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14 févr. 2026 · 18 min

Cédric Aubouy : pourquoi mêler l’absurde aux maths ?

Dans cet épisode audio, suivez Cédric Aubouy du théâtre au roman et découvrez comment l’imaginaire burlesque ouvre les mathématiques aux curieux.

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Un contenu original Tangente, adapté en podcast avec l’aide de l’IA et validé par notre rédaction. Comment ça marche ?

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  1. Intervenant 1

    Alors, imaginons un instant que, je ne sais pas, 17 gâteaux décident d'un coup de dévorer 51 enfants.

  2. Intervenant 2

    Ah oui, une situation tout à fait banale.

  3. Intervenant 1

    Mais complètement. Et le truc, c'est que si on fait une simple division, la science nous assure que chaque gâteau mangera très exactement trois enfants.

  4. Intervenant 2

    C'est mathématiquement irréprochable. Voilà, tout va bien.

  5. Intervenant 1

    C'est ça. Sur le papier, tout va bien. La réalité, en revanche, risque de poser quelques petits problèmes logistiques.

  6. Intervenant 2

    Ben oui, c'est toute la beauté de la chose, en fait. On a souvent cette image hyper tenace des mathématiques comme étant le summum de la rigidité, quoi.

  7. Intervenant 1

    Ouais, un royaume un peu froid avec des certitudes absolues, des équations gravées dans le marbre, tout ça.

  8. Intervenant 2

    Exactement. Mais en réalité, dès qu'on s'affranchit du besoin de coller à la réalité physique, ça devient le terrain de jeu le plus surréaliste qui soit.

  9. Intervenant 1

    Et c'est justement ce grand écart improbable, cette espèce de tension permanente entre la rigueur absolue de la science et la créativité la plus débridée qui est vraiment au cœur de notre exploration aujourd'hui.

  10. Intervenant 2

    C'est un sacré programme.

  11. Intervenant 1

    Bon, décortiquons un peu tout ça. Notre plongée au cœur des sources s'appuie sur une interview et un extrait littéraire d'un certain Cédric Aubouy. Et franchement, son profil donne tout de suite le ton.

  12. Intervenant 2

    Ah bah c'est sûr, il n'a pas un parcours classique.

  13. Intervenant 1

    Non, c'est clair, non. Il est mathématicien, oui, mais il a aussi fondé une compagnie théâtrale bretonne qui s'appelle l'Île Logique.

  14. Intervenant 2

    Une troupe qui a quand même 20 ans d'expérience, c'est pas rien.

  15. Intervenant 1

    Ouais, c'est énorme. Et du coup, il publie pour cet été un roman aux Éditions POLE avec un titre qui sonne presque comme une petite provocation. Ça s'appelle « Je ne sais pas où la disparition des mathématiciens ».

  16. Intervenant 2

    Ce qui est fascinant ici, c'est que la démarche de cet auteur s'attaque vraiment à un traumatisme hyper commun.

  17. Intervenant 1

    L'anxiété face aux maths, on est d'accord.

  18. Intervenant 2

    Mais oui, énormément de gens ressentent une vraie angoisse, une vraie peur face aux mathématiques. Et l'objectif de Bouilly, que ce soit sur scène avec sa troupe ou dans son livre, c'est de soulever le voile sur cet univers.

  19. Intervenant 1

    Et pas avec des manuels scolaires indigestes

  20. Intervenant 2

    pour le coup. Surtout pas. Il utilise le burlesque, l'absurde. Et son pari, et c'est ça qui est fort, c'est de le faire sans exiger le moindre prérequis scientifique de la part de son public.

  21. Intervenant 1

    C'est génial.

  22. Intervenant 2

    Et pour bien saisir comment il réussit ce tour de force, il faut d'abord regarder un peu du côté de sa compagnie de théâtre, l'île logique. Parce qu'ils font pas juste du divertissement léger. Non mais le fait. Il joue pour des maternelles, oui, c'est vrai, mais ils vont aussi jusqu'à l'enseignement supérieur.

  23. Intervenant 1

    Ah ouais, carrément.

  24. Intervenant 2

    Il prépare même des étudiants au grand oral. Il forme de futurs professeurs dans les INSP, les instituts de formation des profs.

  25. Intervenant 1

    Et j'ai vu dans les sources que toute leur philosophie repose sur un équilibre millimétré entre deux concepts qui sont un peu inventés, la lucidité et la ludicité. C'est

  26. Intervenant 2

    un super jeu de mots. En gros, la lucidité, dans leur jargon, c'est vraiment la rigueur pure.

