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24 mai 2017 · 6 min

Code des luthiers : « harmonieux » cachait leurs prix

Dans cet épisode audio, suivez les indices qui ont permis de relier les lettres des bordereaux de Gand & Bernardel aux chiffres de leurs prix.

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  1. Intervenant 1

    Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. C'est un vrai plaisir de démarrer cette nouvelle exploration. Imaginez un instant qu'un simple mot, un mot de dix lettres, ait suffi à cacher des millions de francs de transactions financières. Et ça, en plein Paris, au vu et au su de tous pendant plus d'un siècle. C'est notre mission du jour, inspirée de l'article « le code des luthiers ».

  2. Intervenant 2

    C'est une histoire fascinante et pour la mener à bien, il faut plonger dans les archives de la maison Gant et Bernardel.

  3. Intervenant 1

    Une sacrée

  4. Intervenant 2

    dynastie. Absolument. Une illustre famille de luthiers, donc de fabricants de violons, qui a été très active de 1795 jusqu'à la seconde guerre mondiale environ. Et ils avaient trouvé un moyen vraiment parfait pour dissimuler leur véritable marge commerciale.

  5. Intervenant 1

    Et le plus fou, c'est qu'il a fallu attendre des décennies pour que la pure logique mathématique vienne enfin briser ce secret. Tout se passait sur leurs bordereaux de vente, ces fameux documents d'archives.

  6. Intervenant 2

    Voilà. Sur ces bordereaux, on trouvait quatre montants extrêmement sensibles, inscrits sous forme de lettres.

  7. Intervenant 1

    Des lettres à la place des chiffres, donc.

  8. Intervenant 2

    C'est ça. On avait le prix d'achat initial de l'instrument, le prix de vente affiché, le prix de réserve, donc le seuil de rentabilité vitale de l'artisan, et enfin, le montant réellement payé à la fin.

  9. Intervenant 1

    Donc en gros, le luthier avait toutes ces infos sous les yeux pendant la négociation, le client aussi d'ailleurs, mais il n'y a que l'artisan qui en comprenait le sens.

  10. Intervenant 2

    Tout à fait. C'était caché en pleine lumière.

  11. Intervenant 1

    C'est brillant. Franchement, ça me rappelle un peu, tu sais, les codes-barres internes ou les références cryptiques qu'utilisent les vendeurs automobiles aujourd'hui. On regarde une étiquette sur un pare-brise et paf, ça cache la marge réelle du concessionnaire.

  12. Intervenant 2

    Ouais, c'est exactement la même logique.

  13. Intervenant 1

    Sauf que là, les chercheurs modernes, ils se sont retrouvés face à ces vieux bordereaux, sans aucune pierre de rosette. Pas le moindre manuel d'instruction. Par où on commence face à des lettres qui veulent rien dire ?

  14. Intervenant 2

    C'est précisément l'absence de clé qui a poussé Jean-Philippe Echard, conservateur de musée, et le cryptographe Pierrick Gaudry à utiliser l'analyse de fréquence. Ils ont dû faire parler les données brutes tout simplement.

  15. Intervenant 1

    Et la logique mathématique a pris le relais.

  16. Intervenant 2

    Exactement. En examinant les montants, il y a une tendance très forte qui s'est dégagée. Dans le commerce, les prix ronds sont légion. Ils se terminent très souvent par 1 voire 2 zéros.

  17. Intervenant 1

    C'est logique. Et si je me souviens bien de mes classiques, genre le scarabée d'or d'Edgar Allan Poe, en gros il suffit de repérer les lettres qui reviennent le plus souvent à la fin de ses chaînes pour démasquer le zéro.

  18. Intervenant 2

    Voilà, l'approche est la même. Ils ont isolé deux lettres, le X et le Z, qui étaient systématiquement placés en fin de chaîne. Ensuite, en regardant l'autre extrémité, donc le chiffre le plus à gauche, c'était très souvent un 1 ou un 2.

  19. Intervenant 1

    Ce qui est hyper typique des prix de départ.

