régné pendant 27 ans sur les décisions des programmes scolaires.
Intervenant 1
C'est incroyable. J'essaie de me représenter la mécanique de cette influence. Au départ, je pensais un peu à une analogie avec un réalisateur ou un producteur de cinéma. Tu sais, le producteur de légendes qui contrôle le film de loin, qui choisit le casting, qui valide le montage, mais qui n'apparaît jamais à l'écran.
Intervenant 2
Ouais, je vois l'idée.
Intervenant 1
Mais en y réfléchissant bien, ça me fait beaucoup plus penser à un concepteur de logiciel ou un expert en expérience utilisateur d'aujourd'hui. Il ne s'assoit pas à côté de chaque utilisateur pour observer comment l'application est utilisée.
Intervenant 2
Non, c'est clair.
Intervenant 1
Il attend juste la fin, il regarde les rapports de bugs, les plantages, donc là ce serait les résultats des examens, et à partir de ces données brutes, il retourne modifier le code source, autrement dit le programme scolaire. Mais la question que je me pose, c'est est-ce qu'on peut vraiment optimiser l'apprentissage juste en regardant les échecs lors d'un examen final ?
Intervenant 2
La méthode a l'air super distante, c'est vrai, mais Laplace en a tiré une efficacité redoutable. En faisant passer ses examens d'entrée et de sortie pendant des décennies, il a accumulé une base de données massive. Une vraie mine d'or. Exactement. Il observait les biais cognitifs, les impasses logiques, les lacunes récurrentes des candidats. Et puis, il faut bien se remettre dans le contexte. Polytechnique, à ce moment-là, c'est pas juste une école de plus. C'est le creuset exclusif de la nouvelle méritocratie voulue par la Révolution française.
Intervenant 1
Ah oui, c'est la base du système de la Convention.
Intervenant 2
Voilà. Les programmes que son conseil valide, comme l'introduction très poussée du calcul différentiel, ça devient le standard national absolu. Donc, ce poste d'observation unique lui permettait vraiment de faire des ajustements chirurgicaux, sans jamais avoir à gérer l'usure quotidienne d'une salle de classe.
Intervenant 1
C'est très malin. Donc s'il a le nez dans ces fameux rapports de bug que sont les examens, il a dû voir de très très près les frictions causées par le changement de régime. On passe de l'ancien régime à la République, les profils des candidats changent radicalement. On ne recrute plus seulement dans la noblesse quoi.
Intervenant 2
Et c'est là que ça devient passionnant. Les archives du Conseil de perfectionnement, elles offrent une illustration mais saisissante de cette tension. On a cette anecdote le 15 brumaire de l'an 9. Laplace préside une séance sur les conditions d'admission.
Intervenant 1
L'ambiance devait être électrique.
Intervenant 2
Très électrique. La République cherche ses nouveaux cadres. Et soudain, un membre du Conseil prend la parole pour exiger un truc hallucinant. Il veut que tous candidats doivent prouver une maîtrise absolue du latin en plus du français.
Intervenant 1
Attends, du latin ?
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