  27. Intervenant 1

    La rationalité quoi.

  28. Intervenant 2

    Voilà. L'esprit critique, la méthode scientifique, la logique implacable. Et la ludicité, à l'inverse, c'est le jeu, c'est le nez de clown, c'est l'absurde.

  29. Intervenant 1

    Donc le but, c'est de maintenir le cerveau en équilibre sur un fil entre ces deux pôles extrêmes. C'est

  30. Intervenant 2

    exactement ça.

  31. Intervenant 1

    Et d'ailleurs, dans ses interviews, Aubouy souligne à quel point les mathématiques ont une sorte d'avantage déloyal sur les autres sciences pour faire cet exercice.

  32. Intervenant 2

    Ah oui, par rapport à la physique par exemple.

  33. Intervenant 1

    Ah oui, la physique, elle est condamnée à obéir au réel. Si on lâche une pomme, on est obligé de calculer sa trajectoire vers le bas, on doit prendre en compte la gravité, le frottement de l'air. On ne peut pas tricher.

  34. Intervenant 2

    On est coincé par les lois de la nature.

  35. Intervenant 1

    Alors que les mathématiques, elles n'ont aucune obligation envers le monde physique. D'où notre fameuse histoire de gâteau carnivore du tout début.

  36. Intervenant 2

    Et la mécanique psychologique derrière cette absurdité est vraiment redoutable en fait.

  37. Intervenant 1

    Comment ça ?

  38. Intervenant 2

    Tant on présente un problème avec des gâteaux qu'ils mangent des enfants, on crée une dissonance cognitive. L'esprit entend une blague un peu macabre, il rit et ce rire fait tomber instantanément la barrière de l'anxiété.

  39. Intervenant 1

    Ah, le cerveau baisse la garde tout simplement.

  40. Intervenant 2

    Voilà. Et pendant qu'il rit de l'image absurde, il effectue l'opération logique de la division sans même s'en apercevoir. C'est vraiment de la contrebande intellectuelle.

  41. Intervenant 1

    De la contrebande intellectuelle, j'adore l'expression. On fait passer le raisonnement pur en le cachant dans un emballage burlesque quoi.

  42. Intervenant 2

    Exactement.

  43. Intervenant 1

    Mais là où ça devient vraiment vertigineux, c'est qu'il a décidé de transposer cette méthode de la scène vers la littérature. Le roman, ça lui permet de s'affranchir des limites physiques d'un théâtre pour voyager à travers l'histoire des sciences.

  44. Intervenant 2

    Du XXe siècle à nos jours, oui. Et le postulat de son livre donc « Je ne sais pas », ça repose sur une découverte gardée secrète.

  45. Intervenant 1

    Une formule récursive, c'est ça ?

  46. Intervenant 2

    C'est ça. Une formule capable de transformer tout le problème mathématique de complexité NP en complexité P.

  47. Intervenant 1

    C'est là que ça devient vraiment intéressant. Mais attendez, la complexité P égale NP et le cryptage informatique, c'est de la haute voltage.

  48. Intervenant 2

    C'est peu de le dire.

  49. Intervenant 1

    N'est-ce pas un peu contradictoire avec la promesse d'un livre qui ne demande aucun bagage mathématique ? Parce que là, on parle de théorie des ensembles, de géométrie, avec un sous-titre qui fait un jeu de mots avec l'intelligence artificielle, IA quelque chose. Comment le lecteur lambda est censé survivre à ça ?

  50. Intervenant 2

    En fait, le secret de l'auteur, c'est de ne jamais, au grand jamais, demander au lecteur de résoudre l'équation.

  51. Intervenant 1

    Ah d'accord. On observe, mais on ne calcule pas.

  52. Intervenant 2

    Voilà. Pour expliquer rapidement P égale NP, concrètement, les problèmes P, ce sont des problèmes faciles à résoudre. Imaginez chercher une aiguille dans une toute petite botte de foin avec un aimant géant.

  53. Intervenant 1

    Facile et rapide, ok.

  54. Intervenant 2

    Exactement. Les problèmes NP, en revanche, ce sont des problèmes extrêmement difficiles à résoudre. Comme chercher une aiguille dans une botte de foin de la taille d'une montagne. Et sans aimant.

  55. Intervenant 1

    L'horreur absolue.

