tangenteAudio

15 avr. 2020 · 25 min

Art nouveau : quand la courbe résiste à la ligne droite

Dans cet épisode, suivez les courbes des affiches aux bijoux, puis découvrez pourquoi même le mobilier de l’Art nouveau résiste à la ligne droite.

Premium
Collections de cet épisode (6)

Un contenu original Tangente, adapté en podcast avec l’aide de l’IA et validé par notre rédaction. Comment ça marche ?

D’après l’articleLire l’article dans la revue

Transcription

Afficher la transcription

Transcription automatique

  1. Intervenant 1

    Bienvenue dans cette nouvelle exploration, le podcast du magazine Tangente.

  2. Intervenant 2

    Bonjour, très heureux d'être là pour décortiquer tout ça avec vous aujourd'hui.

  3. Intervenant 1

    Et quelle immersion on a au programme. Pour commencer, il suffit de se faire une petite image mentale. On ferme les yeux une seconde et on visualise une de ces peintures absolument fascinantes avec une femme aux cheveux immenses, flottant, vêtue d'une robe qui semble littéralement danser toute seule dans le vent.

  4. Intervenant 2

    Une esthétique très organique, en fait.

  5. Intervenant 1

    Voilà, c'est ça. L'impression qui s'en dégage, c'est celle d'une nature pure, sauvage, un truc totalement indomptable. Et là, en s'approchant de la toile, on découvre que l'artiste n'a pas du tout laissé courir son pinceau au hasard. Pas du tout.

  6. Intervenant 2

    Non, c'est même exactement l'inverse, étonnamment.

  7. Intervenant 1

    Absolument. Pour tracer chaque mèche de cheveux, chaque pli du tissu, il a utilisé un compas, une règle. Et tenez-vous bien des équations algébriques d'une rigueur absolue.

  8. Intervenant 2

    C'est un contraste vertigineux, il faut bien le dire, la sensation du chaos organique qui est dompté par la rationalité mathématique pure.

  9. Intervenant 1

    Et c'est exactement ce qui nous rassemble pour cette session. Notre plongée dans les sources du jour se penche sur un univers visuel que l'on connaît tous très bien. On a tous en tête ces fameuses bouches du métro parisien ou ces lampes colorées qui ressemblent à des champignons.

  10. Intervenant 2

    Les fameuses affiches publicitaires pleines de lianes entrelacées aussi. Oui

  11. Intervenant 1

    voilà, on parle bien sûr du mouvement de l'art nouveau. Mais attention, on jette tout de suite les manuels classiques d'histoire de l'art par la fenêtre.

  12. Intervenant 2

    On ne va pas faire une simple frise chronologique aujourd'hui.

  13. Intervenant 1

    C'est clair. Notre mission, à travers les documents qu'on a rassemblés, c'est vraiment de décoder la matrice du mouvement. On va découvrir comment un élan artistique de la fin du XIXe siècle a pris des concepts de mathématiques pures, des trucs comme des cercles, des ellipses, des paraboles, voire des polynômes complexes.

  14. Intervenant 2

    Pour les transformer au final en une esthétique du quotidien.

  15. Intervenant 1

    Exactement.

  16. Intervenant 2

    Et c'est une démarche unique dans l'histoire de la création, parce que les sources qu'on analyse nous montrent comment ces artisans ont réussi la fusion parfaite entre la rigueur inflexible de la géométrie analytique et la beauté foisonnante du monde naturel.

  17. Intervenant 1

    Ok, analysons ça. Parce que pour comprendre comment on en arrive à planquer des équations mathématiques complexes dans des pieds de chaises, il faut quand même planter le décor. On ne se réveille pas un beau matin en déclarant la guerre à la ligne droite par pure caprice.

  18. Intervenant 2

    Non, bien sûr que non. Pour bien saisir cette rébellion, il faut remonter un tout petit peu le temps, jusque dans la Grande-Bretagne des années 1860.

  19. Intervenant 1

    Avec le fameux mouvement Arts and Crafts, c'est bien ça.

  20. Intervenant 2

    C'est ça, Arts and Crafts, ce qui signifie littéralement art et artisanat. À ce moment-là, on est en plein boom de la révolution industrielle, c'est-à-dire que les usines tournent à plein régime et elles inondent la société de produits fabriqués à la chaîne.

  21. Intervenant 1

    Et qui dit production de masse à cette époque, dit forcément standardisation extrême.

  22. Intervenant 2

    Exactement. Et si on regarde d'un point de vue purement mécanique, les premières machines industrielles excellent dans une seule chose, la ligne droite.

  23. Intervenant 1

    Ah oui, c'est plus facile à programmer si on peut dire ça comme ça.

  24. Intervenant 2

    Tout à fait. Emboutir, scier, presser, la ligne droite et l'angle droit, c'est économique, c'est rapide et c'est très facile à reproduire à l'infini.

  25. Intervenant 1

    Donc, conséquence directe, le monde se remplit d'objets standardisés, super raides et, il faut l'avouer, d'une qualité esthétique souvent très médiocre.

  26. Intervenant 2

    C'est le mot. Et le mouvement Arts & Crafts naît en réaction directe à cette oppression géométrique en fait. C'est un cri du cœur pour réhabiliter le travail à la main de l'artisan et retrouver une vraie beauté organique.

