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18 mai 2022 · 22 min

Copies de Galois : premier en maths, 46e en philo

Cet épisode enquête dans ses copies de maths, de philosophie et de physique pour retrouver le candidat contrasté derrière la légende de Galois.

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  1. Intervenant 1

    Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Je suis absolument ravie de vous retrouver pour une toute nouvelle exploration. Aujourd'hui, on a sous les yeux la preuve irréfutable qu'un des plus grands génies mathématiques de l'Histoire s'est lamentablement planté à un banal examen.

  2. Intervenant 2

    Ah bah oui, planté et en plus, il a rendu des copies de Truffet d'Orsiger.

  3. Intervenant 1

    C'est fou, non ? C'est un immense plaisir d'ouvrir cette session pour tous les passionnés et les curieux qui nous écoutent. On a une énergie toute particulière aujourd'hui parce qu'on va s'attaquer à une montagne. On va déconstruire un mythe.

  4. Intervenant 2

    Un mythe tenace, ouais.

  5. Intervenant 1

    Pas avec des rumeurs, pas avec des légendes urbaines, mais vraiment en plongeant au cœur de documents d'archives exceptionnels. On va regarder par-dessus les peaux de ce géant exactement au moment où il noircit sa copie.

  6. Intervenant 2

    Et on ne parle pas de n'importe quel géant du coup, il s'agit d'Évariste Galois.

  7. Intervenant 1

    Rien que ça.

  8. Intervenant 2

    Voilà, nous sommes en 1829, lors de son fameux concours d'entrée à l'école préparatoire, ce qui deviendra plus tard la célèbre École Normale Supérieure.

  9. Intervenant 1

    Le décor est planté.

  10. Intervenant 2

    Et l'enjeu est colossal. Parce que tout le monde, enfin du moins tous ceux qui s'intéressent un peu à l'histoire des sciences, a en tête la légende tragique de Galois.

  11. Intervenant 1

    C'est l'image d'Épinel par excellence.

  12. Intervenant 2

    Exactement. Le génie foudroyé, maudit, totalement incompris par la médiocrité de ses contemporains. On a tous cette image de l'adolescent rebelle qui, de rage, jette une éponge à la tête de son examinateur.

  13. Intervenant 1

    Ah, la fameuse éponge à

  14. Intervenant 2

    Polytechnique. Oui, parce que les questions étaient soi-disant trop stupides pour lui. Et puis, bien sûr, la fin digne d'un remonte capé d'épée, le duel au pistoie et à l'aube, il perd la vie à tout juste 20 ans.

  15. Intervenant 1

    Vingt ans, c'est vraiment tragique. Pionner l'algèbre pour les siècles à venir, c'est

  16. Intervenant 2

    fou. C'est le scénario hollywoodien parfait. Sauf que la réalité historique, elle est documentée par ces fameuses copies originales qu'on conserve très précieusement aux archives nationales. Et ça dessine un portrait bien différent.

  17. Intervenant 1

    C'est-à-dire ?

  18. Intervenant 2

    Quand on analyse ce qu'il écrivait concrètement sur sa table d'excès à main et sous l'écrasante pression du temps chronométrée, il ne faut surtout pas oublier le contexte personnel.

  19. Intervenant 1

    Son père, c'est ça ?

  20. Intervenant 2

    L'examen a lieu quelques semaines seulement après le terrible suicide de son père. Oh là

  21. Intervenant 1

    là, donc une pression psychologique immense.

  22. Intervenant 2

    Complètement. Et pourtant, sur ces copies, on ne trouve pas du tout un illuminéa social. Les épreuves de maths, de philo et de physique qu'on va décortiquer aujourd'hui nous révèlent un jeune homme d'une rationalité redoutable.

  23. Intervenant 1

    Donc beaucoup plus stratégique qu'on le pense.

  24. Intervenant 2

    Infiniment plus stratégique, mature et finalement beaucoup plus humain que la légende lisse du génie hors sol.

  25. Intervenant 1

    Du coup, pour comprendre comment penser cet esprit hors normes, je propose qu'on ouvre d'abord sa copie de mathématiques.

  26. Intervenant 2

    Ça me semble être un bon point de départ.

  27. Intervenant 1

    Si on reste prisonnier du mythe, en fait, on s'attend à lire un broyant chaotique, un truc plein de fulgurances illisibles pour un correcteur de l'époque. Mais l'histoire nous dit qu'il a terminé premier de cette épreuve. Comment c'est possible de briller dans un système qu'il est censé mépriser ?

  28. Intervenant 2

    Et voilà, c'est la première grande fracture avec le mythe. Les recherches de l'historienne des sciences Caroline Erhart, sur cet archive précise, montrent à quel point le contexte de l'examen était rigide.

  29. Intervenant 1

    Rigide comment ?

  30. Intervenant 2

    On est face à une épreuve marathon, 6 heures.