  56. Intervenant 2

    C'est ça. Par contre, si quelqu'un vient vous voir et vous dit « tiens, j'ai trouvé l'aiguille », c'est très facile à vérifier. Vous la regardez, ça pique, c'est bien une aiguille.

  57. Intervenant 1

    Donc NP, c'est dur à trouver mais très facile à vérifier.

  58. Intervenant 2

    Vous avez tout compris. Et toute la sécurité informatique moderne, le cryptage de nos comptes en banque, de nos messages WhatsApp, tout ça repose sur ce principe.

  59. Intervenant 1

    Sur la difficulté de trouver la solution.

  60. Intervenant 2

    C'est ça. On utilise des multiplications de nombres premiers gigantesques. Si je vous demande de multiplier de grands nombres, c'est facile. Mais si je vous donne juste le résultat final en vous demandant de retrouver quels étaient les deux nombres de départ.

  61. Intervenant 1

    Ah oui, c'est un cauchemar.

  62. Intervenant 2

    Un cauchemar monumental. Ça prendrait des milliards d'années un ordinateur classique. Mais si on prouve que P est égal à NP, ça veut dire que trouver la solution devient aussi facile que de la vérifier.

  63. Intervenant 1

    Attendez, donc le cauchemar devient une simple formalité.

  64. Intervenant 2

    Exactement. Tous les mots de passe de la planète deviennent transparents instantanément.

  65. Intervenant 1

    Waouh, c'est terrifiant dit comme ça. Mais du coup, comment Aubier intègre cette menace sans perdre le lecteur dans du jargon algorithmique impossible ?

  66. Intervenant 2

    Il utilise une astuce brillante qu'il appelle « une boucle de rétroaction positive liée à la narration ».

  67. Intervenant 1

    Oula, ça sonne compliqué aussi ça.

  68. Intervenant 2

    En fait, c'est très simple. Il a compris que la structure d'un roman à suspense, genre un peu l'art, c'est le reflet exact d'une démonstration mathématique.

  69. Intervenant 1

    Ah oui. Ben

  70. Intervenant 2

    oui. Quand on lit une enquête, on a des conditions initiales. Des suspects, une scène de crime, des mobiles. Et le lecteur utilise sa déduction logique pour éliminer les impossibilités jusqu'à isoler la vérité. Donc,

  71. Intervenant 1

    lire un mystère, c'est faire des mathématiques sans les nombres.

  72. Intervenant 2

    C'est exactement ça. La tension narrative remplace la démonstration. Et du coup, le titre, je ne sais pas, c'est pas du tout un aveu d'échec pour le lecteur. C'est le moteur de l'intrigue qui le pousse à avancer.

  73. Intervenant 1

    C'est super malin. Et ça nous amène d'ailleurs à un point essentiel de nos sources. Pour que cette magie opère, Aubouty repense totalement ce que le mot mathématique veut dire.

  74. Intervenant 2

    Oui, il sort de la définition classique avec juste des nombres et des X et des Y.

  75. Intervenant 1

    Voilà, ils divisent notre rapport aux maths en trois grandes dimensions. L'historique, l'infantile et l'actuel.

  76. Intervenant 2

    Et cette approche multidimensionnelle, c'est vraiment crucial pour humaniser la discipline. La première dimension, l'historique, elle nous rappelle que les maths, c'est pas tomber du ciel un beau matin.

  77. Intervenant 1

    C'est une réponse à des besoins humains.

  78. Intervenant 2

    C'est complètement organique. Avant les équations abstractes, il y a eu le besoin vital d'observer les cycles de la Lune pour l'agriculture, par exemple. Ou d'inventer des contes pour les calendriers.

  79. Intervenant 1

    Oui, c'est un édifice construit pierre par pierre par les Chinois, les Grecs, les Arabes, les Occidentaux. C'est une grande épopée humaine.

  80. Intervenant 2

    Et ensuite, il y a cette deuxième dimension, l'infantile. Et là, on touche vraiment à la façon dont un jeune cerveau découvre l'univers.

  81. Intervenant 1

    Comme le bébé qui manipule ses petits cubes d'activité et qui fait de la géométrie dans l'espace sans savoir.

  82. Intervenant 2

    Voilà où le comptage sur les doigts. Et plus tard, l'apparition très lente, un peu vertigineuse, de l'idée de l'infini dans l'esprit d'un enfant.

