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11 févr. 2025 · 21 min

Pourquoi les « chiffres arabes » étaient-ils dits indiens ?

Cet épisode suit leur parcours : des calculs sur les doigts et des nombres écrits en toutes lettres aux chiffres indiens devenus les nôtres.

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  1. Intervenant 1

    Imaginez un instant le moment où l'addition arrive à la fin d'un bon repas au restaurant. Le

  2. Intervenant 2

    moment redouté, oui.

  3. Intervenant 1

    Oui, exactement. Mais là, au lieu de voir juste quelques chiffres imprimés tout en bas du ticket, le serveur vous tend carrément deux pages entières de texte.

  4. Intervenant 2

    Deux pages ? Ah oui, carrément.

  5. Intervenant 1

    Oui, deux pages de texte hyper touffues avec des phrases interminables, tout ça juste pour justifier le prix de votre café et de votre dessert.

  6. Intervenant 2

    Ça donne pas envie de laisser un pourboire

  7. Intervenant 1

    ça. C'est clair. Eh bien c'était vraiment la réalité terrifiante des mathématiques avant l'invention de nos chiffres actuels. Donc bienvenue à tous ceux qui nous écoutent pour cette nouvelle exploration approfondie. C'est le podcast du magazine Tangente et je suis ravie d'être avec vous aujourd'hui.

  8. Intervenant 2

    Bonjour à tous, très heureux d'être là.

  9. Intervenant 1

    Aujourd'hui, on va scruter un truc qui est tellement ancré dans notre quotidien que ça en devient complètement invisible en fait. Je parle de la forme même de nos nombres.

  10. Intervenant 2

    Et c'est un sujet fascinant, oui.

  11. Intervenant 1

    N'est-ce pas ? Et la mission de notre plongée d'aujourd'hui, c'est de déconstruire un mythe historique qui est juste massif. Parce que ce que la planète entière appelle fièrement les « chiffres arabes »

  12. Intervenant 2

    Eh bien, les arabes eux-mêmes les appelaient les « chiffres indiens » au moment où ils les ont adoptés.

  13. Intervenant 1

    Exactement. Et l'histoire, elle ne se résume pas du tout à une simple petite erreur d'étiquette. C'est vraiment une révolution de la pensée.

  14. Intervenant 2

    Complètement. C'est une révolution qui bouscule pas mal l'idée qu'on se fait du progrès scientifique, en fait. On a souvent tendance à croire que l'histoire des mathématiques avance sur une ligne bien droite, bien paisible, alors que pas du tout. Ah non ! Non, c'est plutôt un terrain de compli permanent. Vous avez des outils matériels, des habitudes professionnelles et des traditions culturelles super lourdes qui s'entrechoquent sans arrêt. Nos dix petits symboles qu'on trouve universels aujourd'hui, ils n'ont pas été adoptés d'un claquement de doigts.

  15. Intervenant 1

    Ouais, j'imagine.

  16. Intervenant 2

    Ils ont dû survivre à une sélection intellectuelle vraiment lente et super âpre.

  17. Intervenant 1

    D'accord, alors décortiquons cela. Parce que pour vraiment mesurer le soulagement qu'a été l'adoption de ces chiffres, je crois qu'il faut s'imprégner de la méthode qui les

  18. Intervenant 2

    précédait. Tout à fait.

  19. Intervenant 1

    Et c'est là qu'intervient un certain Aboulouafa Al-Boujiani. C'est un mathématicien qui est mort en l'an 998, c'est ça ? C'est

  20. Intervenant 2

    exactement ça, à la toute fin du Xe siècle.

  21. Intervenant 1

    Voilà. Et il a rédigé un traité qui était destiné aux scribes et aux marchands. Et dans ce livre, pour leur apprendre à multiplier, disons 7 857 par 3465. Une opération classique, quoi.

  22. Intervenant 2

    Ouais,

  23. Intervenant 1

    classique pour nous. Mais lui, il propose une méthode où il y a visuellement pas le moindre chiffre. Rien. Tout est rédigé en mots.

  24. Intervenant 2

    Il faut vraiment essayer de se placer dans l'état d'esprit d'un administrateur du Xe siècle. La méthode d'Abu Luafa s'appuie sur une hiérarchie stricte qu'il appelle les « nœuds ».

  25. Intervenant 1

    Les

  26. Intervenant 2

    nœuds ? Oui, les nœuds. En fait, chaque catégorie de valeur a son propre palier. Vous avez les unités, les dizaines, les centaines, les milliers. On ne va pas juste juxtaposer des valeurs de position comme on le fait aujourd'hui.

  27. Intervenant 1

    D'accord.