  31. Intervenant 1

    6 heures sur une seule épreuve.

  32. Intervenant 2

    Exactement. Et le sujet est un cauchemar technique, de géométrie analytique. Concrètement, l'énoncé demande de trouver les asymptotes d'une équation générale des courbes du second

  33. Intervenant 1

    degré.

  34. Intervenant 2

    Mais il y a une contrainte diabolique. Il faut le faire directement, sans aucune transformation de coordonnées.

  35. Intervenant 1

    Ah oui, sans changer de repère.

  36. Intervenant 2

    C'est ça. Et pour couronner le tout, le candidat doit appliquer sa méthode à une longue équation spécifique. Un truc avec des carrés, des x, des y mélangés pour déterminer le centre, les axes, les diamètres de la courbe.

  37. Intervenant 1

    Faisons une pause sur cette contrainte, parce que je crois que c'est là que réside toute la difficulté. Chercher une asymptote sans changer de repère pour qu'on visualise bien la chose, c'est comme essayer de lire un texte qui serait imprimé en diagonale sur une feuille.

  38. Intervenant 2

    C'est une très bonne image.

  39. Intervenant 1

    L'instinct naturel, c'est de tourner l'astreille pour mettre le texte droit. Ça, en maths, c'est le changement de coordonnées.

  40. Intervenant 2

    Voilà, ça simplifie tout.

  41. Intervenant 1

    Ça rend la lecture ou le calcul clair. L'examinateur, ici, il exige qu'on lise le texte sans tourner la tête ni la feuille. Il force le cerveau à faire une gymnastique de traduction mentale pour chaque variable. C'est un pur exercice de virtuosité, non ?

  42. Intervenant 2

    C'est totalement ça. C'est un mur.

  43. Intervenant 1

    Et face à un mur pareil, que font les candidats, disons, normaux ?

  44. Intervenant 2

    Eh bien, il s'accroche aux bouées de sauvetage de l'époque. La grande majorité des élèves récite consciencieusement la méthode standard, celle qui est enseignée dans le manuel de référence du moment, les fameuses leçons de géométrie de l'éphébure de Fourcy.

  45. Intervenant 1

    Un grand classique

  46. Intervenant 2

    de l'époque. Oui. En gros, ils posent une équation très scolaire, du type Y égale CX plus D plus grand V. Ensuite, ils font tendre le V vers zéro pour simuler l'infini. D'accord, du

  47. Intervenant 1

    coup ils se lancent dans le calcul ?

  48. Intervenant 2

    C'est ça. Ils s'engagent dans un vrai tunnel de calcul laborieux. Ils doivent identifier péniblement chaque coefficient de l'équation imposée. C'est de l'artisanat pur et cure. C'est très long, très lourd.

  49. Intervenant 1

    Et le risque de faire une petite erreur de signe au passage est immense.

  50. Intervenant 2

    Ah oui, c'est

  51. Intervenant 1

    fatal. J'imagine que c'est précisément à ce moment-là que notre candidat de 18 ans refuse de jouer les artisans. Comment il contourne cette montagne de calcul ?

  52. Intervenant 2

    Il prend une altitude vertigineuse. Au lieu d'attaquer directement le cas particulier des courbes du second degré qui lui est imposé, Galois invente une machinerie théorique beaucoup plus vaste.

  53. Intervenant 1

    Attends, il redéfinit les règles ?

  54. Intervenant 2

    En quelque sorte. Il rédige une définition purement abstraite et extrêmement générale des asymptotes. Une définition qui fonctionne pour une courbe de n'importe quel degré, disons à un degré n.

  55. Intervenant 1

    Ah ouais, donc il élargit le problème au maximum.

  56. Intervenant 2

    Voilà, il démontre les propriétés structurelles de ce cadre universel. Et une fois que cette immense architecture logique est bâtie, redescendre au cas du second degré, ce n'est plus qu'une simple formalité. Une application triviale de sa grande théorie.

  57. Intervenant 1

    C'est fascinant comme méthode. C'est un peu l'équivalent de quelqu'un à qui on demanderait de concevoir les plans d'une modeste cabane de

  58. Intervenant 2

    jardin,

  59. Intervenant 1

    et qui répondrait en livrant d'abord un traité universel sur la gravité, la résultance des matériaux, l'architecture de tous les bâtiments possibles dans l'univers, pour ensuite ajouter en note de bas de page que la cabane s'en déduit logiquement.

  60. Intervenant 2

    C'est exactement ça. La théorie englobe le petit problème pratique.

  61. Intervenant 1

    Mais il y a un détail qui me chiffonne énormément quand je regarde nos notes sur les sources. Il est écrit noir sur blanc que, pour la fameuse équation à rallonge exigée par l'énoncé, Galois n'a fait aucun calcul détaillé sur sa copie.

  62. Intervenant 2

    Aucun. Zéro.

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