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18 mai 2021 · 16 min

Mosaïques romaines : l’enquête sur leurs tracés

Suivez les indices laissés par les décors gallo-romains et reconstituez, du cercle à la rosace, les gestes du pictor à la règle et au compas.

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  1. Intervenant 1

    Bienvenue à toutes et à tous dans le podcast du magazine Tangente. Je suis absolument ravie de vous retrouver pour une nouvelle plongée passionnante. Et aujourd'hui, on a un programme chargé.

  2. Intervenant 2

    Bonjour. Oui, très chargé et surtout visuellement fascinant.

  3. Intervenant 1

    Exactement. Alors, faisons un saut dans le temps. On retourne 2000 ans en arrière. Il faut s'imaginer la scène. On est sur un chantier romain. Il fait une chaleur à crever. Il y a du bruit partout. Et là, on a un artisan à genoux dans la poussière.

  4. Intervenant 2

    Le dos complètement brisé par des heures de travail.

  5. Intervenant 1

    C'est ça, le dos en vrac, il a dans les mains juste un petit compas en bois et un bout de cordeau. Et devant lui, du mortier frais qui sèche à toute vitesse.

  6. Intervenant 2

    Et son but, c'est de coder à la main, avec des milliers de petits cubes de pierre, une boucle infinie de motifs géométriques.

  7. Intervenant 1

    Voilà, sans aucune touche annulée, c'est pas un logiciel. Si son compas glisse d'un seul millimètre, c'est tout le sol de la villa qui est bon pour la poubelle.

  8. Intervenant 2

    C'est une pression inimaginable aujourd'hui.

  9. Intervenant 1

    Grave ! En général, quand on visite des ruines antiques, on a tendance à regarder le centre des mosaïques, les grosses scènes épiques, la mythologie, les monstres. Mais aujourd'hui, on se base sur un article génial, des cercles dans les mosaïques antiques. Et le but, ça va être de détourner le regard.

  10. Intervenant 2

    Tout à fait, on va se concentrer sur les bords.

  11. Intervenant 1

    Oui, les bordures, les tresses, les rosaces, tout ce décor qui a l'air juste végétal ou mignon, parce que sous ce vernis esthétique se cache une géométrie d'une rigueur absolue.

  12. Intervenant 2

    Et c'est justement là, dans ces mordures, qu'on découvre la vraie nature de ces artisans romains, qu'on appelait les pictoresses.

  13. Intervenant 1

    Les pictoresses, d'accord.

  14. Intervenant 2

    Souvent, on imagine le pictor comme un simple décorateur, un artiste un peu bohème qui posait cette aisselle au feeling, selon l'inspiration du moment.

  15. Intervenant 1

    C'est l'image d'Epinal, quoi.

  16. Intervenant 2

    Voilà. Sauf que c'est une vision totalement fausse et très romantique. Le pictor, c'était d'abord un géomètre d'élite.

  17. Intervenant 1

    Un géomètre, carrément ?

  18. Intervenant 2

    Ah oui, un véritable architecte de l'espace-plan. Le gars manipulait des concepts mathématiques hyper pointus, il orchestrait de véritables algorithmes pour transformer une pièce vide en un pavage d'une précision diabolique.

  19. Intervenant 1

    D'accord, décortiquons tout ça. Parce que si ce picteur est un architecte, bon, logiquement, il lui faut des plans. Je veux dire, on ne construit pas un gratte-ciel en improvisant.

  20. Intervenant 2

    Non, en

  21. Intervenant 1

    effet. Donc pour faire des pavements aussi dents sur des dizaines de mètres carrés, il devait bien avoir de gros manuels d'instructions, non ? Des catalogues qu'on se passait de maîtres à apprentis ?

  22. Intervenant 2

    C'est ce qu'on serait tenté de croire. Et d'ailleurs, les textes anciens vont dans ce sens. Pline l'Ancien, par exemple.

  23. Intervenant 1

    Le naturaliste romain ?

  24. Intervenant 2

    C'est ça. Il mentionne noir sur blanc l'existence de ces cahiers de modèles. Des répertoires qui auraient voyagé dans tout l'Empire romain.

  25. Intervenant 1

    Ok, donc on les a, ces cahiers ?

  26. Intervenant 2

    Bah, le terrain archéologique, lui, nous dit l'inverse. C'est une claque monumentale. On n'a absolument rien trouvé.

  27. Intervenant 1

    Attendez, rien du tout ? Pas un seul manuel ?

  28. Intervenant 2

    Aucun. Zéro. Le vide absolu. Ils n'ont pas survécu autant. Et même sur les chantiers, les dessins préparatoires dans le mortier frais, ce qu'on appelle la synochia, c'est une rareté incroyable.

  29. Intervenant 1

    Non mais c'est complètement fou. Ça veut dire que pour percer leurs secrets aujourd'hui, on est condamné à faire de la rétro-ingénierie pure et dure ?

  30. Intervenant 2

    Exactement. On n'a plus la recette. Donc on doit goûter le bateau fini pour deviner les ingrédients et surtout dans quel ordre ils ont été ajoutés.

  31. Intervenant 1

    C'est fascinant. L'article commence justement par un motif super connu. La fameuse tresse à deux brins. Ceux qui nous écoutent voient sûrement de quoi on parle. C'est ce liseré qui ressemble à une corde végétale enroulée.

  32. Intervenant 2

    Apparus dès le second siècle, oui. Ils servaient souvent à encadrer les différentes scènes.

  33. Intervenant 1

    Visuellement, c'est super fluide, c'est organique. Mais j'imagine que, vu ce que vous venez de dire, la conception ne l'est pas du tout.

  34. Intervenant 2

    Ah, la genèse de la tresse est d'une rigidité procédurale effrayante. C'est pas du tout organique. Le pictor ne commençait jamais par dessiner des boucles à main levée.

  35. Intervenant 1

    Comment il s'y prenait alors ?

  36. Intervenant 2

    Il commençait par tracer un axe central virtuel, une ligne droite.

  37. Intervenant 1

    Ok, la base.

  38. Intervenant 2

    Ensuite, sur cet axe, il devait construire une file de carrés. Mais attention, des carrés posés sur la pointe, comme une guirlande de losange.

  39. Intervenant 1

    D'accord, je visualise.

  40. Intervenant 2

    Il choisit son unité de base, il la reporte pour faire la diagonale du premier carré. Puis il prend sa règle, son compas, et il trace la médiatrice.

  41. Intervenant 1

    Ce qui lui donne l'autre diagonale pour fermer le carré.

  42. Intervenant 2

    C'est exactement ça. Il a son premier losange parfait.

  43. Intervenant 1

    Mais attendez, je bloque sur un truc purement pratique. Une fois qu'on a ces carrés, l'article mentionne qu'il faut diviser leur côté par six.

  44. Intervenant 2

    Oui, c'est la prochaine étape.

  45. Intervenant 1

    Mais on fait comment pour diviser un segment par six avec une précision absolue quand on est accroupi par terre, sans règles graduées et sans calculatrice ?

  46. Intervenant 2

    Eh bien, c'est là toute la beauté de la géométrie antique. Il contournait le calcul arithmatique.

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