  28. Intervenant 2

    On doit décrire la nature exacte de chaque groupe en toutes lettres.

  29. Intervenant 1

    Et c'est ça qui est dingue. C'est la formulation même de l'opération. Il dit pas juste 7 857. Non,

  30. Intervenant 2

    ce serait trop

  31. Intervenant 1

    simple. Grave. Il écrit textuellement qu'il faut, écoutez bien, multiplier 7 et 50 et 800 et 7000 par 5 et 60 et 400 et 3000.

  32. Intervenant 2

    Rien que de l'entendre, ça donne mal à la tête.

  33. Intervenant 1

    Mais oui ! Et après, il commence par multiplier les 7000 par les 5 unités. Et ça continue comme ça, étape par étape. En fait, pour avoir le résultat d'une simple multiplication à 4 chiffres, son manuel détaille 16 opérations distinctes.

  34. Intervenant 2

    16 opérations pour une seule multiplication.

  35. Intervenant 1

    16 étapes littéraires qui sont réparties sur plusieurs lignes et ça finit par noircir deux pages entières de son manuscrit. Du coup, mon analogie de la dissertation pour calculer un pourboire, elle n'est pas si exagérée en fin de compte.

  36. Intervenant 2

    Ah bah la comparaison est super pertinente sur le plan de lourdeur, c'est sûr. Mais il faut quand même comprendre l'intention qu'il y a derrière tout ça.

  37. Intervenant 1

    Ah, parce qu'il y avait une vraie raison de s'infliger ça ?

  38. Intervenant 2

    Bien sûr. L'écriture, à cette époque, et surtout dans un contexte administratif, elle n'a pas du tout pour vocation d'être un espace de calcul rapide. D'accord. C'est avant tout un espace d'enregistrement légal. En fait, le fait d'écrire chaque nombre en toutes lettres, ça empêche la falsification d'un registre de comptes.

  39. Intervenant 1

    Ah, comme sur nos chèques bancaires aujourd'hui en

  40. Intervenant 2

    fait. Exactement, le même principe. Les scripts de l'époque, ils recherchent une preuve juridique indéniable d'une transaction. La vélocité, le calcul rapide, c'est vraiment le cadet de leurs soucis.

  41. Intervenant 1

    D'accord, je comprends totalement l'argument de la sécurité antifraude. Mais il y a quand même une question qui fâche.

  42. Intervenant 2

    Allez-y.

  43. Intervenant 1

    Abou Loafa, il savait très bien que les chiffres indiens existaient, non ?

  44. Intervenant 2

    Ah oui, parfaitement. Il en fait même mention dans ses écrits.

  45. Intervenant 1

    Bon bah voilà, il les connaît, mais il rejette cette méthode qui est manifestement beaucoup plus concise. Pourquoi un mathématicien de ce calibre tournerait le dos à un outil qui est clairement supérieur en termes d'efficacité ?

  46. Intervenant 2

    Eh bien le rejet, il s'explique par une question d'ergonomie en fait.

  47. Intervenant 1

    D'ergonomie. Au Xe siècle...

  48. Intervenant 2

    Ouais, parce que l'arithmétique indienne de cette époque, c'est pas juste une abstraction mathématique qu'on fait dans sa tête, elle exige une technologie matérielle bien précise.

  49. Intervenant 1

    C'est-à-dire ?

  50. Intervenant 2

    C'est-à-dire une planchette de bois recouverte de sable fin.

  51. Intervenant 1

    Ah oui, j'ai vu ça !

  52. Intervenant 2

    On appelait ça le « tart ». Et pour un scribe ou un marchand, transporter cette planchette, devoir l'aplanir, tracer des signes dedans avec un stylet.

  53. Intervenant 1

    C'est hyper salissant en plus !

  54. Intervenant 2

    Très salissant et super contraignant. Et puis, à Boulouafa, il pointe un défaut majeur dans ce système. Cette méthode au sable, elle ne peut pas être facilement vérifiée par le calcul rental, ni par ce qu'on appelait à l'époque le calcul digital.

  55. Intervenant 1

    Ah, le fameux calcul digital. Et on précise bien, pour tous ceux qui nous écoutent, que « digital » ici, ça vient du latin « digitus », donc le doigt, rien à voir avec les écrans.

  56. Intervenant 2

    C'est ça. On parle de dactylonomie.

  57. Intervenant 1

    Oui, et c'est une technique que les marchands, bien avant l'islam d'ailleurs, appelaient aussi le « calcul des byzantins » ou le « calcul aérien », parce que tout flottait dans l'air sans aucune trace écrite, c'est ça ?

  58. Intervenant 2

    Exactement. Et franchement, c'est un système d'une efficacité redoutable sur le terrain.

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