
25 août 2023 · 24 min
De Fermat aux codes : le destin des nombres de Sophie Germain
Dans cet épisode, découvrez pourquoi p et 2p + 1 doivent être premiers, puis suivez ces nombres des recherches sur Fermat à la cryptographie.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. C'est vraiment une immense joie d'accueillir notre auditoire aujourd'hui, tous ces esprits curieux prêts à plonger dans une nouvelle aventure intellectuelle. Et quelle aventure on a au programme ? Faut s'imaginer, au début du 19e siècle, une femme travaillait dans le plus grand des secrets sur une équation.
Intervenant 2
Une équation que les plus grands cerveaux de son époque jugeaient, pour être tout à fait franc, totalement inutile.
Intervenant 1
C'est ça. C'était vraiment de la pure abstraction, un truc de matheux quoi. Et pourtant, accrochez-vous bien, 150 ans plus tard, ce même calcul de l'ombre, cette théorie prétendument sans aucun avenir, c'est devenu l'unique bouclier qui protège nos cartes bancaires, nos mots de passe et même les communications mondiales.
Intervenant 2
C'est un véritable paradoxe temporel, c'est vrai que ça donne le vertige.
Intervenant 1
Franchement, oui. Alors pour décrypter cette histoire, sur quoi on se base aujourd'hui ?
Intervenant 2
Alors, on s'appuie sur un travail de recherche vraiment remarquable, un article de Jenny Boucard. Elle est historienne des sciences à l'Université de Nantes et son article s'intitule sobrement « Les nombres de Sophie Germain ». Et ce texte retrace méticuleusement le cheminement de ces nombreux premiers qui sont si particuliers, depuis les brouillons d'une mathématicienne un peu marginalisée jusqu'aux algorithmes les plus sophistiqués de notre cryptographie moderne.
Intervenant 1
Super programme ! Du coup, notre mission aujourd'hui, c'est de décoder ce génie, de comprendre, avec rigueur bien sûr, ce qui rend la structure de ces nombres si spéciales. Et surtout, l'objectif, c'est de tracer cette espèce de ligne invisible qui relie un casse-tête arithmétique du XVIIe siècle, le fameux grand théorème de Fermat, aux guerres informatiques des années 70. Vaste
Intervenant 2
programme !
Intervenant 1
Ça, c'est clair. Mais bon, avant d'entrer dans la mécanique complexe de ces équations, il faut d'abord poser le décor. Parce que la première adversité rencontrée par Sophie Germain, ce n'était pas du tout mathématique en fait.
Intervenant 2
Non, c'était totalement social. Le contexte de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècle est implacable. Pour resituer, Sophie Germain naît à Paris en 1776, dans une famille de la bourgeoisie libérale. Ses parents ont une bibliothèque magnifique, ce qui lui permet de s'instruire, de lire beaucoup. Sauf que, à l'époque, le discours médical et social dominant, il affirme quoi ? Bah que l'étude des sciences exactes, c'est non seulement inapproprié pour une femme, mais carrément dangereux sur le plan physique.
Intervenant 1
Attends, dangereux physiquement ? J'aurais y pensé quoi ? Que le cerveau allait exploser ?
Intervenant 2
C'est presque ça. L'institution de l'époque prétendait très sérieusement que l'effort cérébral intense, qui est requis par l'abstraction mathématique, pouvait altérer la constitution féminine. Ça allait jusqu'à dire que ça mettait en péril sa capacité de reproduction.
Intervenant 1
Non mais c'est dingue ! C'est de la pseudo-science pure et simple quoi. Juste un outil de contrôle social bien pratique pour fermer les portes du savoir.
Intervenant 2
Absolument ! Et face à ça, au début, elle a une opposition très forte de sa propre famille. Il lui confisquait ses bouquins, ses bougies, pour l'empêcher de travailler.
Intervenant 1
Ah ouais, la censure totale à la maison !
Intervenant 2
Mais son obstination est totale. Elle lit les traités de mathématiques la nuit, en cachette, enveloppée dans des couvertures pour pas avoir froid. Mais bon, le véritable mur institutionnel se dresse un peu plus tard, en 1794, quand on crée l'école polytechnique.
Intervenant 1
Ah oui, le monument des sciences françaises.
Intervenant 2
Voilà, c'est le centre névralgique de la nouvelle élite scientifique. Et devine quoi Sam ? L'accès est strictement, physiquement interdit aux femmes. Impossible d'entrer dans les amphithéâtres.