  27. Intervenant 1

    Ce qui est fascinant quand on lit les sources, c'est de voir à quel point cette étincelle britannique a mis le feu aux poudres absolument partout dans le monde dans la dernière décennie du XIXe siècle.

  28. Intervenant 2

    La contagion a été fulgurante.

  29. Intervenant 1

    Ah oui, ça devient l'art nouveau en Belgique, en France, en Allemagne et en Autriche, on l'appelle le « Jugendstil ». Et le concept voyage même carrément jusqu'au Japon où ça va inspirer le mouvement Minje.

  30. Intervenant 2

    Et si on relie ça à une vision plus globale, L'ambition ultime de ce mouvement, c'est de créer ce qu'on appelle un art total. C'est crucial de comprendre ça.

  31. Intervenant 1

    Un art total, c'est-à-dire ?

  32. Intervenant 2

    Eh bien, auparavant, la hiérarchie classique était très stricte. On avait les arts dits majeurs, comme la peinture de chevalet ou l'architecture. Et de l'autre côté, les arts mineurs, les bénisteries, la céramique, la joyerie.

  33. Intervenant 1

    Et l'art nouveau arrive avec un marteau et pulvérise ses barrières.

  34. Intervenant 2

    Exactement. L'objectif, c'est d'offrir un univers esthétique cohérent à tous les niveaux, de la façade monumentale d'un immeuble jusqu'à la petite cuillère sur la table à manger.

  35. Intervenant 1

    En gros, c'est un peu comme créer un écosystème esthétique avec un seul et même code source. L'architecture, la lampe de chevet, le bijou, tout partage le même ADN.

  36. Intervenant 2

    C'est une excellente

  37. Intervenant 1

    analogie. Et ce fameux code source, selon nos documents, il repose sur deux piliers indéboulonnables. D'abord, la nature comme inspiration infinie, et ensuite l'omniprésence, je dirais presque dictatoriale, de la courbe.

  38. Intervenant 2

    Oui, la ligne droite est perçue comme l'ennemi absolu. C'est le symbole froid de l'usine.

  39. Intervenant 1

    Mais bannir complètement la ligne droite, ça demande une maîtrise géométrique phénoménale, surtout sur des supports inattendus. Ce qui nous amène directement à l'affiche en deux dimensions.

  40. Intervenant 2

    Et à un maître incontesté de cet art, le fameux Alphonse Mouca.

  41. Intervenant 1

    Ah, Moucha !

  42. Intervenant 2

    Oui, ce peintre tchèque qui a fait l'essentiel de sa carrière en France. Il a véritablement élevé l'affiche publicitaire et théâtrale au rang d'œuvre d'art majeur. Et nos sources s'attardent particulièrement sur l'une de ses œuvres phares, qui s'intitule Ars Dans.

  43. Intervenant 1

    Alors, quand on regarde cette image, c'est magnifique, c'est fluide. Mais apparemment, il y a un secret mathématique caché derrière.

  44. Intervenant 2

    Oui, et quand on l'analyse avec un œil de mathématicien, on découvre une apologie assez spectaculaire de ce qu'on appelle les formes bilinéaires.

  45. Intervenant 1

    Voilà, attendez. On fait une petite pause tout de suite des formes bilinéaires. Qu'est-ce que c'est concrètement ? Parce que sur l'image, on regarde une belle affiche de théâtre, pas un tableau noir rempli d'équations avec des craies.

  46. Intervenant 2

    C'est une question tout à fait légitime. En mathématiques, quand on parle de formes bilinéaires dans ce contexte géométrique, on fait référence à des équations du second degré.

  47. Intervenant 1

    Ok,

  48. Intervenant 2

    je vous suis. Pour bien visualiser sans équation, il faut s'imaginer un cône en trois dimensions, un peu comme un grand cornet de glace posé à l'envers.

  49. Intervenant 1

    Un cornet de glace. Parfait, j'ai l'image.

  50. Intervenant 2

    Si on tranche ce cône avec un plan plat, comme avec une lame, selon l'angle d'inclinaison de la coupe, la tranche va dessiner des courbes très différentes.

  51. Intervenant 1

    D'accord.

  52. Intervenant 2

    Une coupe bien droite donne un cercle parfait. Si on incline un peu, on obtient une ellipse allongée. Encore plus inclinée, une parabole. Ou alors, une hyperbole. Ce sont ces fameuses courbes qu'on appelle des coniques.

  53. Intervenant 1

    Ah, les coniques ! On a tous vu ça à lycée.

  54. Intervenant 2

    Voilà. Et le génie de Mucha, c'est qu'il s'est imposé la contrainte de construire ses dessins presque exclusivement à partir de ses tranches mathématiques parfaites.

  55. Intervenant 1

    Et c'est ça que je trouve complètement dingue et très paradoxal. Pourquoi utiliser des équations du second degré pour représenter un truc comme la danse ?

  56. Intervenant 2

    C'est vrai que ça paraît étrange de prime abord.

  57. Intervenant 1

    Bah oui, la danse, par définition, c'est le mouvement fluide, l'imprévisibilité totale. C'est de la chair, c'est du muscle. Pourquoi utiliser la rigidité froide d'un compas ou d'une équation pour capturer quelque chose d'aussi vivant ?

  58. Intervenant 2

    Eh bien ? C'est là que réside toute l'illusion de son art.

La suite de la transcription est réservée aux abonnés.

S’abonner

À écouter ensuite

Des épisodes qui partagent une playlist, une figure ou un domaine avec celui-ci.