
2 déc. 2025 · 21 min
Des formules au boulier : le voyage des maths chinoises
Cet épisode suit comment formules rimées, baguettes, boulier et traités ont rendu les pratiques de calcul plus faciles à transmettre en Chine.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Aujourd'hui, on va oublier totalement l'image classique, un peu d'épinal, des calculs interminables qu'on traçait laborieusement dans le sable pendant l'Antiquité.
Intervenant 2
Ouais, on va plutôt partir en Asie, en fait.
Intervenant 1
C'est ça. On va imaginer des marchands chinois du XIIIe siècle, des gens qui étaient capables d'exécuter des algorithmes d'une complexité folle à la vitesse de la pensée.
Intervenant 2
Et le plus fou, c'est qu'ils faisaient ça grâce à de simples poèmes.
Intervenant 1
Exactement. Notre plongée du jour se base sur des sources historiques vraiment fascinantes, qui retracent une révolution méconnue. On parle du moment où les mathématiques, entre le XIIIe et le XVIe siècle en gros, sont passées d'une théorie pour lettrer à une technologie de pointe pour tout le monde.
Intervenant 2
Complètement. Une vraie technologie du quotidien.
Intervenant 1
Du coup, au programme de cette exploration, on va découvrir des sortes de logiciels mentaux rimés, des bouliers qui fonctionnent exactement comme notre mémoire vive actuelle et des manuels scolaires qui ressemblent à des tutoriels YouTube.
Intervenant 2
C'est exactement ça. L'analogie est parfaite. Mais bon, pour comprendre tout ce bouleversement, je pense qu'il faut d'abord regarder à quoi ressemblaient les comptoirs des marchands à cette époque.
Intervenant 1
Alors, explique-nous, on est sous les dynasties Song et Yuan, c'est bien ça ?
Intervenant 2
Ouais, c'est ça. Et le contexte matériel, c'est celui d'une explosion commerciale absolue. Les échanges s'intensifient partout, l'économie se monétise à très grande échelle.
Intervenant 1
Donc forcément, les calculs au quotidien explosent en volume quoi.
Intervenant 2
Absolument, et en complexité aussi. Et à ce moment-là, l'outil standard pour compter, c'est pas encore le fameux boulier.
Intervenant 1
Ah bon ? Mais ils utilisaient quoi alors ?
Intervenant 2
Ils utilisaient ce qu'on appelle des baguettes à calculer. En fait, c'est de petits bâtonnets en bois ou parfois en bambou que le marchand manipulait sur une ligerie tracée directement sur une table.
Intervenant 1
D'accord, un peu comme des allumettes qu'on déplacerait sur un damier.
Intervenant 2
Voilà, c'est l'idée. Et on a un grand classique mathématique du 7e siècle, le manuel de Maitreson, qui décrit très bien la procédure. Par exemple, pour faire une simple division, le gars devait disposer ses baguettes sur trois rangées distinctes.
Intervenant 1
Trois rangées pour une seule division ?
Intervenant 2
Ouais. T'avais le quotient qui prenait place tout en haut de la grille, le dividende au milieu et le diviseur en bas.
Intervenant 1
Mais attends, trois rangées entières de petits bouts de bois pour une pauvre opération. Ça donne vraiment l'impression d'un truc super fragile en fait.
Intervenant 2
Ah mais ça l'était.
Intervenant 1
J'imagine très bien un coup de vent ou juste le marchand avec une manche de vêtements un peu trop large et hop, tout le calcul est balayé quoi.
Intervenant 2
C'est clair. Et au-delà de la fragilité, imagine ça dans un marché bondé. Devoir réorganiser physiquement chaque petit bâtonnet, chiffre par chiffre, à chaque étape du calcul.
Intervenant 1
Ça devait créer un goulot d'étranglement infernal pour le commerce.
Intervenant 2
Exactement. La lenteur physique des mains devenait le principal obstacle à la croissance économique, tout simplement.
Intervenant 1
Donc il fallait trouver une solution, une mise à jour.
Intervenant 2
Voilà. Et c'est là, face à cette limite matérielle, que l'innovation arrive. Sauf que, et c'est ça qui est génial, l'innovation ne prend pas la forme d'une nouvelle machine.
Intervenant 1
Ah, c'est pas l'invention du boulier tout de suite.