  83. Intervenant 1

    Et c'est là-dessus qu'Aubouy fait une remarque sur l'école qui m'a vraiment, mais alors vraiment interpellé. Il dit que l'institution scolaire s'obstine à nous enseigner que le monde est purement euclidien, alors que la réalité ne l'est pas du tout.

  84. Intervenant 2

    C'est une observation extrêmement profonde, ça.

  85. Intervenant 1

    Bah oui, parce que la géométrie euclidienne, pour faire simple, c'est la géométrie des surfaces toutes plates.

  86. Intervenant 2

    Le fameux triangle dessiné sur une feuille de papier dont la somme des angles fait toujours 180 degrés. Les lignes parallèles qui se croisent jamais, c'est propre, c'est super net.

  87. Intervenant 1

    Sauf que le monde réel, c'est pas une feuille de papier posée sur un bureau.

  88. Intervenant 2

    Bah non ! Nous, on vit sur une sphère. Si vous dessinez un triangle géant à la surface de la Terre, genre en partant du pôle nord jusqu'à l'équateur, puis en longeant l'équateur avant de remonter au pôle. Les lignes

  89. Intervenant 1

    vont bomber vers l'extérieur.

  90. Intervenant 2

    Exactement. Et du coup, la somme des angles dépassera largement les 180 degrés. La géométrie de notre univers, avec la gravité, la courbure de l'espace-temps, elle est fondamentalement non euclidienne.

  91. Intervenant 1

    Alors pourquoi l'école nous enferme dans ce modèle plat ? Pourquoi on nous ment, un peu, d'une certaine manière, sur la nature de la réalité ?

  92. Intervenant 2

    Si l'on relit cela à une perspective plus large. En fait, c'est parce que le cerveau humain a un besoin viscéral de simplifier le chaos pour survivre.

  93. Intervenant 1

    On a besoin d'être rassuré.

  94. Intervenant 2

    C'est ça. Aubouy et Tiss offrent vraiment un lien entre le développement cognitif de l'enfant et l'évolution de notre espèce tout entière. Avant d'appréhender la complexité dingue d'un univers courbe, notre esprit a besoin de lignes droites. Deux cases bien définies. L'école choisit le modèle euclidien non pas parce qu'il est la vérité absolue, mais parce qu'il offre un échafaudage cognitif rassurant.

  95. Intervenant 1

    Et une fois que cet échafaudage est en place, on arrive à la troisième dimension, la dimension actuelle.

  96. Intervenant 2

    Où on quitte le papier et la règle, oui.

  97. Intervenant 1

    Voilà, on entre dans la méthode axiomatique moderne, l'informatique constructiviste et bien sûr l'intelligence artificielle. Et Aubouy précise bien que l'IA est en passe de nous surpasser complètement sur le terrain du calcul.

  98. Intervenant 2

    Ces trois dimensions, elles montrent vraiment l'intention de l'auteur. Les mathématiques, c'est le langage qu'on a inventé pour apprivoiser l'angoisse de l'inconnu, de notre enfance jusqu'à l'ère du numérique.

  99. Intervenant 1

    Alors, avec toute cette philo en tête, comment ça se traduit concrètement quand on ouvre vraiment le livre ? Nos sources nous proposent un extrait du tout début du roman et franchement, c'est un régal absolu de micro-observations.

  100. Intervenant 2

    Ah oui, la fameuse scène du livre terminé.

  101. Intervenant 1

    C'est ça. Ça commence par une sensation que tout lecteur a déjà ressentie. Cette espèce de frustration éthérée qui nous envahit quand on finit un boupin qu'on a adoré.

  102. Intervenant 2

    Le narrateur décrit cette petite mélancolie avec une précision chirurgicale. On ne veut pas quitter l'univers, alors on fait traîner.

  103. Intervenant 1

    Grave. On lit les remerciements avec une attention démesurée.

  104. Intervenant 2

    On épluche la liste des autres livres de l'auteur. Le narrateur a vous-même en arrivé à lire piteusement le dépôt légal ou l'achever d'imprimer.

  105. Intervenant 1

    Il va jusqu'à caresser le code barre au dos du livre. C'est un comportement totalement irrationnel.

  106. Intervenant 2

    Mais tellement profondément humain. Et c'est observé à travers une lentille très analytique.

  107. Intervenant 1

    Et juste après cette introspection très silencieuse, boum, on est ramené violemment à la réalité triviale d'un bistrot parisien.

