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13 juin 2024 · 16 min

Finance : quand la courbe de Gauss rate les extrêmes

Cet épisode part des extrêmes sous-estimés par la courbe de Gauss, puis suit la construction multifractale de Mandelbrot jusqu’au temps d’échange.

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  1. Intervenant 1

    Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. On est vraiment ravis de se plonger aujourd'hui au cœur d'un mythe d'une ténacité assez redoutable.

  2. Intervenant 2

    Ouais, un mythe qui a la vie dure.

  3. Intervenant 1

    Totalement. C'est le mythe de la prévisibilité mathématique des marchés financiers. Pour quiconque aime voir le monde à travers le prisme des mathématiques, c'est un sujet incontournable.

  4. Intervenant 2

    L'illusion du contrôle est tenace en économie, tu sais. On aborde souvent la finance avec des attentes dignes de l'ingénierie spatiale, en fait.

  5. Intervenant 1

    C'est ça. On veut des équations bien propres.

  6. Intervenant 2

    Voilà, des variables sages, un hasard qui se laisse dompter et rangé dans des boîtes bien symétriques. On construit nos petits modèles sur des tableaux noirs en espérant que la psychologie humaine va s'y plier sagement.

  7. Intervenant 1

    Sauf que la réalité des marchés, tout particulièrement quand les crises éclatent, ça fait voler cette belle symétrie en éclats.

  8. Intervenant 2

    C'est le moins qu'on puisse dire, ouais.

  9. Intervenant 1

    Du coup, l'objectif de notre exploration d'aujourd'hui, c'est de comprendre pourquoi ces modèles financiers classiques y craquent complètement lors des chocs.

  10. Intervenant 2

    Et surtout, on va voir comment un génie des mathématiques a dû débarquer pour réinventer totalement notre conception du hasard.

  11. Intervenant 1

    Et même la texture du temps pour réparer tout ça. On promet des rebondissements qui vont ravir autant les passionnés de vulgarisation que les purs accros aux équations.

  12. Intervenant 2

    Exactement. On va voyager des lois statistiques traditionnelles jusqu'à une redéfinition totale de ce qu'elle tend lui-même en finance.

  13. Intervenant 1

    Alors, pour bien comprendre la révolution à venir, il faut d'abord qu'on réalise l'ampleur du problème avec les outils classiques. Pendant des lustres, l'industrie financière a fait une confiance aveugle à ce qu'on appelle la courbe en cloche.

  14. Intervenant 2

    Ah, la fameuse loi normale ou courbe de Gauss.

  15. Intervenant 1

    C'est ça.

  16. Intervenant 2

    On la voit réellement partout dans la nature et dans les statistiques basiques. Par exemple, elle décrit super bien la répartition de la taille des individus dans une population ou la dispersion des erreurs de mesure en physique.

  17. Intervenant 1

    Le principe est géométriquement hyper simple.

  18. Intervenant 2

    Voilà. La vaste majorité des observations se regroupent autour de la moyenne, ce qui forme le sommet renflé de la cloche, tu vois. Ouais. Et plus on s'écarte vers les extrêmes, plus la probabilité s'effondre. Et en fait, elle s'effondre extrêmement vite.

  19. Intervenant 1

    Et du coup, on a pris cette cloche, qui est parfaite pour modéliser des phénomènes naturels très stables, et on l'a forcée sur la finance.

  20. Intervenant 2

    Ce qui est une erreur magistrale.

  21. Intervenant 1

    Pour visualiser à quel point le costume est mal taillé, on va prendre un exemple très concret tiré de nos sources. Regardons le CAC 40.

  22. Intervenant 2

    L'indice boursier français, oui.

  23. Intervenant 1

    Sur une période allant du 1er novembre 2023 au 22 avril 2024, si on calcule les croissances journalières, donc les variations du marché d'un jour à l'autre, on trouve une moyenne de croissance de 0,13%.

  24. Intervenant 2

    Ok, une petite croissance moyenne.

  25. Intervenant 1

    Voilà. Et on a un écart-type, qui mesure la dispersion moyenne autour de ce centre, qui est de 0,622%. Alors

  26. Intervenant 2

    là, si on applique le postulat strict de la courbe de Gauss, ces deux seuls chiffres, la moyenne et l'écart-type, ils sont censés suffire pour enfermer le marché dans une cage prédictive.

  27. Intervenant 1

    C'est ça qui est fou.

  28. Intervenant 2

    Bah oui. La théorie mathématique de la loi NORMAL nous affirme que 99% des observations boursières doivent impérativement se situer dans un couloir allant de moins 1,48% à plus 1,73%.

  29. Intervenant 1

    Donc l'écrasante majorité des variations quotidiennes doit rester dans ces limites ultra rassurantes.

  30. Intervenant 2

    Sauf que la réalité vient piétiner ce modèle allègrement.

  31. Intervenant 1

    Ouais, les vrais chiffres montrent que 3% des observations de cette période sortent de ce fameux couloir.

  32. Intervenant 2

    3% ?

  33. Intervenant 1

    Ça peut sembler anecdotique dit comme ça, mais c'est trois fois plus d'anomalies que ce que la théorie permet. Trois fois plus de chocs imprévus. C'est une erreur de calibrage monumentale.

  34. Intervenant 2

    Et ce rejet de la loi normale par les marchés, c'est un fait incontestable. Les distributions des rendements financiers, elles refusent carrément de rentrer dans cette cloche idéale. En maths, on qualifie ces distributions réelles de leptokurtiques.

  35. Intervenant 1

    Leptokurtiques, c'est un terme très précis ça.

  36. Intervenant 2

    Ouais. Visuellement, il faut imaginer une cloche qui aurait été écrasée sur les côtés. Elle est beaucoup plus pointue, plus effilée au centre, mais surtout elle possède ce qu'on appelle des queues de distribution épaisses.

  37. Intervenant 1

    Des queues de distribution épaisses. Donc les extrémités de la courbe, elles ne s'écrasent pas vers le zéro absolu.

  38. Intervenant 2

    Exactement. Les événements extrêmes, genre les crashes colossaux ou les hausses délirantes, ce ne sont pas des anomalies statistiques qui arrivent une fois par siècle. Ils gardent un poids probabiliste bien réel et très fréquent.

  39. Intervenant 1

    Du coup, utiliser cette courbe de Gauss pour la bourse, c'est un peu comme concevoir les normes de sécurité d'une ville côtière en affirmant qu'il n'y aura jamais d'ouragan juste parce que la moyenne annuelle des vents est de 15 km heure.

  40. Intervenant 2

    C'est la métaphore parfaite. On construit des maisons en paille.

  41. Intervenant 1

    Et soudain, le toit s'envole. Mais attends, si le toit s'envole trois fois plus souvent que prévu, pourquoi toute l'industrie financière mondiale s'est obstinée avec un outil manifestement défectuel pendant des décennies ?

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