
17 déc. 2021 · 21 min
Nombre d’or dans l’art : l’enquête derrière un mythe
Dans ce podcast, suivez la construction du mythe, puis confrontez les tracés trouvés dans les tableaux à ce qu’ils permettent vraiment d’affirmer.
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Intervenant 1
Bienvenue à toutes et à tous dans le podcast du magazine Tangente. Je suis ravie de vous retrouver pour cette nouvelle exploration. Alors, en 95, un historien de l'art a pris une reproduction de la Joconde. Il a tracé un rectangle bien précis autour de son visage. Il l'a divisé et il a dessiné une spirale très élégante à l'intérieur.
Intervenant 2
Ah oui, la fameuse spirale.
Intervenant 1
Voilà. Et là, il déclare au monde entier qu'il a enfin prouvé l'existence d'une formule mathématique de la beauté absolue. Et le public était fasciné.
Intervenant 2
C'est sûr que c'est séduisant sur le papier.
Intervenant 1
Grave. Sauf qu'il y avait juste un tout petit problème. En fait, il avait essentiellement placé ses lignes de manière totalement arbitraire. Juste là où ça l'arrangeait, pour que sa théorie fonctionne.
Intervenant 2
C'est ça, du sur-mesure en gros.
Intervenant 1
Exactement. Donc aujourd'hui, notre mission, c'est de plonger dans le plus grand mythe numérique de l'histoire de l'art. Le fameux nombre d'or. Le fameux
Intervenant 2
Phi. Tout un programme.
Intervenant 1
Et le but, il est très clair, c'est de séparer la réalité mathématique, qui est d'ailleurs d'une très grande rigueur, de toute cette fiction esthétique qu'on a construit autour.
Intervenant 2
Cette histoire de rectangle sur la joconde, ça illustre parfaitement le vertige de ce sujet. Parce que dès qu'on évoque ce terme de nombre d'or, il y a une véritable machine à fantasmes qui se met en route.
Intervenant 1
C'est clair.
Intervenant 2
En fait, l'histoire de cette proportion, c'est vraiment une succession de mystifications qui ont été construites sur plusieurs siècles.
Intervenant 1
Si on décortique un peu ça, avant même de chercher ce nombre caché derrière le sourire de Mona Lisa ou je ne sais où dans les musées, il faut comprendre d'où vient cette réputation de beauté universelle.
Intervenant 2
Tout à fait.
Intervenant 1
Parce qu'à l'origine, chez les Grecs de l'Antiquité, le nombre d’or n'a absolument rien de poétique. C'est de la géométrie pure et dure. C'est juste un outil de calcul quoi.
Intervenant 2
Oui, les géomètres comme Pythagore, Platon et surtout Euclide le connaissaient très bien. Et chez Euclide, d'ailleurs, la définition est structement opératoire.
Intervenant 1
C'est-à-dire ?
Intervenant 2
Il s'agit de diviser un segment en ce qu'on appelle la moyenne et extrême raison.
Intervenant 1
Ok, le terme fait un peu peur, mais en pratique ça donne quoi ?
Intervenant 2
C'est très simple. Pour visualiser la chose, on coupe une ligne droite en deux morceaux inégaux. Et l'exigence, c'est que le rapport entre la ligne entière et le grand morceau, il doit être mathématiquement identique au rapport entre le grand morceau et le petit morceau.
Intervenant 1
D’accord, donc c'est une pure règle de proportionnalité en fait.
Intervenant 2
Exactement. Et c'est une règle qui donne une valeur très spécifique. C'est un nombre irrationnel qui commence par 1,618 et dont les décimales s'étirent à l'infini sans jamais se répéter.
Intervenant 1
Le fameux Phi,
Intervenant 2
quoi. Voilà. Et c'est une propriété fascinante sur le plan purement conceptuel. La formule exacte, d'ailleurs, c'est 1 plus racine carrée de 5, le tout divisé par 2.
Intervenant 1
Ok.
Intervenant 2
Mais le point clé, c'est qu'à l'époque d'Euclide, aucun texte, mais absolument aucun, ne mentionne que cette proportion rendrait, je ne sais pas, une statue ou un temple plus agréable à l'œil. C'est un pur exercice d'intellect.
Intervenant 1
Un casse-tête élégant pour les Matthieu de l'époque en gros.
Intervenant 2
C'est ça.
Intervenant 1
Donc ce glissement de la géométrie aride vers le dogme artistique incontournable, il est pas antique du tout. Il faut faire un bond dans le temps pour voir apparaître cette espèce de dimension mystique.
Intervenant 2
Oui, un sacré bon même.
Intervenant 1
Et ce tournant lexical, si je ne dis pas de bêtises, on le doit à la Renaissance, avec un moine et mathématicien italien, Luca Pacioli.
Intervenant 2
C'est exactement lui, ouais.
Intervenant 1
Il a publié son célèbre traité, en 1509, qui s'appelle « De divina proportionne », donc de la proportion divine. Rien que le titre, ça pose les bases du malentendu, non ?
Intervenant 2
Complètement. Mais l'ironie dans tout ça, c'est que Pacioli ne parle pas du tout d'esthétique picturale dans son livre. Ah bon ? Non, quand il utilise le mot « divin », c'est une réflexion strictement théologique. Il faut se remettre dans la peau d'un esprit religieux de l'époque. Pour lui, ce nombre possède des propriétés qui rappellent la nature de Dieu.
Intervenant 1
Dans quel sens ?
Intervenant 2
Il est unique. Il est irrationnel. Il se décline à l'infini. Donc Pacioli voit vraiment une métaphore de la Trinité, de la perfection céleste. Son livre, c'est en aucun cas un manuel à l'usage des peintres pour garantir le succès d'une fresque, pas du tout.
Intervenant 1
D'accord, mais il y a quand même Léonard de Vinci qui a illustré ce livre, donc forcément ça a dû jeter de l'huile sur le feu du mythe, non ?
Intervenant 2
Ben oui, de Vinci effectivement dessinait les magnifiques polyèdres réguliers pour illustrer le traité de son ami Pacioli.
Intervenant 1
Voilà.
Intervenant 2
Mais si on regarde dans ses propres carnets, quand de Vinci étudie les proportions humaines, comme pour le célèbre homme de Vitruve par exemple,
Intervenant 1
Oui, le dessin avec l'homme dans le cercle et le carré.
Intervenant 2
Exactement. Eh bien, pour ce dessin, ils n'utilisent jamais le nombre d'or. Jamais.
Intervenant 1
Attends, vraiment ?
Intervenant 2
Vraiment. Ils n'utilisent que des fractions simples qui sont composées de nombres entiers. Des moitiés, des tiers, des quarts. C'est très pragmatique.
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