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20 févr. 2023 · 26 min

Abel : 26 ans, une œuvre reconnue sur le tard

Dans cet épisode audio, suivez Abel de sa jeunesse modeste en Norvège à ses voyages européens, puis aux premiers signes de reconnaissance.

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  1. Intervenant 1

    Bonjour à tous et bienvenue. C'est le podcast du magazine Tangente et on est vraiment ravis de retrouver les auditeurs pour cette nouvelle exploration qui s'annonce assez incroyable, non ?

  2. Intervenant 2

    Salut ! Ah oui, pour le coup, je suis super enthousiaste. C'est une plongée dans une histoire qui est vraiment fascinante aujourd'hui.

  3. Intervenant 1

    Ouais, totalement. Alors pour bien démarrer, il faut qu'on plante le décor. Imaginons un instant le scénario suivant. On est au tout début du XIXe siècle. Un jeune homme d'à peine 20 ans, issu de la misère la plus absolue, réussit l'impossible.

  4. Intervenant 2

    Le mot est faible, ouais.

  5. Intervenant 1

    C'est ça. Il résout en fait l'un des plus grands mystères mathématiques de l'histoire, une énigme sur laquelle les esprits les plus brillants s'arrachent les cheveux depuis genre quoi, 300 ans ? Facilement 300

  6. Intervenant 2

    ans, oui.

  7. Intervenant 1

    Et donc il rédige sa solution, il traverse toute l'Europe en diligence au péril de sa santé, parce que bon, c'était pas les TGV de l'époque, pour remettre ce manuscrit inestimable en main propre aux chercheurs le plus influents de son époque. Et là, qu'est-ce qui se passe ? Le document finit bêtement perdu sous une pile de paperasse, oublié sur un bureau complètement mal rangé à Paris.

  8. Intervenant 2

    C'est digne d'une tragédie grecque, franchement.

  9. Intervenant 1

    Mais carrément ! Et l'histoire qu'on va explorer aujourd'hui, en se basant sur un article vraiment passionnant de François Plantadé, c'est celle de ce jeune homme.

  10. Intervenant 2

    Oui, et chaque détail de cette introduction dramatique est strictement authentique. Aujourd'hui, on va décortiquer le destin de Niels Henrik Abel. C'est un mathématicien norvégien né en 1802, et c'est vraiment l'histoire d'une fulgurance inouïe.

  11. Intervenant 1

    Une étoile filante, quoi !

  12. Intervenant 2

    Hoché par la tuberculose et par une pauvreté extrême à seulement 26 ans. 26 ans, c'est

  13. Intervenant 1

    fou quand on y pense.

  14. Intervenant 2

    C'est vertigineux. Et pourtant, en si peu de temps, cet esprit complètement isolé a réussi à poser des fondations monumentales. Des fondations sur lesquelles repose carrément l'algèbre moderne d'aujourd'hui.

  15. Intervenant 1

    Mais avant d'en arriver à l'algèbre moderne et à ses découvertes, je pense qu'il faut absolument qu'on revienne sur son point de départ. Parce que pour mesurer le miracle, et le mot est vraiment pas galvaudé, le miracle de l'œuvre d'Abel, il faut comprendre d'où il sort.

  16. Intervenant 2

    Oui, le contexte est crucial ici.

  17. Intervenant 1

    Hyper modeste, son père est un pasteur luthérien, c'est lui qui se charge de son éducation au début. Sauf que le drame frappe très très vite. Le père meurt en 1815. Abel n'a que 13 ans à ce

  18. Intervenant 2

    moment-là.

  19. Intervenant 1

    13 ans, il est à peine adolescent et du jour au lendemain, bam, on attend de lui qu'il soutienne financièrement ses frères et sœurs. Il y en a 4 ou 5 selon les jours. C'est une charge immense. Du coup, il va courir après l'argent toute sa courte vie.

  20. Intervenant 2

    Ouais, et il faut bien s'imaginer que l'environnement socio-économique global est tout aussi désastreux que sa situation familiale. La Norvège de l'époque, ça n'a absolument rien à voir avec le pays prospère qu'on connaît aujourd'hui.

  21. Intervenant 1

    Ah non, c'est pas le modèle scandinave actuel, c'est clair.

  22. Intervenant 2

    Pas du tout. La Norvège sort complètement exsangue des guerres napoléoniennes. C'est un territoire immense, extrêmement rural. C'est même le pays le moins peuplé de toute la Scandinavie à ce moment-là.

  23. Intervenant 1

    Et niveau routes ou universités, j'imagine que c'est le désert.

  24. Intervenant 2

    C'est le vide absolu. Les infrastructures sont quasiment inexistantes. Sur le plan académique, c'est la même chose. L'université de Christiania, alors pour préciser, Christiania c'est l'ancien nom de la capitale, Oslo, cette université vient tout juste d'être créée. Elle est minuscule.

  25. Intervenant 1

    Donc, aucune pointure internationale sur place pour l'encadrer ?

  26. Intervenant 2

    Aucune ! Il n'y a pas de grand maître, il n'y a pas de séminaire prestigieux, il y a juste quelques professeurs que l'article de François Plantade décrit, avec beaucoup de justesse d'ailleurs, comme de, je cite, « tout petits chercheurs ».

  27. Intervenant 1

    Ben du coup, pour donner une image un peu concrète aux auditeurs, naître avec les prédispositions d'un tel génie mathématique dans la Norvège de cette époque-là, c'est un peu comme essayer de devenir champion olympique de surf en plein milieu du désert du Sahara, tu vois.

