
14 févr. 2026 · 20 min
Neuf points, une infinité de cubiques ? L’enquête Euler-Cramer
Cet épisode suit l’étonnement de Cramer puis la réponse d’Euler : comment neuf points peuvent-ils laisser passer une infinité de cubiques, ces courbes algébriques d’ordre 3 ?
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. C'est un vrai plaisir d'accueillir quiconque nous écoute aujourd'hui pour cette nouvelle exploration. On a tendance à imaginer les mathématiques comme une sorte de forteresse imprenable, non ?
Intervenant 2
Oh oui, très souvent, comme un bloc parfait.
Intervenant 1
Voilà, une science hyper pure, absolue, où la contradiction n'a tout simplement pas le droit de citer. Contrairement aux sciences expérimentales, où les théories évoluent au gré des découvertes, on se dit qu'en géométrie, une vérité, c'est une vérité.
Intervenant 2
C'est figé dans le marbre.
Intervenant 1
Exactement, un carré à quatre côtés, un point, c'est tout. Mais alors, que se passe-t-il exactement quand deux des plus grands esprits de l'histoire tombent nez à nez avec un bug fondamental dans les règles mêmes de cette géométrie ?
Intervenant 2
Un bug qui remet tout en question, oui.
Intervenant 1
Un véritable mur logique, quoi, où deux théorèmes complètement absolus se percutent de plein fouet.
Intervenant 2
Eh bien, c'est toute la magie de l'exploration d'aujourd'hui. Les archives que nous allons analyser brossent le portrait d'un moment de crise intellectuelle, mais vraiment fascinant. Nous avons sous les yeux une correspondance historique de 1744. Et un document
Intervenant 1
incroyable, non ?
Intervenant 2
Ouais, un manuscrit perdu pendant des siècles, carrément redécouvert en 2003, et surtout, les documents fondateurs de ce qu'on appelle le paradoxe de l'ère Cramer. C'est une histoire qui nous prouve que même l'édifice mathématique le plus solide a parfois besoin de trembler sur ses bases pour pouvoir s'élever encore plus haut.
Intervenant 1
Bon, décortiquons tout ça, il faut vraiment qu'on plante le décor pour bien saisir l'ampleur du séisme pour notre public. Faisons un saut dans le temps.
Intervenant 2
Je vous suis.
Intervenant 1
Transportons-nous au milieu du XVIIIe siècle, plus précisément en 1744, dans la ville de Genève. L’atmosphère scientifique européenne est en pleine ébullition et, au cœur de cette effervescence, on trouve un certain Gabriel Kramer.
Intervenant 2
Absolument. Et à cette époque, Gabriel Kramer, c'est une figure incontournable de la vie intellectuelle genevoise. Il est au sommet de sa carrière, mais il est surtout accablé de travail.
Intervenant 1
Il court partout,
Intervenant 2
c'est ça ? C'est ça. Il passe énormément de temps à enseigner à l'Académie de Genève et en parallèle, il s'épuise sur une tâche éditoriale juste titanesque. Il essaie de rassembler et d'éditer les œuvres complètes des célèbres frères Bernoulli.
Intervenant 1
Ah oui, un travail de titan.
Intervenant 2
Exactement. C'est un travailleur acharné, un homme d'une rigueur absolue. Et pourtant, malgré cet emploi du temps complètement surchargé, il décide de déterrer un projet personnel qu'il gardait dans ses tiroirs depuis 1740. Et
Intervenant 1
ce projet, il s'agit de la rédaction de ce qui deviendra son grande œuvre, l'introduction à l'analyse des lignes courbes algébriques, un traité monumental qui finira par paraître en 1750. Oui,
Intervenant 2
un texte majeur.
Intervenant 1
Et c'est justement en rédigeant les premiers chapitres de ce livre qu'il pose sur le papier deux règles de géométrie. Des principes qui, pour lui, comme pour toute la communauté savante de l'époque, coulent de source.