Intervenant 2
Non, pas du tout. En fait, dès le 8e siècle, avec un mathématicien qui s'appelle Annie Young, et surtout plus tard au 13e siècle avec Yang Wei, on voit apparaître ce qu'ils appelaient des formules concises.
Intervenant 1
Des formules concises, c'est-à-dire ?
Intervenant 2
Eh bien, les traités mathématiques de cette époque commencent à être remplis de petites phrases mnémotechniques très courtes. Des petites rimes en fait.
Intervenant 1
D'accord, donc on crée un outil cognitif, un outil dans la tête pour contourner la lenteur de l'outil physique sur la table.
Intervenant 2
C'est exactement le principe.
Intervenant 1
Mais je ne sais pas, il y a quand même un truc hyper contre-intuitif là-dedans. Les marchands avaient besoin de calculer super vite. Et la solution miracle qu'on leur donne, c'est d'apprendre par cœur des dizaines de poèmes de maths.
Intervenant 2
Ça paraît fou vu d'aujourd'hui,
Intervenant 1
oui. Bah carrément. Mémoriser de la poésie, ça me semble presque plus laborieux que d'apprendre à poser une division classique.
Intervenant 2
Alors oui, dans une société occidentale du XXIe siècle, sans doute. Mais en fait, dans la Chine de l'époque, toute l'éducation reposait massivement sur la mémorisation de textes classiques.
Intervenant 1
Ah, la fameuse culture lettrée.
Intervenant 2
Voilà. Les esprits étaient déjà complètement formatés pour retenir des quantités phénoménales d'informations grâce au rythme, à la sonorité des mots.
Intervenant 1
Donc les mathématiciens ont juste piraté ce système cognitif qui existait déjà dans la population.
Intervenant 2
Exactement, ils ont utilisé le matériel humain disponible. Et la véritable rupture technologique là-dedans, c'est un système bien précis qui s'appelle le système GUI.
Intervenant 1
GUI, ça consistait en quoi ?
Intervenant 2
C'est une méthode de division très spécifique qu'on utilise quand le diviseur n'a qu'un seul chiffre. Les sources nous ont transmis la formule exacte, par exemple pour diviser par 7.
Intervenant 1
Ok, je suis curieux d'entendre ça.
Intervenant 2
Le poème dicte la chose suivante. Divisé par 7, rencontre 1, mètre 3. Rencontre 2, mètre 6, rencontre 3, mètre 10 et 2, soit
Intervenant 1
9. On dirait presque une formule magique ou un texte d'alchimie.
Intervenant 2
C'est très cryptique au premier abord, oui.
Intervenant 1
Complètement. Comment on passe de rencontre 1, mètre 3 à un résultat de maths concret ? C'est quoi la mécanique cachée derrière ces mots ?
Intervenant 2
C'est là que l'algorithme est vraiment fascinant. Parce qu'en fait, il inverse totalement notre manière de concevoir une division.
Intervenant 1
Comment ça ?
Intervenant 2
Nous, quand on fait une division longue sur du papier, on cherche le quotient. On se dit combien 2 x 7 rentre dans le dividende.
Intervenant 1
Oui, c'est la base quoi.
Intervenant 2
Eh bien le système GUI, lui, il s'en fiche du quotient global. Il calcule juste le reste et il le reporte en cascade sur les autres chiffres.
Intervenant 1
Attends, il faut qu'on décortique ça. Le mot « rencontre » dans le poème, ça veut dire quoi là ?
Intervenant 2
Ça désigne tout simplement le chiffre que le marchand est en train de regarder sur sa table.
Intervenant 1
Ok, prenons un exemple concret pour ceux qui nous écoutent, parce que sinon on va les perdre. Imaginons qu'on va y diviser 14 par 7 avec ces fameuses baguettes.
Intervenant 2
Très bon exemple.
Intervenant 1
Bon, on a donc un 1 dans la colonne des dizaines et un 4 dans la colonne des unités, c'est bien ça ?
Intervenant 2
Parfait. Alors le calculateur, il regarde le premier chiffre à gauche, donc le 1. Il récite la première ligne du poème qui dit « rencontre 1, mètre 3 ».
Intervenant 1
D'accord. Et pourquoi mètre 3 ?
Intervenant 2
Parce que derrière ces mots, il y a une logique mathématique implacable.
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