  20. Intervenant 2

    C'est ça. Mais le véritable coup de maître des chercheurs vient de l'application des inégalités mathématiques.

  21. Intervenant 1

    Attends, je crois que je vois où ça mène. C'est un peu comme un jeu de poupées russe ou un pseudo-coût financier.

  22. Intervenant 2

    Ouais, on peut dire ça.

  23. Intervenant 1

    Si on sait pertinemment que le prix d'achat est forcément inférieur au prix de réserve, qui lui-même est plus petit ou égal à la vente finale, on peut emboîter ces montants les uns dans les autres par ordre de grandeur.

  24. Intervenant 2

    Le mécanisme est implacable. En appliquant ces contraintes strictes de supériorité et d'infériorité, ils ont pu déduire la valeur relative de chaque symbole et ranger les lettres restantes par ordre croissant, de 1 à 9.

  25. Intervenant 1

    D'accord, c'est hyper élégant. Mais bon, une fois qu'on a ces dix lettres étalées sur la table, on n'a toujours pas le mot de passe. Est-ce que le bon sens, une fois ces contraintes posées, a suffi à révéler le mot évident ?

  26. Intervenant 2

    Eh bien oui. Parce qu'à ce stade, on quitte la cryptographie mathématique pure pour jouer carrément au Scrabble.

  27. Intervenant 1

    Ah, au Scrabble !

  28. Intervenant 2

    Ben oui ! Les chercheurs se retrouvent avec cette liste de lettres ordonnées H, A, R, M, O, N, I, E, U et le fameux X pour le zéro. Et en les observant, l'anagramme leur a sauté aux yeux. Le code formait un mot de 10 lettres parfaitement lié à leur métier.

  29. Intervenant 1

    Harmonieux ? Le H vaut 1, le A vaut 2, le R vaut 3 et le X vaut 0. C'est d'une élégance folle pour des facteurs d'instruments de musique.

  30. Intervenant 2

    C'est très poétique,

  31. Intervenant 1

    oui. Mais ça soulève un détail. Tu as mentionné le Z tout à l'heure, comme marquant aussi les zéros. Que vient faire ce Z si le X remplit déjà ce rôle dans le mot « harmonieux » ?

  32. Intervenant 2

    Ah, ça c'est la petite touche de génie du système. Le Z, c'est un leurre. C'était un simple double du X.

  33. Intervenant 1

    Un leurre pour tromper les clients ?

  34. Intervenant 2

    Exactement. Imaginez un prix de vente qui finit par deux zéros. Écrire deux fois la lettre X à la fin du code, ça attirerait immédiatement l'œil d'un client un peu observateur, qui devinerait une répétition chiffrée.

  35. Intervenant 1

    Ah oui, c'est malin ! En alternant le X et le Z, le luthier brouillait les pistes, et ça empêchait la détection visuelle des prix ronds.

  36. Intervenant 2

    Voilà, ce système est redoutable parce qu'il permettait de chiffrer et de déchiffrer mentalement, à vue, en pleine conversation avec l'acheteur. Ça prouve qu'une crypto robuste n'a pas toujours besoin d'être hyper complexe si elle est bien pensée.

  37. Intervenant 1

    Pas besoin de machines ou d'algorithmes, juste une règle de substitution géniale, un piège subtil pour les curieux et le tour est joué. C'est vraiment une magnifique intersection entre l'artisanat musical et la rigueur cryptographique.

  38. Intervenant 2

    Absolument. C'était une méthode parfaitement calibrée pour le rythme effréné du commerce de l'époque.

  39. Intervenant 1

    Ce qui laisse matière à réflexion pour aujourd'hui. Oh que oui ! Parce que si un simple mot de 10 lettres a suffi à protéger les secrets d'une prestigieuse maison parisienne pendant plus d'un siècle, on est en droit de se demander combien d'autres codes marchands historiques dorment encore dans les archives de nos musées. Des codes basés sur des astuces tout aussi simples, complètement indéchiffrées, qui attendent juste qu'on les regarde avec un œil mathématique.

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