  108. Intervenant 2

    Avec le serveur qui pose un café trop fort sur une table bancale.

  109. Intervenant 1

    Voilà. Et là, une goutte de café s'échappe, elle s'écrase sur la table. Et le protagoniste se met à observer le séchage de cette tâche avec la même intensité qu'un chercheur devant son microscope.

  110. Intervenant 2

    Tout en subissant le vacarme de la rue.

  111. Intervenant 1

    Oui, le bruit est tellement assourdissant qu'il se pose cette question magnifique. Pourquoi n'avons-nous pas de paupières aux oreilles ?

  112. Intervenant 2

    J'adore cette phrase. Et la description continue toujours avec ce filtre géométrique en fait. Il regarde la serveuse et la décrit comme si elle était l'incarnation littérale de sa tasse de café.

  113. Intervenant 1

    C'est vrai, c'est fou cette scène. Ses cheveux bruns sont tirés en un demi chignon.

  114. Intervenant 2

    Qui rappelle l'anse de la tasse.

  115. Intervenant 1

    Elle porte un corset blanc super raide.

  116. Intervenant 2

    Comme de la faïence.

  117. Intervenant 1

    Une jupe en tutu.

  118. Intervenant 2

    Qui évoque la soucoupe.

  119. Intervenant 1

    Et même une aiguille à tricoter piquée dans les cheveux, qui brille comme une petite cuillère.

  120. Intervenant 2

    Il déconstruit totalement le monde humain en forme géométrique et en matière.

  121. Intervenant 1

    C'est fascinant. Et c'est à ce moment-là que le récit s'accélère. Le personnage principal, qui s'appelle Iolo Bourdeil, reçoit un appel

  122. Intervenant 2

    de son vieil ami Antoine Fresmont, qu'il n'a pas vu depuis 20 ans.

  123. Intervenant 1

    Et ce détail est crucial. Antoine, c'est un scientifique pur et dur. Il passe sa vie à étudier les équations de Navier-Stokes.

  124. Intervenant 2

    Pour resituer un peu, les équations de Navier-Stock, c'est ce qui décrit la dynamique des fluides visqueux.

  125. Intervenant 1

    C'est-à-dire ?

  126. Intervenant 2

    C'est ce qu'on utilise pour comprendre comment tourbillonne l'eau d'une rivière ou comment l'air se comporte sur les ailes d'un avion en plein vol.

  127. Intervenant 1

    C'est ultra complexe du coup.

  128. Intervenant 2

    C'est d'une complexité absolue, à tel point que trouver une solution mathématique générale à ces équations, ça fait aussi partie des fameux problèmes à un million de dollars, exactement comme le problème P égal NP dont on parlait tout à l'heure.

  129. Intervenant 1

    D'accord. Et le contraste avec notre protagoniste est juste saisissant. Parce que pendant qu'Antoine jongle avec la mécanique des fluides de l'univers, Iolo, lui, il s'identifie fièrement comme un amateur de mots croisés.

  130. Intervenant 2

    Un verbicruciste, pour être précis.

  131. Intervenant 1

    Je crois que c'est une question de vie ou de mort mathématique.

  132. Intervenant 2

    Et où est-ce que Iolo lui donne rendez-vous pour parler de ce péril scientifique absolu ?

  133. Intervenant 1

    À 21h, au club Le Macumba.

  134. Intervenant 2

    Le Macumba, quoi. L'archétype même de la discothèque ringard des années 80.

  135. Intervenant 1

    Alors, qu'est-ce que tout cela signifie au fond ? Pourquoi mettre des concepts aussi pointus dans des décors aussi banals ?

  136. Intervenant 2

    Cela soulève une question importante en fait. Placer le nom de Navier-Stokes dans la même phrase que le Macumba, ce n'est pas juste pour faire une blague. C'est la matérialisation parfaite de l'équilibre entre la lucidité et la ludicité.

  137. Intervenant 1

    On force les lois impénétrables de la nature à cohabiter avec des tables de bistrots bancales.

  138. Intervenant 2

    C'est exactement ça. Le message de Bouillaud, c'est que la haute science, elle n'est pas confinée dans des laboratoires aseptisés. Elle ruisselle partout dans notre quotidien. La tâche de café qui sèche sur la table, elle est régie par les équations de Navier-Stock.