  28. Intervenant 2

    Ah, c'est exactement ça, l'analogie est parfaite.

  29. Intervenant 1

    Rien, mais alors absolument rien n'est fait pour qu'il puisse percer. Logiquement, un esprit aussi brillant dans un isolement pareil, il aurait dû s'étioler, il aurait dû finir berger ou je ne sais quoi. Alors comment, comment cette petite étincelle a pu devenir un tel brasier ?

  30. Intervenant 2

    Bah ce brasier, il s'est allumé grâce à une rencontre, une rencontre vraiment providentielle. Quand il était au lycée de Christiania, il croise la route d'un professeur qui s'appelle Bernard Michael Holmboe.

  31. Intervenant 1

    Holmboe, c'était un grand mathématicien lui-même ?

  32. Intervenant 2

    Eh bien non justement, et c'est ça qui est remarquable. Holmboe n'est pas un chercheur de génie, et très humblement il en a parfaitement conscience. Mais il a une qualité qui vaut de l'or à cette époque, il se tient au courant.

  33. Intervenant 1

    D'accord. Il lit ce qui se fait ailleurs.

  34. Intervenant 2

    Exactement. Il fait l'effort monumental de faire venir et de lire ce qui se publie dans le reste de l'Europe. Et dès qu'il commence à interagir avec le jeune Abel, il détecte une sorte d'anomalie statistique.

  35. Intervenant 1

    Il voit que c'est pas juste premier de la classe,

  36. Intervenant 2

    quoi. Voilà. Il comprend tout de suite que ce garçon n'est pas juste doué, c'est un phénomène générationnel. Du coup, Holmboé décide de le prendre sous son aile, en dehors des heures de cours officielles.

  37. Intervenant 1

    Et alors, c'est là qu'on touche à un détail du profil de l'élève Abel, qui m'a fait bondir de ma chaise en lisant les sources de Tangente. Dès le lycée, sa scolarité classique, en fait, elle s'effondre totalement.

  38. Intervenant 2

    Oui, c'est un cancre dans la plupart des matières.

  39. Intervenant 1

    C'est fou, hein ? Il s'ennuie profondément en classe. En gros, il ne se concentre que sur trois choses. Seulement trois. Les mathématiques, un petit peu la physique et le français.

  40. Intervenant 2

    Le français, oui. Ça paraît incongru comme ça.

  41. Intervenant 1

    Mais carrément, pourquoi un adolescent norvégien du début du XIXe siècle, qui vit dans la misère, qui est obsédé par les nombres, pourquoi il se passionne par la grammaire française plutôt que, disons, l'allemand ou l'anglais, qui serait géographiquement beaucoup plus pertinent ?

  42. Intervenant 2

    Bah, la réponse, elle est purement stratégique, en fait. Son mentor, Holmbo, lui émoue entre les mains les traités des plus grands mathématiciens de l'histoire récente, notamment Euler, et surtout un Français, Joseph-Louis de Lagrange.

  43. Intervenant 1

    Lagrange qui va devenir son idole absolu, c'est ça ?

  44. Intervenant 2

    Son grand maître à penser, oui. Or, il faut se remettre dans le contexte du XIXe siècle. Le français, c'est la langue incontestée de la science mondiale.

  45. Intervenant 1

    Un peu comme l'anglais aujourd'hui en

  46. Intervenant 2

    fait. Exactement. Si tu veux faire des mathématiques à haut niveau, si tu veux lire les publications originales, soumettre des articles aux académies prestigieuses et espérer être reconnu par tes pairs, tu dois impérativement lire et écrire en français.

  47. Intervenant 1

    Donc pour Abel, la langue française, ce n'est pas du tout une passion littéraire pour lire Molière ou Victor Hugo ?

  48. Intervenant 2

    Non, pas du tout. C'est un outil de travail, un outil d'ingénierie qui lui est absolument indispensable pour se connecter au monde scientifique.

  49. Intervenant 1

    Et un outil super efficace puisqu'il lui permet d'ingurgiter tous les travaux de Lagrange. Mais bon, de ce qu'on lit dans les sources, Abel ne va pas se contenter d'être juste un bon élève qui récite ses leçons bien sagement.

  50. Intervenant 2

    Ah, loin de là ! C'est là qu'il opère ce qu'on appelle la fameuse rupture de son génie.

  51. Intervenant 1

    C'est-à-dire ?

  52. Intervenant 2

    En gros, il s'inspire des raisonnements de Lagrange qui travaillaient beaucoup sur la continuité, mais Abel y injecte une intuition totalement nouvelle. Il change complètement d'état d'esprit. Et la première manifestation vraiment éclatante de ce génie, ça concerne ce qu'on appelle les équations algébriques.

  53. Intervenant 1

    D'accord. Alors là, je pense qu'il faut remettre un peu de contexte sur ces fameuses équations pour qu'on comprenne bien l'impact du truc.

  54. Intervenant 2

    Oui, c'est fondamental. Depuis la Renaissance, les mathématiciens du monde entier s'acharnaient sur un problème hyper précis. Depuis l'Antiquité, on connaissait des méthodes pour résoudre les équations du second degré.

  55. Intervenant 1

    Ouais, les fameuses équations avec des carrés qu'on voit au lycée.

  56. Intervenant 2

    C'est ça, les équations quadratiques. Plus tard, au XVIe siècle, des savants italiens ont trouvé des formules générales pour les équations du troisième puis du quatrième degré.

  57. Intervenant 1

    Et donc, la suite logique, c'est le niveau 5.

  58. Intervenant 2

    Naturellement.

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