
14 juin 2021 · 25 min
Le théorème d’Arrow condamne-t-il vraiment la démocratie ?
Dans cet épisode, suivez l’enquête sur les hypothèses du théorème d’Arrow et découvrez pourquoi elles ne suffisent pas à juger la démocratie irrationnelle.
Collections de cet épisode (6)
Un contenu original Tangente, adapté en podcast avec l’aide de l’IA et validé par notre rédaction. Comment ça marche ?
Transcription
Afficher la transcriptionMasquer la transcription
Transcription automatique
Intervenant 1
Bonjour et bienvenue à toutes et à tous dans le podcast du magazine Tangente. Le programme d'aujourd'hui, franchement, il s'annonce absolument passionnant. Salut Sam !
Intervenant 2
Oui, on a un menu assez chargé et surtout très surprenant aujourd'hui.
Intervenant 1
Ouais, carrément. Parce que d'habitude, quand on fait appel aux mathématiques appliquées pour comprendre le monde réel, on s'attend à une précision chirurgicale, quoi.
Intervenant 2
Tout à fait.
Intervenant 1
On imagine souvent ça comme une radiographie médicale. C'est simple, tu te casses le bras, tu passes la radio et le cliché montre une ligne blanche bien nette sur l'os.
Intervenant 2
C'est le côté rassurant des sciences dures.
Intervenant 1
Exactement. Le diagnostic est complètement binaire. C'est cassé ou ça l'est pas. C'est propre, c'est net. Et psychologiquement, on adore ça. On aime profondément quand les choses sont visibles, mesurables et facilement catégorisables.
Intervenant 2
Sauf que là, on va parler de politique.
Intervenant 1
Voilà. Et c'est là que ça se corse. Quand on commence à utiliser ces mêmes outils mathématiques pour analyser quelque chose d'aussi organique, chaotique et humain que nos systèmes démocratiques, eh bien la machine à rayons X commence à faire des étincelles.
Intervenant 2
Elle surchauffe même.
Intervenant 1
Oui. L'image devient floue et on entre dans des eaux conceptuelles particulièrement troubles.
Intervenant 2
C'est toute la subtilité de ce qu'on appelle l'incertitude diagnostique en sciences sociales. Le réflexe naturel des chercheurs, parfois, c'est de vouloir plaquer une grille de lecture parfaitement rigide, avec des actions hyper inflexibles, sur une réalité politique qui est par essence en mouvement perpétuel. Et remplie de contradictions.
Intervenant 1
Et c'est précisément ce décalage qui rend notre mission du jour si fascinante. Aujourd'hui, on plonge en profondeur dans une analyse issue d'une thèse de doctorat brillante qui s'intitule, attention au titre, « La décision collective au crible des mathématiques ».
Intervenant 2
Un très vaste programme.
Intervenant 1
Tu m'étonnes. L'objectif de cette exploration, c'est vraiment de comprendre comment les équations, les probabilités ou les théorèmes géométriques ont été utilisés. Et disons-le d'emblée, souvent très mal utilisés ou surinterprétés.
Intervenant 2
Surtout surinterprétés,
Intervenant 1
ouais. Pour juger de la rationalité de nos démocraties. On va aborder des paradoxes électoraux des années 50. On va voir ce que l'auteur d'Alice au Pays des Merveilles fabriquait avec des algèbres matriciels. Ça, c'est
Intervenant 2
une super anecdote d'ailleurs.
Intervenant 1
Ah, c'est génial. Et on va même analyser les algorithmes décisionnels d'un essaim d'abeille. Ok, décortiquons tout ça. Si on veut évaluer la démocratie avec des nombres, je suppose qu'il faut commencer par regarder la plus grosse torpille mathématique qu'on ait jamais lancée contre le principe même du vote.
Intervenant 2
Absolument. Pour ça, il faut se replonger dans le contexte des années 1950. On est en pleine guerre froide.
Intervenant 1
D'accord.
Intervenant 2
Et c'est l'émergence d'un domaine qu'on appelle la théorie du choix social. C'est à ce moment-là que l'économiste Kenneth Arrow, accompagné des travaux de Duncan Black, entre en scène.
Intervenant 1
Le fameux Kenneth Arrow.
Intervenant 2
Voilà. Arrow a formulé ce qu'on appelle son théorème d'impossibilité. Et dans les départements de sciences politiques et d'économie de l'époque, ça a fait l'effet d'une onde de choc monumentale.
Intervenant 1
Le théorème d’Arrow, c'est vrai que c'est un incontournable absolu. Pour poser un peu les bases, pour ceux qui nous écoutent, ce théorème démontre, avec une rigueur implacable, qu'il est mathématiquement impossible de concevoir un système de vote parfait.
Intervenant 2
Un système qui traduirait les préférences individuelles en une préférence collective cohérente.
Intervenant 1
C'est ça. Sans violer au moins un critère de justice élémentaire, comme par exemple l'absence de dictateurs. Et le cœur de ce problème, c'est l'apparition inévitable de ce qu'on appelle des cycles de préférences.
Intervenant 2
Exactement.
Intervenant 1
Si on imagine trois électeurs et trois candidats, disons A, B et C. Le théorème nous prouve qu'on peut tout à fait se retrouver dans une configuration où la majorité préfère A à B, une autre majorité préfère B à C.
Intervenant 2
Et là, on attendrait que A gagne contre C.