  139. Intervenant 1

    C'est hyper poétique. Et d'ailleurs, l'extrait se termine sur une note beaucoup plus intime, presque sociologique. Yolo raccroche, la tâche de café a fini de sécher. Et là, en regardant par la fenêtre, il observe une vieille dame, seule dans la rue, qui parle à son chien.

  140. Intervenant 2

    Un chien qui s'appelle Faustine, oui.

  141. Intervenant 1

    Et Yolo se lance dans une réflexion sur l'anthropomorphisme. Il se demande pourquoi cette femme projette des sentiments humains sur un animal. Pourquoi elle lui parle de ses problèmes comme s'il pouvait lui répondre.

  142. Intervenant 2

    La conclusion à laquelle il arrive est d'une grande empathie en fait. Il comprend que cet anthropomorphisme, dans ce contexte précis, c'est qu'un mécanisme de survie face à la solitude écrasante des grandes villes.

  143. Intervenant 1

    Cette femme n'a tout simplement personne d'autre à qui parler.

  144. Intervenant 2

    Voilà.

  145. Intervenant 1

    Mais ce qui est fascinant, c'est comment Iolo gère cette observation tragique. Au lieu de se laisser submerger par la tristesse, son cerveau de verbicruciste reprend le dessus.

  146. Intervenant 2

    Et oui, il s'éloigne en se disant simplement qu'il placera le mot « anthropomorphisme » dans sa prochaine grille de mots croisés.

  147. Intervenant 1

    Avec pour définition, Iolo parle à son chien.

  148. Intervenant 2

    C'est vraiment un moment clé pour comprendre la philosophie de l'œuvre. Iolo utilise la logique, la définition des mots, le quadrillage strict d'une grille, comme un bouclier émotionnel.

  149. Intervenant 1

    Face au drame humain, il rationalise.

  150. Intervenant 2

    Il encadre la détresse dans 14 lettres. Ça montre très bien comment la pensée analytique peut nous servir d'armure face au vertige de l'existence.

  151. Intervenant 1

    Si on rassemble toutes les pièces du puzzle de cette plongée dans l'univers de Cédric Aubouy, ça nous prouve vraiment une chose essentielle. La véritable valeur d'une approche scientifique, si pas d'accumuler des diplômes, c'est pas de s'isoler dans une tour d'ivoire.

  152. Intervenant 2

    Non, c'est de s'en servir comme d'une paire de lunettes pour décoder le

  153. Intervenant 1

    monde. Que l'on s'interroge sur les dangers mondiaux du problème P égal NP pour le cryptage de nos données, ou pour ces merveilles simplement de la géométrie des vêtements d'une serveuse.

  154. Intervenant 2

    Complètement. C'est une invitation au quotidien à désacraliser l'information complexe. Le but, c'est pas qu'on devienne tous des mathématiciens de génie, c'est de s'autoriser à utiliser la méthode logique pour déconstruire nos peurs.

  155. Intervenant 1

    Tout en gardant notre capacité à rire de l'absurdité du monde. La science et la poésie burlesque, au fond, ce sont deux faces de la même médaille qui nous aident à tenir debout.

  156. Intervenant 2

    C'est joliment dit.

  157. Intervenant 1

    Et justement, pour prolonger cette idée, on voulait terminer sur une dernière réflexion tirée de nos sources qui mérite vraiment qu'on s'y arrête. On en a parlé brièvement tout à l'heure, Aubouy mentionne que l'intelligence artificielle est en passe de nous surpasser dans les mathématiques modernes.

  158. Intervenant 2

    Oui, la vitesse de calcul des machines écrase déjà nos petites capacités neurologiques. C'est une trajectoire inéluctable.

  159. Intervenant 1

    Alors voici la pensée qu'on laisse à ceux qui nous écoutent pour la suite de leur journée. Il est tout à fait envisageable qu'une IA parvienne dans un futur très proche à résoudre définitivement l'énigme de P égal NP ou à trouver la solution miracle aux équations de Navier-Stokes.

  160. Intervenant 2

    Quel trouvera la réponse algorithmique, c'est presque certain.

  161. Intervenant 1

    Mais cette même IA, aussi surpuissante soit-elle, sera-t-elle jamais capable de saisir la poésie burlesque et réjouissante de 17 gâteaux mangeurs d'enfants ? Ou mieux encore, pourra-t-elle jamais comprendre, de l'intérieur, cette longueur mélancolique purement humaine qui nous pousse à caresser le code-barre d'un livre terminé, juste parce qu'on refuse de dire adieu à l'histoire ?

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