Intervenant 2
C'était l'évidence même ?
Intervenant 1
Prenons vraiment le temps de les examiner, car c'est dans ces certitudes que le piège va se refermer.
Intervenant 2
Alors, la première règle s'intéresse à la construction même des courbes. Pour faire simple, Cramer cherche à savoir combien de points géométriques sont nécessaires pour définir une courbe de manière parfaitement unique.
Intervenant 1
D'accord.
Intervenant 2
Il utilise une formule qui dépend de ce qu'on appelle l'ordre de la courbe. Notez N. L'ordre, pour vulgariser légèrement, c'est le degré de complexité de l'équation polynomiale qui dessine la courbe.
Intervenant 1
Ok, l'ordre
Intervenant 2
N. Voilà, et la formule de Cramer énonce qu'il faut exactement N multiplié par N plus 3, le tout divisé par 2, pour obtenir le nombre de points nécessaires.
Intervenant 1
D'accord, alors attendez, vérifions ça ensemble avec des exemples simples pour que ce soit bien visuel pour ceux qui nous écoutent. Si je prends la courbe la moins complexe possible, une simple ligne droite, son ordre n est égal à 1, c'est bien ça ?
Intervenant 2
Exactement.
Intervenant 1
Donc si j'applique la formule 1 multiplié par 4 divisé par 2, ça me donne 2. Il faut deux points pour définir une ligne droite.
Intervenant 2
C'est le fameux postulat de Klein, en fait. Par deux points distants, il ne passe qu'une seule droite. Jusqu'ici, la formule fonctionne à merveille.
Intervenant 1
Ok, c'est rassurant.
Intervenant 2
Et si on monte d'un cran en complexité avec ce qu'on appelle les coniques, comme les paraboles ou les ellipses, l'ordre n passe à 2 ? La formule nous dit 2 multiplié par 5, ça fait 10. Le tout divisé par 2, cela donne 5 points. D'accord. Il faut donc 5 points pour contraindre géométriquement une parabole ou une ellipse unique. Mathématiquement, c'est d'une solidité irréprochable.
Intervenant 1
Et puis, il y a la deuxième règle. Parce qu'évidemment, les courbes n'existent pas dans un vide absolu, elles se croisent sur le plan. Cramer a donc besoin d'une règle pour calculer leurs intersections.
Intervenant 2
Oui, tout à fait naturelle.
Intervenant 1
Cette règle dit que si l'on prend deux courbes d'ordre M et N, elles vont se couper en un nombre de points maximal égal à M multiplié par N.
Intervenant 2
Voilà la multiplication des ordres.
Intervenant 1
Un fois un, soit un seul point d'intersection. C'est super intuitif. Si j'ai deux ellipses d'ordre 2, elles se croiseront en deux fois deux, soit quatre points.
Intervenant 2
Et la mécanique est fluide. Chaque engrenage s'emboîte parfaitement dans l'autre. Cramer doit regarder son manuscrit avec une immense satisfaction à ce stade.
Intervenant 1
J'imagine.
Intervenant 2
Ce qui est fascinant ici, c'est ce sentiment d'harmonie qui rend la suite si brutale. Car Cramer, en bon théoricien, il s'arrête pas aux droites et aux coniques. Il applique sa logique aux courbes d'ordre 3, les fameuses cubiques.
Intervenant 1
Et là ?
Intervenant 2
Et là, c'est le drame. Logique.
Intervenant 1
Attendez, faisons le calcul. Je reprends la première règle pour définir ma cubique unique. L'ordre est N et de 3, donc la formule fait 3 multiplié par 6, ça fait 18, divisé par 2, ce qui donne 9 points. Ok, il me faut 9 points pour en créer une courbe cubique de façon stricte.
Intervenant 2
C'est ça, exactement. Et c'est là que le cerveau de Cramer s'arrête net.
Intervenant 1
Mais c'est une contradiction totale.
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