Intervenant 1
Sauf que non. La majorité préfère aussi C à A.
Intervenant 2
C'est le fameux paradoxe de Condorcet, mais généralisé. On se retrouve face à une absence de transitivité au niveau agrégé.
Intervenant 1
Attends, la transitivité, rappelle-nous vite fait un...
Intervenant 2
La transitivité en mathématiques, c'est simple. Si A est plus grand que B, et que B est plus grand que C, alors A doit forcément être plus grand que C. C'est logique.
Intervenant 1
Ah oui, c'est la base.
Intervenant 2
Mais ici, au niveau collectif, la logique s'effondre totalement et crée une espèce de boucle infinie.
Intervenant 1
Mais c'est littéralement une partie de pierre-papier-ciseaux, quoi.
Intervenant 2
C'est exactement ça.
Intervenant 1
Sauf que c'est joué à l'échelle d'une nation de 60 millions de personnes. La pierre écrase de ciseaux, les ciseaux coupent le papier et le papier enveloppe la pierre. Il n'y a pas de vainqueur absolu.
Intervenant 2
Et c'est là que le bad bless en politique.
Intervenant 1
Bah oui. Et depuis cette découverte, il y a de très nombreux théoriciens qui se sont emparés de ce résultat pour affirmer de manière vraiment hyper péremptoire que la démocratie est fondamentalement irrationnelle. Que la volonté du peuple, c'est une illusion mathématique puisqu'elle tourne en rond.
Intervenant 2
Ce qui est une conclusion super forte.
Intervenant 1
Mais en lisant la thèse, il y a un détail qui m'a vachement interpellé. J'ai l'impression qu'on demande à la démocratie de réussir un test géométrique qui n'a en fait aucun sens pour elle. Est-ce que cette absence de transitivité prouve réellement que nos décisions collectives sont absurdes ?
Intervenant 2
Ce qui est fascinant ici, c'est que l'analyse de cette thèse démonte totalement ce postulat de base.
Intervenant 1
Ah bon ?
Intervenant 2
La modélisation d'Arrow, c'est un chef-d'œuvre de logique pure. Ses axiomes sont super élégants, mathématiquement parlant. Mais elle n'est pas pertinente pour évaluer la réalité politique.
Intervenant 1
Pourquoi ?
Intervenant 2
Le biais fondamental de la théorie d'Arrow, c'est qu'elle érige cette transitivité linéaire des préférences en norme absolue de la rationalité. Or, le choix politique est multidimensionnel par nature.
Intervenant 1
Il y a plusieurs axes simultanés en fait.
Intervenant 2
Voilà.
Intervenant 1
C'est-à-dire qu'un électeur ne classe pas des options sur une seule ligne droite comme on rangerait des poupées russes de la plus petite à la plus grande.
Intervenant 2
C'est l'idée. Prenons un choix électoral réel. Un citoyen, lorsqu'il vote, il évalue simultanément une politique fiscale, des enjeux écologiques, une vision de l'éducation, des valeurs éthiques.
Intervenant 1
Ça fait beaucoup de variables.
Intervenant 2
C'est mathématiquement et cognitivement impossible de créer une relation d'ordre simple sur tout ça. Une ligne parfaitement transitive sur des préférences qui opèrent sur autant de dimensions hétérogènes en même temps, c'est juste pas possible.
Intervenant 1
Donc le modèle exige un truc irréalisable.
Intervenant 2
La thèse démontre brillamment que la transitivité n'est pas un gage de rationalité en politique. Exiger qu'un groupe humain, ou même qu'un individu face à un dilemme moral complexe d'ailleurs, ait des préférences parfaitement transitives, c'est imposer un modèle unidimensionnel à un espace en trois
Intervenant 1
dimensions.
Intervenant 2
Ce critère d'évaluation est donc totalement invalide pour juger nos règles d'agrégation démocratique.
Intervenant 1
Mais c'est une perspective qui change tout ça, Evelyne. La démocratie n'est pas cassée, c'est simplement le thermomètre d'Arrow qui n'est pas conçu pour mesurer la température d'un corps social complexe.
Intervenant 2
Exactement. Le thermomètre est cassé, pas le patient.
Intervenant 1
C'est fou. Mais si ce grand modèle de l'après-guerre a des limites épistémologiques aussi fortes, c'est assez logique que les mathématiciens contemporains aient cherché à légitimer leur discipline en se trouvant des ancêtres illustres.
Intervenant 2
Ah oui, la fameuse recherche de légitimité historique.
Intervenant 1
Quand on regarde les sources, on voit que la théorie du choix social adore s'inventer une généalogie prestigieuse. On cite frénétiquement des précurseurs, le philosophe Raymond Lull au XIIIe siècle, Nicolas de Cuse au XVe siècle.
Intervenant 2
Les figures des Lumières aussi ?
Intervenant 1
Oui, Borda, Condorcet et même Charles Doxon.
Intervenant 2
Alors lui, c'est un mathématicien d'Oxford, mondialement célèbre sous son nom de plume.
Intervenant 1
Lewis Carroll, le créateur d'Alice au Pays des Mers-Vallées.
La suite de la transcription est réservée aux abonnés.
S’abonnerÀ écouter ensuite
Des épisodes qui partagent une playlist, une figure ou un domaine avec celui-ci.

17 déc. 2024 · 5 min

29 mars 2017 · 15 min

10 oct. 2025 · 27 min

12 juin 2024 · 19 min

25 août 2023 · 13 min

8 juin 2026 · 23 min