Intervenant 1
Du coup, c'est là qu'elle a eu une idée de génie si je me souviens bien.
Intervenant 2
C'est ça, son ingéniosité va se manifester dans la logistique en fait. Puisqu'elle ne peut pas s'asseoir sur les bancs de l'école, elle va exploiter les failles du système administratif.
Intervenant 1
J'adore.
Intervenant 2
Elle usurpe l'identité d'un ancien élève, un certain Antoine-Auguste Leblanc, qui avait quitté Paris. Et sous ce pseudonyme masculin, donc Monsieur Leblanc, elle arrive à se faire envoyer les notes de cours par courrier.
Intervenant 1
C'est génial ! Pour faire une analogie moderne, c'est littéralement l'équivalent de hacker qui crée un faux avatar pour contourner le pare-feu d'un système informatique ultra fermé.
Intervenant 2
C'est exactement la même dynamique. Elle étudie seule chez elle, puis elle rédige ses propres remarques, ses solutions aux problèmes, et elle les renvoie aux profs de polytechnique, toujours sous cette fausse identité.
Intervenant 1
Faut vraiment s'imaginer la complexité du truc. Y'a pas d'internet, pas de mail. Elle intercepte un flux d'informations, elle étudie les maths les plus dures du pays, et elle soutient une correspondance de haut niveau, le tout sans jamais pouvoir parler de vive voix à ses interlocuteurs.
Intervenant 2
C'est une performance intellectuelle incroyable.
Intervenant 1
Mais du coup, j'ai une question. Les profs de polytechnique, c'était pas des rigolos, c'était les plus grands génies de l'époque. Comment elle a pu garder cette couverture sans être démasquée ? Il y a forcément un moment où la supercherie craque, non ?
Intervenant 2
Eh bien, le suspens n'est pas venu d'une erreur de sa part. Au contraire, c'est la brillance de son travail qui l'a trahi. L'un des piliers de l'école, le célèbre mathématicien Joseph-Louis Lagrange, corrigeait les correspondances de l'étudiant Leblanc.
Intervenant 1
D'accord.
Intervenant 2
Et il a remarqué un changement radical. Les devoirs de cet étudiant, qui était autrefois disons très moyen, témoignaient d'un seul coup d'une originalité et d'une rigueur analytique tout simplement exceptionnelle.
Intervenant 1
Ah, le faux profil est devenu beaucoup trop compétent pour être crédible.
Intervenant 2
Exactement. Lagrange est tellement intrigué par cette éclosion soudaine de génie qu'il exige une rencontre physique avec son mystérieux élève.
Intervenant 1
Oula.
Intervenant 2
Donc là, l'entrevue est inévitable. Sophie Germain est obligée d'y aller et d'avouer la supercherie. Elle lui révèle sa véritable identité.
Intervenant 1
L'angoisse ? On imagine la scène de tension. Face à un pontife d'une institution patriarchale, le risque de rejet total était énorme. Il aurait pu juste la jeter dehors.
Intervenant 2
Il aurait pu, oui. Mais la réaction de Lagrange montre que la reconnaissance intellectuelle peut, parfois, transcender les préjugés. Loin d'être offensé, il est profondément admiratif de son talent. Il ne la chasse pas du tout, il devient même son mentor.
Intervenant 1
Ah, magnifique !
Intervenant 2
Il l'introduit dans les cercles savants parisiens, il lui permet d'échanger avec des figures comme Legendre, et grâce à cette validation, elle va se plonger corps et âme dans la théorie des nombres, ce qu'on appelait l'arithmétique supérieure. Elle va même jusqu'à entamer une correspondance, dès 1804, avec le maître absolu du domaine, l'allemand, Carl Friedrich Gauss.
Intervenant 1
Rien que ça. Avoir l'attention de Gauss à l'époque, c'est la consécration ultime. Mais bon, une fois qu'on est à la table des grands, on peut plus se contenter de faire des petits exercices. Donc, à quel boss final des maths elle décide de s'attaquer ?
Intervenant 2
Au problème le plus frustrant, le plus obsédant de toute l'histoire des mathématiques. Le fameux grand théorème de Fermat.
Intervenant 1
L'énigme qui narguait tout le monde depuis des décennies.
Intervenant 2
Des siècles, même, pour resituer l'énoncé initial de Pierre de Fermat, qui date du XVIIe siècle, à l'air presque inoffensif. Tout le monde connaît le théorème de Pythagore, tu sais, pour les triangles rectangles.
Intervenant 1
Bien sûr, c'est très visuel.
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