
5 janv. 2018 · 24 min
Comment les vecteurs font-ils de la géométrie sans figure ?
Dans cet épisode audio, suivez le passage des figures aux vecteurs, puis la preuve de l’alignement de trois centres du triangle sur la droite d’Euler.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Je suis ravie de vous retrouver pour cette nouvelle exploration en profondeur. Alors aujourd'hui, on va aborder un sujet assez fascinant tiré de nos dossiers. Habituellement, quand on pense à la géométrie, on a tout de suite des images très concrètes en tête.
Intervenant 2
Oui, très tangibles.
Intervenant 1
On a tous ce souvenir de l'école, la feuille de papier millimétrée, l'odeur du crayon à papier, la pointe métallique du compas qu'on ancre bien fort pour tracer un cercle parfait ou la règle pour tirer une ligne impeccable.
Intervenant 2
C'est le kit de survie de base, clairement.
Intervenant 1
Voilà, c'est ça, oui. Et c'est normal, en fait, parce que l'être humain est fondamentalement visuel. Notre cerveau a évolué pour comprendre l'espace, les distances, les formes. Donc, intuitivement, on se dit que pour comprendre un problème géométrique, il faut absolument le dessiner, il faut le voir.
Intervenant 2
C'est une évidence pour tout le monde, en fait.
Intervenant 1
Exactement. Mais, et c'est là que ça devient intéressant, si on plonque dans les sources historiques, on découvre un mouvement de rébellion totalement contre-intuitif. Une ambition portée par des esprits vraiment brillants au fil des siècles. Leur but ? Créer une géométrie sans la moindre figure.
Intervenant 2
Oui, c'est un point de départ extraordinaire parce que ça va complètement à l'encontre de notre nature même. Et le but de notre décryptage d'aujourd'hui, c'est précisément de décortiquer cette transition intellectuelle majeure. Comment
Intervenant 1
on en est arrivé ?
Intervenant 2
C'est ça. Comment et surtout pourquoi les mathématiciens ont décidé de s'amputer volontairement de la vue d'une certaine manière. Comment ils ont progressivement, et on verra que ça s'est fait avec beaucoup de difficultés, remplacé le compas par des lettres, des symboles et des équations pures.
Intervenant 1
Une vraie révolution.
Intervenant 2
Absolument. C'est une très longue marche vers l'abstraction qui trouve son apothéose avec un outil qu'on connaît bien aujourd'hui, le calcul vectoriel. Un concept qui a mis un temps fou à s'imposer, mais qui offre aujourd'hui le luxe ultime en fait.
Intervenant 1
Le luxe de choisir, c'est ça ?
Intervenant 2
Exactement. De choisir entre l'intuition visuelle, héritée des grecs anciens, ou la puissance mécanique et logique de l'algèbre.
Intervenant 1
Bon, avant d'en arriver à la solution, penchons-nous un peu sur le problème. Pourquoi cette haine du dessin ? En parcourant les sources, il y a une citation assez frappante qui ressort, celle du grand mathématicien français Michel Charles au XIXe siècle.
Intervenant 2
Ah oui, très célèbre !
Intervenant 1
Ouais, il regardait la géométrie de son époque et il la qualifiait, avec un certain dédain d'ailleurs, de géométrie, je cite, « hérissée de figure ». Pour Charles, le dessin, c'était pas une aide, c'était carrément une prison.
Intervenant 2
Le terme de prison est parfaitement choisi. Il faut vraiment essayer de comprendre la frustration de ces mathématiciens. Quand on dessine un triangle sur une feuille pour démontrer un théorème, par exemple, on est obligé de faire un choix.
Intervenant 1
Ben oui, on le dessine d'une certaine façon.
Intervenant 2
Voilà, on dessine un triangle avec des angles précis, des longueurs précises. Il sera forcément obtu ou aigu ou isocèle. Et notre cerveau, malgré nous, il va s'attacher aux particularités de ce dessin-là, de ce croquis spécifique.
Intervenant 1
Il va faire de la courcie ?
Intervenant 2
Exactement. La figure fige la pensée dans un cas particulier. Michel Chazelet, et pas mal d'autres avant lui d'ailleurs, il cherchait l'universalité. Il voulait une méthode de réflexion qui s'applique à absolument tous les triangles de l'univers, simultanément.
Intervenant 1
Sans se faire avoir par ses propres yeux.
Intervenant 2
C'est tout à fait ça. Sans que l'œil ne vienne parasiter le jugement avec de fausses intuitions du genre « Ah tiens, ces deux droites ont l'air parallèles sur mon croquis, donc elles doivent forcément l'être ».
Intervenant 1
Donc se bander les yeux visuellement, c'était en quelque sorte une condition requise pour ouvrir un autre type de vision, une vision purement intellectuelle. Mais si Charles formule cette frustration au XIXe siècle, la tentative de s'évader de la feuille de papier, elle commence bien plus tôt, non ? Ah
Intervenant 2
oui, bien plus tôt. Le premier grand coup de marteau dans le mur de cette prison visuelle, on peut dire qu'il est donné au XVIIe siècle par René Descartes.
Intervenant 1
Avec son fameux repère, j'imagine.
Intervenant 2
Absolument. Le fameux repère cartésien, avec ses axes horizontaux et verticaux qu'on apprend tous à l'école. Mais l'impact philosophique de cette invention est en fait souvent sous-estimé.
Intervenant 1
Comment ça ?
Intervenant 2
Ce que Descartes invente, c'est ni plus ni moins qu'un dictionnaire de traduction. Il crée un pont conceptuel qui permet de prendre une forme géométrique, disons un cercle, et de la traduire dans une toute autre langue.
Intervenant 1
La langue des équations ?
Intervenant 2
Exactement, la langue de l'algèbre. À partir du moment où le cercle devient une simple formule mathématique qui relie des inconnus, on n'a techniquement plus besoin de le dessiner pour étudier ses propriétés.
Intervenant 1
Et au même moment, d'ailleurs, Pierre de Fermat travaille sur les lieux géométriques dans le même esprit. Mais ce qui me frappe vraiment en lisant tout ça, c'est que ce n'est pas juste pour simplifier les calculs. Il y a une volonté d'accéder à une dimension supérieure de la pensée.
Intervenant 2
Tout à fait. C'est une vraie démarche philosophique.
Intervenant 1
Je pense notamment à cette lettre incroyable de Gottfried Wilhelm Leibniz à Huygens en 1679. Leibniz y évoque le besoin d'une géométrie de situation.
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